La gestion de la fertilité et les enjeux du fumier en agriculture biologique

L'agriculture biologique française est régie par le règlement européen RDC n°834/2007 et son règlement d’application RCE n°889/2008. Ces textes fondateurs définissent une philosophie de production où le lien au sol est central. Pourtant, la question de la provenance des intrants organiques, et notamment du fumier issu d'élevages conventionnels, constitue un défi majeur pour la cohérence du modèle biologique. Alors que la demande pour une consommation responsable augmente, le secteur doit arbitrer entre la nécessité de maintenir la fertilité des sols et l'exigence éthique de ne pas cautionner des modèles d'élevage contraires à ses principes.

Schéma illustrant le cycle de la matière organique en agriculture biologique, du sol vers les cultures puis retour sous forme d'amendement

La redéfinition des intrants : sortir de l'élevage industriel

Pour rappel, les matières organiques issues d’élevages conventionnels sont autorisées, sauf si l’élevage est considéré comme « industriel ». Or, depuis plus de 10 ans, ce critère est mal appliqué, faute de définition précise du terme « industriel ». Cette situation a été clarifiée le 1er janvier 2021, date d’entrée en vigueur de la nouvelle règle. Un groupe de travail spécifique, composé, entre autre, de la FNAB, de l’APCA et de Coop de France s’est réuni pour donner une définition opérationnelle du terme « industriel ». Cette définition permet d’exclure les effluents issus d’élevages dont le modèle est contraire aux principe de l’agriculture biologique.

Le Comité national d’agriculture biologique (CNAB) du 11 juillet 2019 a fait évoluer les règles concernant les matières organiques utilisables en bio. Les sous-produits animaux, protéines animales transformées comme les farines de plumes ou de sang et les poudres de viande et d’os, ne sont pas concernés par cette définition. La fabrication de fertilisants utilisables en AB composés ou contenant des effluents provenant d’élevages industriels a dû s’arrêter le 31 décembre 2020. En revanche, les épandages directs sur des terres en AB d’effluents d’élevages industriels, comme définis plus haut, ne sont plus autorisés à compter du 1er janvier 2021. Les organismes certificateurs peuvent, depuis cette date, relever le manquement « Utilisation de produits répertoriés à l’Annexe I du RCE n°889/2008, mais sans tenir compte de la restriction liée à l’interdiction d’utiliser des produits en provenance d’élevages industriels ».

La Commission européenne a émis le souhait d’une définition harmonisée des élevages industriels au sein de l’Union européenne (UE) afin d’éviter toute distorsion de concurrence entre Etats membres. En effet, chaque Etat membre possède son propre guide de lecture du règlement européen, et a donc une définition différente du terme élevage industriel. La France est l’un des derniers pays de l’UE à avoir donné une définition claire et restrictive.

Composition et valorisation des effluents

Le fumier se compose de différents déchets de matière organique, issus de lisier (mélange d'excréments + urines d'animaux) associé à de la litière absorbante et structurante de composition plutôt carbonée de type pailles de céréales, fougères, granulés de bois, etc. Il peut être épandu et enfouit, frais ou composté.

Dans le cadre d’un précédent appel à projet (PEI, appel à projets 2017), trois structures partenaires (BioPousses, Sileban et CFPPA Coutances) se sont organisées autour du projet SOCLE Innovation AB afin d’expérimenter et de diffuser des techniques innovantes adaptées aux exploitations maraîchères et légumières normandes. L'objectif était de proposer des repères technico-économiques sur des techniques de gestion de la fertilité biologique des sols et de la pénibilité liée principalement aux tâches de désherbage manuel en maraîchage.

Infographie montrant le processus de compostage du fumier et son impact sur la structure du sol

Le débat sur le lien au sol et l'hydroponie

Parmi les principes directeurs de l'agriculture biologique, figure le « lien au sol » des cultures et des productions animales. Ce principe est précisément décrit à l’article 4 point a) ii) du règlement n° 834/2007 : « La production biologique est fondée sur les principes suivants : concevoir et gérer de manière appropriée des procédés biologiques en se fondant sur des systèmes écologiques qui utilisent des ressources naturelles internes au système, selon des méthodes qui recourent à des pratiques de culture et de production animale liées au sol. »

Le nouveau règlement européen pour l'agriculture biologique, le règlement (UE) n° 2018/848 du Parlement européen du Conseil du 30 mai 2018, qui entrera en application le 1er janvier 2022 et abrogera le règlement n° 834/2007, est encore plus précis concernant les cultures hydroponiques qui sont spécifiquement interdites à la partie I de l'annexe II : « La production hydroponique, qui est une méthode de culture consistant, pour des végétaux qui ne poussent pas naturellement dans l'eau, à placer leurs racines dans une solution d'éléments nutritifs uniquement ou dans un milieu inerte auquel est ajoutée une solution d'éléments nutritifs, est interdite. »

M. Maxime Minot a appelé l'attention de M. le ministre de l'agriculture sur l'octroi du label « agriculture biologique » aux fruits et légumes issus de la culture hydroponique. Alors que depuis 2017, aux Etats-Unis, la certification biologique est accordée aux produits issus de certaines fermes pratiquant la culture hors sol, la France et l'Europe se refusent toujours d'accorder cette certification aux fruits et légumes issus de l'hydroponie. Pourtant, les agriculteurs pratiquant cette technique utilisent les mêmes procédés de production que les agriculteurs « bio » et respectent le même cahier des charges. En outre, ce type de culture présente quelques avantages comme une meilleure maîtrise des apports d'eau et en éléments minéraux, mais aussi des conditions de travail moins pénibles pour les cultivateurs.

L'agriculture hydroponique utilise moins d’eau, et généralement moins d’intrants étant donné la précision des dosages des solutions nutritives. Ajoutons à cela que créer un système de production déconnecté du sol permet de contrôler ces fuites de polluants vers les écosystèmes. William Texier, fondateur de l’entreprise GHE qui a développé un engrais liquide biologique utilisable en hydroponie, est un fervent défenseur de la « bioponie », une agriculture à la fois hydroponique et biologique. S’il peut exister un intérêt en termes économiques pour l’agriculteur, grâce à la moindre pénibilité et aux rendements plus élevés des cultures hors sol, le consommateur peut y trouver lui aussi un intérêt.

Le Combat Vert : Agriculture Conventionnelle vs. Agriculture Biologique

Vers une autonomie fertilisante sans dépendance animale

Le mouvement d'agriculture biologique repose en grande partie sur le fumier pour la fertilisation. Mais les plantes ont-elles vraiment besoin de fumier pour pousser ? L’agro-industrie (dont la serriculture) montre clairement qu’il est possible de cultiver des aliments sans fumier. À l’autre extrémité du spectre, si nous regardons un système naturel comme une forêt, les plantes poussent à merveille sans l’ajout délibéré de fumier.

Le fumier d’élevage n’est pas nécessaire pour la production agricole. Si les fermes biologiques ont accès à ces grandes quantités de fumier, c’est en raison de la forte consommation de produits animaux en Amérique du Nord. Cette consommation implique une grande quantité d’animaux d’élevage, et par conséquent une abondance de déjections animales. Le fumier utilisé pour la production alimentaire biologique provient souvent d’animaux non-biologiques élevés dans des conditions inhumaines et exposés à des contaminants comme les pesticides, les antibiotiques, et les organismes génétiquement modifiés (OGM). C’est le cas du fumier de poulet provenant d’élevage industriel et utilisé sous forme de granules séchées, mais non-composté.

En fait, le fumier n’est en aucun cas le moyen le plus efficace ni la source la plus écologique de fertilisation pour les cultures biologiques. Il serait plus efficace d’utiliser directement le fourrage pour fertiliser le sol plutôt que de nourrir les animaux, ramasser le fumier, le composter, le transporter et l’épandre sur le sol. En utilisant des fertilisants à base de végétaux à la place du fumier, les agriculteurs peuvent entretenir la fertilité à même leurs terres et ainsi utiliser des fertilisants qui n’ont pas été exposés aux contaminants agricoles couramment utilisés.

Au lieu d’ajouter du fumier dans le sol, on peut ajouter des fertilisants à base de végétaux comme les paillis, les engrais verts, le compost végétal et le bois raméal fragmenté (BRF). Ceci fournit la nourriture pour la multitude d’organismes qui vivent dans le sol. La matière organique est décomposée et digérée par les vers de terre, les arthropodes, les champignons et les bactéries, rendant ainsi les nutriments disponibles pour les plantes.

Adaptation des systèmes céréaliers et polyculture

Jusqu’ici, un certain nombre d’exploitations en agriculture biologique, notamment en grandes cultures, épandaient sur leurs terres des effluents provenant d’exploitations conventionnelles et issus de régions ou pays en excédents. Il s’agissait surtout de fientes de volailles. Désormais, les fermes bio ne pourront plus importer du fumier sans avoir la confirmation que celui-ci provient d’un élevage « non industriel ». Le règlement bio précise les catégories d’élevages concernés pour lesquels il est désormais exclu de s’approvisionner en effluents solides ou liquides.

Cette restriction pourrait compliquer le fonctionnement de quelques exploitations céréalières biologiques, qui comptent sur cet apport extérieur pour assurer la fertilisation des cultures. Cette source d’amendement organique étant moins onéreuse en effet que l’achat d’engrais bio, généralement coûteux. Même si sur le marché on voit désormais apparaître des substituts naturels utilisables en agriculture biologique, tel ce nouveau produit obtenu à partir de dérivés de la canne à sucre. En l’absence d’élevages sur leurs exploitations, les céréaliers bio développent de plus en plus des inter-cultures riches en azote, susceptibles de bénéficier aux cultures suivantes. L’enjeu étant de préserver la fertilité des sols qui a tendance à diminuer dans quelques exploitations. Ce sujet soulève la question de la durabilité des systèmes de production biologique, dont la cohérence semble plus facile à trouver en polyculture-élevage.

Graphique comparatif des rendements en azote entre fertilisation animale et fertilisation végétale (engrais verts)

Les pratiques biodynamiques, bien que spécifiques, illustrent cette recherche de cohérence vivante dans la gestion des amendements. Hier, nous avons décompacté le fumier bovin reçu il y a quelques jours. Ce matin, tout près des Carignans, nous avons inséré au cœur du fumier 5 petites boules de compost contenant chacune en leur cœur comme des écrins de nature chacune des 5 préparations biodynamiques : 502 Achillée Millefeuille, 503 Camomille matricaire, 504 Ortie, 505 écorce de chêne, 506 Pissenlit. Puis, nous avons dynamisé la seule préparation liquide la 507 valériane grâce au pulvérisateur en cuivre. Du bonheur et cette sensation profonde de faire quelque chose qui a du sens, même si la complexité de toutes ces interactions nous dépasse.

La transition vers des systèmes moins dépendants des effluents d'élevages industriels impose une réflexion globale sur le cycle des nutriments. L'utilisation d'engrais verts et de composts végétaux, couplée à une meilleure compréhension de la vie des sols, permet de s'affranchir progressivement des apports extérieurs. Cette évolution, bien qu'exigeante, est nécessaire pour garantir que l'agriculture biologique demeure une pratique ancrée dans la résilience des écosystèmes plutôt que dans la simple substitution d'intrants.

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