Stratégies et méthodologies pour former des élèves tuteurs : un levier de réussite coopérative

L’instauration d’un système de tutorat entre pairs au sein d’une classe ne relève pas de l’improvisation. Elle nécessite une réflexion approfondie sur les postures, les outils de médiation et le cadre institutionnel. Que ce soit pour accompagner des élèves en situation de difficulté particulière, comme ceux issus de dispositifs de remédiation (DR), ou pour instaurer une culture de l’entraide durable, la formation des élèves tuteurs constitue le cœur du réacteur pédagogique.

Schéma illustrant le cycle du tutorat entre pairs : de la formation à la coopération en classe

Les enjeux du tutorat et la posture de l'enseignant

Pour que le tutorat soit efficace, il est impératif de définir avec les élèves les rôles de chacun. Il ne s'agit pas seulement de transmettre un savoir, mais de créer une relation de confiance. Les travaux de Jérôme Bruner sur les six fonctions d’étayage offrent une base théorique solide pour structurer cette interaction :

  1. L’enrôlement : dégager l’intérêt et l’adhésion du "chercheur" envers les exigences de la tâche.
  2. Réduction des degrés de liberté : simplification de la tâche par réduction du nombre des actes constitutifs requis pour atteindre la solution.
  3. Maintien de l’orientation : maintenir l’enfant dans « le champ », déploiement d’entrain et de sympathie pour maintenir sa motivation.
  4. Signalisation des caractéristiques déterminantes : signale ou souligne par de multiples moyens les caractéristiques de la tâche qui sont pertinentes pour son exécution.
  5. Contrôle de la frustration : aider l'élève à gérer ses émotions face à l'obstacle.
  6. Démonstration : fournir un modèle de résolution quand l'élève est bloqué.

L'enseignant, en tant que médiateur, doit accompagner cette montée en compétence. Si le tuteur est épaulé par une équipe, il sera plus efficace et donc le retour sera amélioré. Son rôle est délicat car il doit convaincre ses collègues du rôle positif du dispositif. Il participe à l’évolution des regards des équipes pédagogiques à la fois sur l’élève et sur le dispositif de remédiation.

Le binôme enseignant-élève : quelle organisation ?

La question du suivi est centrale, particulièrement pour les élèves en grande difficulté. Un tuteur (enseignant du collège) est obligatoire pour assurer le suivi pendant la session et au retour dans le collège d’origine ; suivi de longue durée, au moins tout le reste de l’année.

Si les fonctions de tuteur et de professeur principal (PP) sont dissociées, cela permet à l’élève de choisir ; au tuteur d’être vraiment volontaire ; d’éviter la fatigue accumulée s’il a plusieurs élèves à suivre ; de mieux supporter la surcharge de travail, la lourdeur des déplacements qui s’ajoute au suivi de la classe et de l’ensemble des élèves à problèmes qui ne sont pas en DR ; cela évite d’être juge et partie en cas de conflit ; cela permet d’être deux enseignants de l’équipe pédagogique à suivre l’élève.

En revanche, si le PP est aussi le tuteur de l’élève en DR : cela permet d’intervenir pendant les heures de vie de classe et de rendre compte de ce qui se passe pour l’élève pendant la session ; donne une légitimité au rôle vis-à-vis des collègues car le PP existe institutionnellement (le tuteur, lui, est davantage dans une posture), c’est un rôle de plus en plus complexe, il devient un chef d’équipe ; meilleure continuité entre l’amont et l’aval de la session ; il a déjà une connaissance globale de l’élève ; il est l’interlocuteur privilégié avec la direction et la vie scolaire.

Module 3 – Structurer le conseil d’élèves

Mettre en œuvre le tutorat entre pairs : vers l'autonomie

Pour faire évoluer tout cela, il fallait que certains se lancent. Dans une classe coopérative où l’on essaie de développer l’autonomie des élèves et l’entraide, mettre un cadre au tutorat est primordial. Bien sûr, ponctuellement, un élève peut en aider un autre sur un énoncé ou une tâche particulière. Mais encadrer tout cela en ayant un tuteur attitré permet de créer une relation de confiance entre les deux élèves ainsi que des habitudes de travail.

Lors d’un conseil d’élèves, il est utile de présenter les chartes du tuteur et du tutoré. Après lecture et commentaire, il est nécessaire de laisser les élèves en discuter entre eux. Il existe des élèves que l’on sent capables d’être tuteurs mais qui n’en ont pas forcément l’envie et inversement. Ce n’est pas facile d’accepter d’être aidé par un camarade. C’est d’ailleurs pour tout cela que le conseil d’élèves doit avoir une place centrale dans l’organisation de la classe.

Pour valider cette compétence, la mise en place d’un « brevet de tuteur » permet de formaliser la démarche. Les élèves souhaitant être tuteurs passent ce brevet, et un affichage dans la classe permet d’informer les autres élèves de ces tutorats et aussi d’en inspirer d’autres. Il peut être nécessaire de prévoir des sessions de rattrapage si le brevet n'est pas validé du premier coup, en évitant de rendre les copies ratées immédiatement afin que les élèves réfléchissent par eux-mêmes avant de retenter leur chance.

La question des traces écrites et de la pérennité

Quels traces écrites de ces temps de tutorat ? Quels besoins ressentis, quels manques ? La charge après la session est importante : l’élève doit être suivi jusqu’à la fin de l’année au moins. Il est conseillé d’utiliser tous les dispositifs internes existants (PPRE, parcours individualisé).

Une personne du dispositif de remédiation peut-elle pendant les intersessions revenir une demi-journée dans le collège ? Le frein majeur reste que l’équipe pédagogique ne trouve pas le temps de faire ces déplacements. Il faut donc diversifier les modes de travail, multiplier les référents et développer l’entraide dans la classe comme une valeur fondamentale.

Infographie comparant les bénéfices pour le tuteur et le tutoré

De manière un peu contre-intuitive, c’est d’ailleurs l’enfant tuteur qui profite le plus de cette pratique, ce qui a amené les chercheurs, comme Sylvain Connac, à préciser que le tutorat doit pouvoir être réciproque. Parce qu’on n’a pas le don d’ubiquité, en tant qu’enseignant, mais aussi parce qu’on sait que les enfants apprennent aussi par les échanges et les interactions, il peut être utile d’organiser dans la classe des systèmes d’aide ou de tutorat entre pairs. Entre pairs car il s’agit alors de tutorat entre élèves d’un même niveau.

Les effets bénéfiques du tutorat pour les élèves sont réels, et de nombreuses études ont pu le montrer. Pour mieux comprendre et construire des outils autour de cette thématique, il est fortement recommandé de se référer aux ouvrages pédagogiques de référence, comme Apprendre avec les pédagogies coopératives de Sylvain Connac, qui constitue une ressource essentielle pour structurer sa démarche. L’engagement dans cette voie demande du temps et une certaine progressivité, mais les résultats sur la dynamique de classe et la réussite des élèves en valent largement l’investissement initial.

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