Gambadant dans le lierre les lapins sont venus

La forêt, cette entité diffuse et profuse, se déploie comme un journal vivant. Dans ce registre, où les mots deviennent humus, l'érable plane tient sa chronique, une existence s'étendant de sa 39ème à sa 261ème année. Arbre à sirop, il s'épanche, tandis que le bûcheron-déchiffreur y construit sa maison et que les cerfs sèment leur histoire à travers leurs bois. L'égaré s'y perd et s'y retrouve, et s'y perd encore, alors que l'ogre dévore. Entre-temps, la forêt est muse. Sur ses troncs, les amours s'inscrivent, l'écorce des ans marquant le passage du temps.

une forêt ancienne avec des troncs d'arbres marqués par le temps

La vie secrète de l'érable plane

Une fois l'an, une fois le même jour de chaque an - différent pour chacun - les hommes dépouillent les vieux arbres de leurs années, ouvrant, creusant les écorces jusqu'à retrouver leur âge d'homme. Au matin, encore un peu de givre. Rosée. Croisée. Orée. Chemins de givre fondent dès midi. Trente neuf ans. À même terre, au bord de mes racines, quelques épines formées. Là se blessent les insectes. Saignent. Petit bâton de bois. Petit mât de bateau qui tangue au vent. D'ici les cochenilles sont géantes. Attaquent le hêtre, le broie. Et d'ici, joie, insouciance, à l'ombre du grand chêne.

Des fleurs à cinq sépales et pétales. Des étamines, disques, fruits jumeaux, en grappe, samares ou têtes d'anges, volent en l'air : deux ailes enjouées. Je largue mes samares. Mon goût sucre et acre à la fois. Une pousse de lierre s'entortille à mes racines. Enroulé dans sa coquille et amarré à mes racines. L'escargot des jours de pluie. Secouant la terre, un cerf galope. Jusqu'où je vais ? Une à une mes racines dénombrées. Dix-huit ? Fils à retordre mon origine. Où vont-elles ? Deux tiges dures s'arriment à mon tronc. Jambes de bois, s'aggrippent toutes menues entre mes écorces. Deux lignes droites reliées entre elles. Sont-elles le prolongement de mes racines ?

Le cycle de vie d'un arbre : comment un arbre se nourrit ? | EcoTree

L'égaré et les signes sur l'écorce

L'égaré passe. Repasse. Sème des cailloux. Du pain. Des bouts. Grave des signes sur nos écorces. Fait des signes lumineux. Passe. Repasse. Sème des cailloux. Du pain. Des bouts. Grave des signes sur nos écorces. Fait des signes lumineux. Pas. À Pas. Sème. Cailloux. Pain. Bouts. Signes. Lumineux. Pas. Grave. S'égare. Tourne son visage en tous sens. Girouette. Gire. Droite. Gauche. Recule. Avance encore. Passe. Pas à pas. Compte ses pas. S'égare.

Le cerf esseulé frotte sa tête à mon tronc et laisse chuter à mes racines une peau en lambeau. Me dévore une douce chenille. Me dévore et me creuse en galeries, étire des couloirs dans mon tronc. Lambeaux d'écorce : Cassus Cassus c'est la chenille gâte-bois. Me suis laissé dévorer. Mes branches, sèches. Mes fruits dérobés. Un grand froid. La blessure profonde. L'araignée bave son fil, arpente en filaments. Enroulé dans sa coquille et amarré à mes racines. L'escargot des jours de pluie. Domicile de la limace à maison, mes racines brillent sous son lent passage.

La gestion de la forêt : bûcherons et goudron

Un rêve : cheveux arrachés par poignées à la racine. Décollés aux racines par une main à rameaux ; ou rateau gigantesque, trident des forêts. Cheveux gisants en touffes mortes, mottes d'herbes fossiles ou brindilles d'une tête dépouillée de ses fibres. La cime échouée autour de ses racines. Le bûcheron à deux mains cogne. Cogne. Cogne. Cogne. C'est là que tombent à mes racines une deux trois quatre branches. L'égaré sème son écho : EH!!!!!!!OH!!!!!!!OH!!!!EH!!!!!!!!!!!!!!!!!!! et toujours revient sur ses pas. Grimpe contre mon tronc aux deux tiges de bois. Le bûcheron revenu avec un pot de goudron. Ma blessure profonde. Il sait. Coupe les branches blessées. Recouvre de goudron végétal. Au pinceau. Panse ma blessure d'un noir goudron de Norvège. Une chaleur diffuse, propage, irradie, chasse le chanvre. La sève circule. Le hêtre rougit. Nous parlons pour la première fois. Nos paroles se sont gravés en moi.

un bûcheron soignant une plaie sur un arbre avec du goudron

Anatomie et botanique d'un érable

Mon hêtre se cartillage en hiver, se fantome en automne, fleurit au printemps et se gonfle en été. Mon hêtre se déploie à toutes les saisons. Son bois jaune se rougeâtre. Mon hêtre dur et lourd se cylindre et s'allonge tout droit. Mon hêtre s'écorce gris argenté. Mon hêtre se lisse et se mince. Mes vaisseaux ne sont pas visibles à l'oeil nu. Les vaisseaux de mon hêtre s'invisiblent à l'oeil nu. Mon hêtre sert aux chaises et aux tables, aux placages, aux ustensiles de cuisine, aux jouets, aux escaliers. Mon hêtre brule. Mon hêtre connaît le temps qu'il fera en hiver. Mon hêtre s'entaille. Si la plaie reste sèche, on peut s'attendre à un hiver rigoureux. Mon hêtre n'est jamais frappé par la foudre. Mon hêtre en devenir est bourgeon. Mon hêtre est fragile.

J'appartiens à la famille des Acéracées. 200 espèces me constituent. 16 à 20 mètres de haut. Je vis entre 200 et 300 ans. Je fleuris à 15 ans. Mes feuilles sont caduques et cordiformes, forment des coeurs. Elles tombent toutes à la première gelée. Je pousse vite. Ma cime est ovale. Je préserve de la foudre. Mes racines s'étirent en ramifications. Mon fruit est bossu et appelé samare ou tête d'ange. Les enfants s'en font des pince-nez ou les font voler en hélicoptères. Mes ennemis sont les caries, les larves d'insectes phytophages, le papillon de nuit Bombyx, la chenille gâte-bois Cassus-Cassus et les pucerons. On fait de moi des feuilles pour envelopper le fromage de chèvre, des clotures, le cheval de Troie, des violons et des meubles et des planchers. Mon écorce est grise marquée de longues bandes verticales souvent écailleuses. Ma feuille représente le drapeau du Canada. En temps voulu je donne du sucre.

Les menaces de l'ogre et de la chenille

Aujourd'hui l'ogre est venu. A dénombré les parts de son butin : 14 champignons, 1 mulot, 2 nids d'oiseaux, une branche de bois mort et seize pommes de pin. S'est mis à table. A tout englouti. La forêt frémit à chaque claquement de ses mâchoires. Par chance aujourd'hui j'échappe à sa morsure. Sa soif a l'habitude de fendre mes écorces avec ses dents. Aspire mon sirop jusqu'à la dernière goutte. Cassus Cassus me creuse encore. Malgré le goudron de Norvège. La plaie est souterraine. L'écorce se soulève. La chenille arpente ses galeries grignotées en serpentin. La nuit, non. Plu. Ce n'est pas. Veille. Enroulé dans sa coquille et amarré à mes racines. L'escargot des jours de pluie. Domicile de la limace à maison, mes racines brillent sous son lent passage. S'étire, allonge le pas et la queue à la traîne poursuit le pied de table. La scie va et vient aux alentours. C'est l'au ne. La pluie averse onde rongé. Les cerfs en mouvement de fuite. Et là ? Et là ? Tu confonds nid et boule de gui. Ici. Rien que fientes d'oiseaux roulés en boule par leurs soins. Mon unique blessure. Le passage de Cassus-Cassus, la chenille torpille. Creuse des trous de mémoires. …sont inscrits sur mes bois qui les retiennent. Un à un tes jours perdus dans le creux de tes veines. Un à un tes jours se redessinent dans les miennes. Les retiennent.

Le cycle éternel des retours

L'égaré revient à moi. Grimpe à l'échelle qui s'épelle. Appelle les cerfs qui le guide. Dénombre les chemins qui se suivent. Repart. Passe. Repasse. Sème des cailloux. Du pain. Des bouts. Grave des signes sur nos écorces. Fait des signes lumineux. Passe. Repasse. Sème des cailloux. Du pain. Des bouts. Tourne son visage en tous sens. Appelle. Epelle. Mesure. Dénombre. Avance. Recule. Tourne. Le bûcheron est revenu. Ramasse son bois de cheminée. Voit ma plaie béante. Là me soigne au pinceau. Pas une goutte de sirop. La compression du goudron dans mon fût. Respiration faible. Plus une feuille à mes branches. Suis sec. Suis ton repère. Suis tes cailloux. Suis tes genoux. Mes racines me condamnent immobile. Sème. Cours. Droite. Gauche. Sème. Tourne. Retourne. Va. Vient. Je reviens au même. Immobile à grands pas. J'avance. L'allée aux champignons. Puis compte trois pins. Puis sentier nord. Compte 7 bouleaux. Deux fossés. Traverse la rivière. Compte 5 hêtres morts. Au sud. Troisième buisson. Ce qui me tient : une tête échevelée plantée à l'envers de terre. Mes racines en cheveux. Jusqu'où vont-elles ? Tous les quatre du mois ils viennent graver un coeur sur mon front et une flèche qui le traverse de part et d'autre des initiales. Des initiales : B. E. N. K L. V. A. Y.

l'écorce d'un arbre marquée par des initiales gravées

Les rêves et le poids des saisons

Enroulé dans sa coquille et amarré à mes racines. L'escargot des jours de pluie. Domicile de la limace à maison, mes racines brillent sous son lent passage. S'étire, allonge le pas et la queue à la traîne poursuit le pied de table. Oscille un instant sur l'angle du plateau. Pluie battante. Encore. La soif qu'on étanche. Pour la mousse à mes pieds et les plaies de mon tronc. Tant d'orages. Seul abri contre la foudre. Mal dormi. Un rêve de hache. Le même toujours. Coup sec. Ouvre en deux mes entailles. Les veines tranchées. Hâche-mâchoire. Hâche-moi ! Lâche-moi ! Lâche-moi ! Lame emporte-voix. Vertige de haut en bas. Je ploie. Ma gorge se serre, je ploie, je grince non non non lâche-moi ! Le bûcheron. Pleuré la résine. Soufflé. Encore le vent pliée l'écorce. La cime qui tourne. Trop mangé de marrons du voisin, comme chaque année, incorrigible, à la Noël. Dormi content du givre qui craque et fond. Les hommes mangent des bûches et nous calomnient. Mélancolique. Une nuit plus longue que les autres nuits. À terre, déposés, deux bois de cerfs gravés des mots : FINIR. Le lierre grimpe de ses feuilles cannibales. À hauteur de mon front il enserre ses lianes. Un bruit sec et répété. Depuis ce matin des coups de hache me mutilent. Le bûcheron venu pour la troisième fois. Feuilles découpées ou trouées. Petites perforations. Feuilles criblées. Les attaques. L'égaré passe. Repasse. Sème des cailoux. Du pain. Des bouts. Grave des signes sur nos écorces. Fait des signes lumineux. Passe. Repasse. Sème des cailloux. Du pain. Des bouts. Grave des signes sur nos écorces. Fait des signes lumineux. Pas. A Pas. Sème. Cailloux. Pain. Bouts. Signes. Lumineux. Grave. S'égare. Tourne son visage en tous sens. Girouette. Gire. Droite. Gauche. Recule. Avance encore. Passe. Pas à pas. Le sol trempé. Mes racines s'engorgées. Je vois le hêtre se noyer. Il ploie sous ses branches amollies, comme d'osier. Panier renversé. Tout près de moi. A mes racines.

  • Ton bois est encore blanc et si vivant. Ton amitié est aveugle. Regarde : rouge de toutes ces morsures ennemies m'ont dévorées. Rouge des dents acérées de l'ogre. Croqué mes écorces. Ne me restent plus que trois branches. Le bûcheron pour sa maison a hâché les plus vigoureuses. Un torrent de boue nous recouvre. La forêt murée. Passé par là. 7 heures. A l'est. Allée des champignons. Tout droit. 3OOmètres. A l'est. Devant la souche du grand chêne. Se repose. Revient sur ses pas. Allée des champignons. 9 nuits tourne en rond. Tend des fils. Un labyrinthe. A gravé tant d'arbres sur son passage : le chêne, le pin, dix sept bambous, des allées de sapins. Toujours le même signe. Premier jour du printemps, un à un mes pétales. Plus rien à voir. Les houppiers couverts de fleurs ferment le paysage. Nuée. Chevelure de parfums. L'odeur de mon sirop attire l'ogre. Boit à mon tronc. Les branches du hêtre forment un tas de bois mort. Trois mois durant un deuil qui me prive de mon sirop. L'ogre affamé. A grands pas ébranle la terre. FAUVES. TRAQUES. PROIE. ATTRAIT.TRAITS. Un peu de sirop - à peine- dans lequel s'englue l'araignée. Ses petites pattes fines se sont acidulées. Araignée du matin chagrin. Le chagrin de l'araignée : elle croit se nourrir de la sève d'un arbre. Enroulé dans sa coquille et amarré à mes racines. L'escargot des jours de pluie. Domicile de la limace à maison, mes racines brillent sous son lent passage. S'étire, allonge le pas et la queue à la traîne poursuit le pied de table. Oscille un instant sur l'angle du plateau. Et rampe en majesté sur les rails de la planche rabotée. Le bûcheron s'empare mes branches. A la hache. Cogne. Si ! Ci git ma joie quand te voilà. Si ! E. R. A. B. L. E. Nuit blanche. Toute la nuit, trop irrigué de mon sirop. Me suis engorgé. Mon tapage nocturne a effrayé les sangliers et les cerfs. en vie en vie envie de veau ! En vie en vie envie de veau ! Du vent ! Du veau ! Jeudi le jour du Seigneur arboricole, on suce des os de grands-pères bûcherons pour s'en souvenir en la mémoire de feu les copeaux nos ancêtres des bois. Le saule reste au coin, le seul pleureur du peuple des fôrets d'où les eaux et forêts. Il pleure il dépeuple il pleure il dépeuple. Dépeuplement des forêts, dévastation unanime crient les verts ! Les greenpisses, les hommes de chair et d'os s'en prennent aux écorces comme alibi aliment politique et avec les écorces ils fabriquent du papier des tracts ! Assassins ! Du veau ! Moi je raprésente le parti des Arbres Pensants ! Qui m'aime me suive ! Moi érable cannibale, una especia en voie d'apparition pour lutter contre les jérémiades du seul saule pleurant matin midi et soir. Végétarien mastiqueur de végétaux qui ne veut jamais caniboulé ni canibalé entre mâles lui estant depuis Buffalo bulle et David la Croquette le végétal végétarien par excellence. Le saule picore du pistil il crève de faim il grignote pollen et étamine, pomme de pin et ancolie. Inculte en viande ! Tu ne sais pas le goût du veau ! La hâche soit sur lui et sur ses bas reliefs ! Du veau ! Le lierre profus s'engendre et s'enroule en collier étrangleur. Un grand cerf abattu au pied du grand chêne. Le collier du lierre ronge mes écorces et m'étrangle. Enroulé dans sa coquille et arrimé à mes racines. L'escargot des jours de pluie. Domicile de la limace à maison, mes racines brillent sous son lent passage. S'étire. allonge le pas et la queue à la traîne poursuit le pied de table. Oscille un instant sur l'angle du plateau. Et rampe en majesté sur les rails de la planche rabotée. A peine. Un mot. Ma phrase. Écourte. Sous l'emprise. Du lierre. Enroulé. Le lierre. En bras. Entoure. Tronc. Étouffé. Sous la sangle. Garot. Sous couronne. Gorge. Engorgé. Sève. Veines. Encore. Plus haut. En cime. Mes branches. Confus. Ligoté. Les liens. De la racine. A la cime. Me tiennent. Les cerfs en bande brament. Est-ce les mots ELLE. MUSE. FEMELLE. Les formes blanches à chapeaux. Glacées mes veines. D'où viennent mes racines ? Engoufrées têtes-bêches en stalactiques dans la terre enneigée. L'anniversaire de l'arbre centennaire est un évènement pour la forêt. Autour de lui règne un grand silence. Le jour même il a pour coutume de faire le récit de son point de vue, là où il en est. 100 ans…

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