La fertilisation des pommes de terre constitue un enjeu majeur pour les agriculteurs, impactant à la fois le rendement et la qualité des tubercules. Qu’elles soient consommées fraîches ou transformées, les pommes de terre bénéficient du fractionnement des apports en engrais azotés, sauf en cas de reliquat élevé à la sortie de l’hiver. La culture de pommes de terre exige une gestion précise de la fertilisation pour assurer des rendements satisfaisants et des tubercules de qualité, notamment en ce qui concerne leur teneur en matière sèche et en amidon.

La dynamique des besoins azotés de la pomme de terre
La pomme de terre ne pousse pas à rythme constant. Après la levée, sa demande en azote grimpe vite, surtout en juin. C’est souvent là que tout se décide. Jusqu’à présent, beaucoup de producteurs font un apport unique à la plantation, souvent en avril. Cela reste pratique. Mais ce choix ne colle pas toujours au besoin réel de la plante. Or, quand la demande d’azote explose après la levée, la réserve peut devenir trop courte. Les besoins de la culture sont liés aux objectifs de rendement. Ceux-ci sont en corrélation avec la variété, les conditions climatiques, la structure du sol et les critères qualitatifs attendus.
Pour la culture de la pomme de terre, un léger manque d’azote est nettement moins préjudiciable qu’un excès : tenons en compte lors du calcul. Une surfertilisation peut poser de nombreux problèmes lors de la culture ou sur la qualité des tubercules. L’objectif de rendement visé doit donc tenir compte du potentiel de la variété, mais également du sol. Le choix de variétés avec un potentiel de rendement élevé ne doit pas aller de pair avec une exagération de la fumure.
Méthodologie du bilan et analyse pédologique
L’apport en fumure azotée peut être calculé par la méthode du bilan. Les besoins en azote sont fournis partiellement par la minéralisation de l’humus du sol et des résidus du précédent, par les reliquats disponibles au printemps, par les engrais verts et par les apports organiques. La fumure doit donc représenter l’écart entre les besoins de la culture et les fournitures d’azote par le sol. La méthode du bilan, si elle se base sur des données moyennes, ne sera pas le reflet exact de votre exploitation. Une analyse de sol et plus particulièrement du profil azoté sur les horizons 0-30 et 30-60 cm vous permettra d’obtenir des données précises sur la richesse du sol qui personnaliseront et optimiseront le conseil de fertilisation.

Quant à l’azote potentiellement minéralisable, il est plus difficile à estimer. Des analyses de terre à jour permettent de bien prendre en compte les matières organiques du sol et d’autres paramètres tels que le pH, la teneur en argile, les carbonates, le rapport C/N notamment. Autre limite de la méthode du bilan : elle ne prend pas en compte les conditions climatiques de l’année.
L'innovation technologique : le modèle de pilotage Ferti-Adapt
Arvalis développe un modèle de pilotage de la fertilisation azotée de la pomme de terre, fondé sur l’analyse d’images multispectrales acquises par des capteurs embarqués sur satellites ou drones. Ces données permettent d’obtenir un diagnostic de l’état de nutrition azotée de la culture, entre 25 et 40 jours après la levée, selon les conditions de l’année. Le modèle reprend le principe de celui de Ferti-Adapt CHN lancé sur blé en 2025. Il repose sur trois indicateurs : la teneur en chlorophylle, le taux de couverture au sol, et la densité du feuillage.
Dans le modèle Ferti-Adapt pomme de terre, nous sommes partis sur une mise en réserve de 40 kg N/ha, quelle que soit la dose prévisionnelle. Le modèle de pilotage évalue ensuite le complément d’azote à apporter en fonction des conditions de l’année et du développement de la culture. Ce complément peut être de 0 ou atteindre 40 à 80 kg N/ha en cas de mauvaise valorisation ou d’incertitude dans la méthode du bilan.
Modélisation de cycle de l'azote et son intérêt dans le pilotage de la fertilisation
Le fractionnement : compromis entre physiologie et organisation
Le fractionnement de la fumure azotée est également possible, avec une première fraction d’environ 70 % de l’apport minéral conseillé avant la plantation. La deuxième fraction sera appliquée en post-émergence. Cette technique a pour but d’éviter une surfertilisation et permet de fournir l’azote pendant la croissance de la culture, au moment où elle en a le plus besoin.
Cependant, le mois de juin est aussi une période chargée en traitements phyto contre le mildiou qui peut occasionner de très gros dégâts. Ajouter à ce moment-là un passage d’azote quand la plante a besoin d’un complément, peut être un frein en termes d’organisation. D’autant plus que la fenêtre d’intervention pour ce second apport est relativement courte, 15 à 20 jours au maximum, selon la variété et la dynamique de développement. Il s’agit donc de trouver un compromis entre l’optimisation physiologique de la culture et l’optimisation managériale du producteur.
Pratiques d’application et efficience des engrais
En ce qui concerne les critères de choix de l’engrais et de son mode d’application en végétation, il faut privilégier l’efficience et la rapidité d’absorption de l’azote par la plante. L’azote minéral solide (nitrate d’ammoniaque) peut être utilisé si les conditions d’humidité du sol sont suffisantes pour permettre la migration de l’azote vers les racines. En cas d’apport foliaire en conditions sèches, la solution azotée sera déconseillée pour éviter tout risque de brûlure du feuillage ; on optera plutôt pour de l’urée perlée à diluer dans la cuve ou une formulation liquide d’urée prête à l’emploi, à appliquer par temps couvert et sur un feuillage sec.
Une erreur souvent commise lors du fractionnement est d’apporter la seconde fraction trop tard en culture de sorte qu’elle n’est plus correctement valorisée par la plante. L’apport doit être réalisé au plus tard au début de la tubérisation. Lors du prélèvement de sol pour analyse du profil azoté, il est donc important de prendre en compte ce délai pour ne pas apporter le complément d’azote trop tard en culture.
Fertilisation complémentaire : phosphore, potasse et oligo-éléments
La pomme de terre est une culture exigeante en phosphore et en potassium. Le raisonnement de la fumure potassique est essentiel pour toutes les variétés, mais revêt un caractère particulier pour celles dont les teneurs en matière sèche sont élevées. Une bonne alimentation en potasse améliore la qualité des tubercules et réduit leur sensibilité aux endommagements. Il existe deux grandes formes d’apport en potasse : la forme sulfate et la forme chlorure. La forme sulfate est privilégiée pour les variétés avec des PSE souvent moyens ou pour la production de pommes de terre de transformation en chips, dont le PSE demandé est plus élevé.
Les besoins en phosphore sont importants, il joue en effet un rôle dans l’enracinement, la teneur en amidon et donc la matière sèche. Les apports foliaires de magnésium, zinc, manganèse et bore sont souvent bénéfiques dans les sols faiblement pourvus ou dans le cas d’apports potassiques importants. Il est nécessaire de toujours respecter un rapport K/Mg d’environ 3/1. Ces éléments doivent être disponibles dès le début de la croissance pour jouer pleinement leur rôle, la translocation dans la plante étant faible à nulle pour la plupart d’entre eux.
Vers une agriculture de précision et durable
Le modèle Ferti-Adapt pomme de terre est actuellement testé au sein d’un réseau de 30 parcelles d’agriculteurs, en partenariat avec des coopératives et des industriels. Il a été pour cela intégré dans l’outil de pilotage Farmstar. Les premiers résultats sont encourageants. En 2024 et 2025, aucune perte de rendement n’a été constatée. Par ailleurs, pour 60 % des parcelles suivies, les 40 unités d’azote mises en réserve ont pu être économisées.
Selon Francesca Degan, cet outil pourrait également contribuer à améliorer le bilan des émissions de gaz à effet de serre. C’est important pour les filières mais aussi pour les producteurs qui souhaitent s’engager dans des démarches labellisées par exemple, plus rémunératrices. L’outil pourrait être disponible à grande échelle en 2027. Ces nouvelles méthodes technologiques permettent aussi de déterminer les manquements en azote sur certaines zones de la parcelle via des images aériennes prises par drone. Des sociétés spécialisées permettent ce genre d’inventions. L’hétérogénéité que l’on constate dans des parcelles de plus en plus grandes amène à moduler la dose apportée à l’intérieur du champ grâce à l’utilisation d’un outil de pilotage, suivant le concept de l’agriculture de précision.
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