La Géorgie, nichée au milieu de vignobles luxuriants et de paysages montagneux escarpés, est une nation où les récoltes sont bien plus qu'une simple activité agricole ; elles sont l'incarnation d'un lien intemporel avec le patrimoine, les festivités culturelles, les retrouvailles familiales et des rituels profonds. Des vendanges ancestrales du Rtveli aux efforts de renaissance de l'industrie du thé, en passant par les pratiques de subsistance des peuples nomades évènes, les récoltes géorgiennes racontent une histoire de résilience, de tradition et d'une connexion profonde avec la terre.

Le Rtveli : Une Célébration de la Récolte du Vin
Le Rtveli est un événement annuel qui pulse vivement au cœur de la nation géorgienne. Bien plus qu'une simple récolte de raisins, Rtveli incarne un lien intemporel avec le patrimoine géorgien, entrelaçant festivités culturelles, retrouvailles familiales et rituels de vinification profonds. Le terme "Rtveli" provient du mot géorgien "Stveli", signifiant "récolte de fruits". Au fil du temps, "Stveli" a évolué pour signifier spécifiquement la récolte des raisins, devenant profondément ancré dans la conscience nationale. Avec une histoire datant de plus de 8 000 ans, la viticulture et la vinification géorgiennes ont cultivé des rituels et des pratiques complexes.
L'Importance Familiale et Régionale
Rtveli est, à sa base, un événement familial. Alors que les raisins mûrissent de la fin de l'été à l'automne, les familles des régions telles que Kakheti, Kartli, Imereti et Racha se préparent méticuleusement. Les enfants reviennent des villes, les voisins se joignent à eux, et les invités sont chaleureusement accueillis pour participer. Malgré des éléments communs, chaque Rtveli est unique - façonné par les coutumes familiales, les spécialités régionales et les philosophies de vinification individuelles.
L'Art de Décider de la Récolte
Décider quand récolter ne se résume pas à des dates sur le calendrier - c'est un art et une science profondément influencés par les conditions météorologiques, les phases de la lune et les variations régionales. Les vignerons géorgiens observent méticuleusement les cycles lunaires, alignant leur calendrier de récolte pour s'assurer que les raisins contiennent des niveaux de sucre optimaux. Les conditions météorologiques sont essentielles : une saison chaude incite à des récoltes précoces, tandis qu'un temps plus doux permet aux raisins de rester plus longtemps sur les vignes, approfondissant les saveurs.
Festivités et Gastronomie du Rtveli
Les festivités de Rtveli vont bien au-delà de la récolte des raisins. Une fois récoltés, les raisins doivent être pressés immédiatement - souvent traditionnellement à pied - pour éviter la détérioration et préserver délicatement les tiges de raisin, essentielles à l'intégrité des saveurs. Les activités post-récolte forment l'âme vibrante de Rtveli. Les célébrations éclatent avec des chansons géorgiennes traditionnelles, des danses et des plats locaux succulents comme le mtsvadi (barbecue), le khachapuri (pain au fromage) et les khinkali (dumplings). Une délicatesse particulièrement appréciée préparée pendant Rtveli est le churchkhela, une douceur naturelle faite en trempant des fils de noix dans du jus de raisin épaissi.
Le point culminant de Rtveli est la supra, un festin géorgien élaboré dirigé par le tamada (maître de toast), qui orchestre des toasts sincères célébrant la paix, la famille, l'amitié et la tradition. La supra n'est pas seulement un repas - c'est un rassemblement émotionnel, presque spirituel, où les participants partagent des histoires, des rires et des larmes.
La Géorgie, Berceau du Vin
La Géorgie est un petit pays de 69 700 km² avec 3,8 millions d'habitants, où l'on boit le vin le plus ancien du monde. D'un point de vue viticole, la Géorgie est divisée en deux sous-régions majeures : la Géorgie Orientale et la Géorgie Occidentale. La renaissance de la Géorgie viticole est concomitante de la percée des vins « natures » il y a une vingtaine d’années, car le pays a une solide histoire d’élaboration du vin avec des méthodes artisanales, en particulier avec les « qvevris », des cuves en terre cuite utilisées depuis le Néolithique. Mais on élabore aussi des vins de style européen. Étant probablement l’un des berceaux de la culture de la vigne, le pays possède une riche diversité variétale avec probablement plus de 500 cépages, dont certains ont peut-être aujourd’hui disparu. De son époque soviétique, le pays a conservé une culture des vins doux qui va à contre-courant des goûts internationaux d’aujourd’hui, mais on n’abandonne pas facilement des marchés qui sont toujours lucratifs.
En 2023, la Géorgie a exporté 262 millions de dollars de vin, ce qui en fait le 14e plus grand exportateur de vin au monde. La même année, le vin était le 4e produit le plus exporté en Géorgie. La Géorgie a importé 17,6 millions de dollars de vin. En 2021, la consommation de vin par habitant était de 9,63 litres contre 15,6 litres en 2014.
De tous les pays du Caucase qui revendiquent la paternité de la viticulture et de l’élaboration du vin, la Géorgie est celui qui incarne le mieux le renouveau tout en maintenant son ancrage dans le passé. Il ne fait nul doute que le mouvement des vins natures, avec sa philosophie non-interventionniste de l’élaboration du vin, a beaucoup aidé la réémergence du pays sur le devant de la scène vitivinicole depuis une vingtaine d’années. La viticulture dans le pays est très ancienne et culturellement la Géorgie est articulée autour de la vigne et du vin, en témoigne la statue de la Mère Géorgie surplombant la capitale, Tbilissi, qui tient une épée dans une main et une coupe de vin dans l’autre.

Les Origines Anciennes de la Viticulture Géorgienne
Les recherches sur l’histoire de la vigne et du vin ont commencé dans les années 1960, avec la découverte sur le territoire de la Géorgie du Sud moderne, de l’Arménie du Nord et de l’Azerbaïdjan occidental, d’une des premières civilisations du Caucase du Sud, connue sous le nom de la « culture Shulaveri-Shomu Tepe » qui date de 6 000 - 4 000 avant notre ère. Les premières preuves de vin de raisin au Proche-Orient provenaient du village néolithique d’Hajji Firuz Tepe dans les montagnes du nord-ouest de Zagros en Iran, d’environ 5 400-5 000 avant J.-C. Six bocaux, dont deux ont été analysés, ont montré la présence d’acide tartrique et d’une résine d’arbre. Ils avaient été enfoncés dans le sol en terre le long d’un mur d’une « cuisine » d’une maison néolithique en briques crues. Archéologiquement, cette culture est identifiée à travers son architecture en briques crues, ses céramiques, ses outils en pierre et en os, et son agriculture avancée avec la domestication de plusieurs cultures dont celle du raisin. Cette période a sans doute coïncidé avec le début de la production de vin de Vitis vinifera au Néolithique.
Découvertes archéologiques en Géorgie
La Géorgie a identifié trois sites de la « culture Shulaveri-Shomu Tepe » (SSC), Gadachrili, Shulaveri Gora et Imiri Gora, situés à environ 50 kilomètres au sud de la capitale actuelle, Tbilissi. Ces sites n’ont pu être fouillés avant que la stabilisation politique de la Géorgie, suite à son indépendance en 1991, soit fermement établie et la démocratie parlementaire restaurée.
Ce n’est qu’en 2014 que l’Agence nationale du vin de la République de Géorgie a lancé un projet de recherche de trois ans pour l’étude de la culture de la vigne et de l’élaboration du vin en utilisant une approche multidisciplinaire, comprenant : l’archéologie, l’histoire, l’ethnographie, la génétique moléculaire, l’archéologie biomoléculaire, la paléobotanique, l’ampélographie, l’œnologie, la climatologie et d’autres domaines scientifiques. Même si ces recherches n’ont pas amené à la découverte de pots ayant contenu du vin, des grains de raisins et des sarments de vignes datant du Néolithique, elles ont cependant permis de recouvrer de la poterie. Cinq fragments d’argile de Gadachrili et trois de Shulaveri ont été testés positivement, non seulement pour l’acide tartrique (comme à Hajji Firuz Tepe en Iran), mais on y a aussi trouvé d’autres acides organiques (malique, succinique et citrique) qui sont des composants importants du vin élaboré avec du raisin. Les datations au radiocarbone de certaines des couches associées aux fragments de poteries les datent du premier siècle du sixième millénaire avant notre ère. Elles précèdent donc celles des récipients d’Hajji Firuz Tepe de plusieurs siècles (environ un demi-millénaire).
La Question du Berceau de la Vigne
Cela fait-il pour autant de la Géorgie le berceau de la culture de la vigne ? Il serait prématuré de conclure sur la base d’une étude aussi bien faite soit-elle. Les découvertes faites en Arménie (Areni-1), en Iran à Hajji Firuz Tepe, à Gadachrili et Shulaveri en Géorgie ne sont distantes que quelques centaines de kilomètres. C’est à la fois peu de nos jours et beaucoup au temps du Néolithique. Quelques indications sur ces découvertes donnent un avantage certain à la Géorgie comme étant le berceau de la culture de la vigne. L’absence de résine dans les pots ayant contenu du vin à Gadachrili et Shulaveri est une indication qu’elle n’avait pas encore été découverte à cette date. Elle fut sans doute le résultat d’observations de la dégradation du vin et de la meilleure façon d’y remédier et cela implique un processus cognitif qui prend du temps. La présence de résine dans les découvertes d’Hajji Firuz Tepe est une indication que l’élaboration du vin de cette région est sans doute postérieure à celle de la Géorgie.
Si la Géorgie semble tenir la corde dans la course à la domestication de la vigne, il serait hasardeux de conclure sur la base de ces trois découvertes. De nombreuses autres régions du Proche-Orient, en particulier le large arc de terrain montagneux bordant le Croissant Fertile au nord, reste à étudier. Le Néolithique n’est pas nécessairement la période de domestication de la vigne car une période pré-Néolithique l’a précédée, remontant à environ 10 000 avant J.-C. Au cours des quatre millénaires qui ont suivi, les premières colonies permanentes, soutenues par les cultures fondatrices, ont été établies. Les sites de cette période doivent encore être découverts et fouillés dans la région de l’est de la Géorgie, mais ils sont bien représentés vers l’ouest et vers le sud dans d’autres régions montagneuses. La domestication de trois plantes fondatrices de l’histoire des hommes, le blé épineux, le pois chiche et la vesce amère, a été attribuée à cette région. Il a même été proposé que le blé pour fabriquer de la bière fût l’incitation qui a attiré les humains ici et a conduit à la domestication du grain. La fermentation pourrait avoir été effectuée dans de grandes cuves en calcaire à Göbekli Tepe, qui font l’objet d’analyses chimiques de nos jours.
Enfin, il convient de noter que Jiahu dans la vallée jaune de la Chine a toujours la particularité d’avoir produit le premier vin de raisin au monde confirmé chimiquement, dès environ 7 000 ans avant J.-C. Ce vin a probablement été élaboré à partir d’une espèce sauvage locale (Vitis amurensis riche en sucre).
Nouvelles Perspectives sur l'Origine de la Vigne
Un article publié dans la prestigieuse revue Science en début 2023 a remis en cause sur la base d’analyses génétiques l’histoire de l’origine de la vigne. Alors que l’on pensait que la domestication de la vigne provenait de la Transcaucasie (Géorgie, Arménie et Azerbaïdjan d’aujourd’hui) il y a environ 8 000 ans, il y a en fait eu une autre région de domestication dans les pays du Levant (Israël, Palestine, Liban et Jordanie). De plus, les origines de la domestication sont plus anciennes et remontent à 11 000 ans. Ce sont les raisins domestiqués au Levant qui ont progressé vers l’ouest avec les populations humaines et, par une série de croisements accidentels avec des vignes sauvages, en Europe, ils ont donné naissance aux variétés Vitis vinifera largement cultivées aujourd’hui. Les vignes domestiquées du Caucase, jusqu’à présent considérées comme les ancêtres des raisins de cuve dans le monde entier, ont donné naissance aux variétés actuellement cultivées en Géorgie et en Arménie, et sont d’origine très différente, bien que les raisins partagent des caractéristiques communes, car les sélections qui ont accompagné la domestication ont été effectuées sur les deux catégories de raisin.
La domestication au Levant concernait initialement le raisin de table destiné à la consommation et non à la vinification, elle a fini par avoir une énorme influence sur le monde moderne du vin. Depuis le Levant, ces raisins domestiqués de Vitis vinifera se sont répandus vers l’est à travers l’Asie centrale, en Inde et en Chine, en suivant le corridor montagneux d’Asie intérieure et ils se sont étendus au nord jusqu’au Caucase, en passant par les montagnes du Zagros, puis au nord-ouest à travers l’Anatolie jusqu’aux Balkans. Et ils se sont également répandus vers l’ouest sur la côte nord-africaine. Les raisins du Levant sont arrivés en Europe, ils ont été croisés avec des raisins sauvages locaux pour produire des raisins plus petits, moins sucrés avec des peaux plus épaisses qui n’étaient pas très bons à manger, mais qui en fait étaient parfaits pour faire du vin. Il n’y a pas de preuves archéologiques directes de raisins domestiqués à une époque aussi précoce. Cependant, l’équipe a également daté génétiquement l’âge des raisins dans divers endroits à travers l’Europe, et ils correspondent à la propagation initiale de l’agriculture. Pour en être absolument certain, il faudra récupérer des génomes anciens à partir d’échantillons archéologiques de pépins de raisin.

L'Agriculture Géorgienne au XXIe Siècle
Cap’Agri Géorgie a pour objectif de vulgariser les données nationales au sujet de l’agriculture géorgienne sous forme de cartes et d’articles. L’idée est de collecter des informations sur la production, l’exportation et l’importation de produits agricoles. Pour avoir une idée générale des tonnages produits, importés et exportés, nous utilisons les données de FAOSTAT 2020. A priori, toutes les données devraient être disponibles mais les réponses sont parfois partielles.
Les Principaux Produits Agricoles
Pour appréhender l’agriculture d’un pays, il est important d’avoir des ordres de grandeur. Le qualitatif est intéressant mais pas très convainquant. Quantifier permet de donner plus de poids à un discours et de le rendre plus pertinent. Même s’il n’y a pas tous les ordres de grandeur (productions, importations, exportations) pour un même produit, ces chiffres permettent de se repérer.
A priori, il y a un déficit en céréales, et tout particulièrement en blé. Pour s’en assurer, il faudrait avoir les quantités exportées. Le fait d’affirmer qu’il y a un déficit en céréales serait vrai s’il y a peu de produits à base de blé exportés en comparaison. À titre de comparaison, la production de blé en France est de plus de 30 millions de tonnes pour 2020 (FAOSTAT), soient 294 fois plus qu’en Géorgie. Néanmoins, la France est seulement 9,2 fois plus grande que la Géorgie (en surface totale, agricole et non agricole). Il est intéressant d’avoir des ordres de grandeur mais ce chiffre ne doit pas être utilisé trop vite. Les valeurs des productions sont différentes selon les produits. Par exemple, le vin est un produit dérivé du raisin (il existe des raisins de table et des raisins pour le vin).
Balance Commerciale des Produits Agricoles
Une balance commerciale retrace la valeur des biens exportés et importés. Elle ne rend pas compte des quantités. Par contre, ce que l’on perçoit est que les produits à plus fortes valeurs ajoutées (exemple du vin par rapport au raisin) ont un poids plus fort dans la balance commerciale que ceux à faibles valeurs ajoutées. Il faut donc être vigilant car les valeurs des balances commerciales sont fortement modifiées par les valeurs ajoutées des produits. On peut le voir comme un facteur multiplicateur. Sans la méthode précise de calcul de ces balances commerciales (détail des prix), il n’est pas possible d’estimer et de compléter les quantités produites, exportées et importées.
D’après les statistiques nationales (Geostat 2022), la balance commerciale est négative pour le blé (environ - 20 millions de dollars US pour la période janvier-juillet 2022), le maïs, les tomates et le raisin. Elle est positive pour l’orge, les pommes de terre (environ + 3 millions de dollars US), les noisettes (+ 37 millions de dollars US) et le vin. Les Géorgiens achètent très rarement du vin. Ils fabriquent le leur. Ils ont des qvevris pour réaliser la fermentation du raisin chez eux. Il existe aussi des caves pour les vins destinés à l’export. Lors des supras, il y a toujours du vin sur la table.

Flux Commerciaux et Tendances
Pour faire une carte de flux entre les pays, on peut utiliser des données issues de sites commerciaux comme Trading Economics. Ces derniers utilisent des statistiques nationales, les taux de change, les index des actions, les informations sur les produits de base, les rendements des obligations des gouvernements, les informations contenues par la Réserve Fédérale des États-Unis, les données de la Banque Mondiale et les bases de données des Nations Unies concernant le commerce international.
En compilant les données concernant les produits agricoles du site Trading Economics de 2021, on remarque facilement que la majorité des flux représentés sont liés à des importations en Géorgie plutôt que des exportations. Les seuls flux d’export affichés sont les fruits vers l’Arménie, les animaux vivants vers l’Azerbaïdjan, les légumes et surtout les boissons, spiritueux et vinaigres vers la Russie. Ce sont des données qui semblent refléter les informations qualitatives que l’on reçoit sur le terrain.
La Renaissance de l'Industrie du Thé Géorgien
La Géorgie était autrefois le quatrième producteur de thé au monde. Au cours du XXe siècle, le thé géorgien remplissait les tasses de toute l’Union soviétique. Aujourd’hui, des usines en ruine, des théâtres effondrés et des hectares de théiers étranglés par les fougères sont les fantômes de ce qui fut autrefois une industrie florissante qui employait de nombreuses personnes dans les régions rurales. MAIS, une poignée d’irréductibles Géorgiens ont décidé de relancer la production en 2011. Si l’on vous demande où sont produits les meilleurs thés du monde, la Géorgie ne fait probablement pas partie de votre liste restreinte. Il est fort probable que vous n’ayez jamais bu de thé géorgien ou que vous ne sachiez même pas qu’il était cultivé dans le Caucase.
Histoire de l'Implantation du Thé en Géorgie
Entre 1790 et 1890, les importations de thé russe sont passées d’environ 250 000 livres par an à plus de 72 millions de livres. La Russie se trouvait alors dans une situation plutôt précaire avec une demande de thé en constante augmentation. La Chine développait rapidement son commerce en Europe, ce qui permettait une contrebande généralisée de thé à la frontière occidentale de la Russie, ainsi qu’une fraude et une falsification rampantes. Tout cela se traduisait par une perte de recettes d’importation et par ce que le ministre russe des finances appelait le « problème du thé » de l’Empire russe. Mais c’est un autre prince, Miha Eristavi, qui a fait passer clandestinement des graines de thé de Chine dans du bambou et a créé la première plantation en 1847. C’est un marchand de thé russe, Konstantin Popov, qui a réalisé le premier investissement sérieux en 1892 et a créé des plantations de thé sur environ 300 hectares dans le village de Chakvi. Il s’est adjoint les services de Lau Dzhen Dzhau, un spécialiste chinois originaire de la province de Zhejiang et connu sous le nom de « roi du thé », pour jeter les bases de la production moderne de thé en Géorgie. À tel point qu’ils proposent à Lau Dzehn Dzhau de travailler pour eux. Il accepte et Popov est exclu du marché géorgien. De nouvelles usines sont construites, de nouvelles plantations sont créées et la production augmente.
L'Apogée et le Déclin de l'Industrie du Thé Soviétique
L’industrie du thé a prospéré dans les années 1920, la Géorgie fournissant à la Russie 95 % de son thé (environ 400 000 tonnes) et a continué dans les années 1950, lorsque cette industrie était extrêmement rentable. Elle a atteint un tel niveau que la Géorgie était le quatrième exportateur de thé au monde. L’industrialisation intense des Soviétiques s’est concentrée sur la quantité et non sur la qualité. Puis, comme ça, tout s’est écroulé. L’effondrement de l’URSS en 1991 a entraîné celui de l’industrie géorgienne du thé. La Géorgie, ancienne république soviétique, a déclaré son indépendance, ce qui a entraîné un chaos économique et une myriade de conflits politiques. L’industrie géorgienne a terriblement souffert et a été pratiquement abandonnée pendant plus de 30 ans.
Le Renouveau du Thé Biologique
En 2011, Shota Bitadze a créé l’Association géorgienne des producteurs de thé biologique (GOTPA), un groupe de 16 familles dont l’objectif principal est de relancer la culture du thé en misant sur la qualité des variétés, de la culture, des technologies et de la production. En 2016, leur thé noir sauvage a été récompensé à plusieurs reprises lors de la « Tea Masters Cup International » à Séoul pour son meilleur arôme, son meilleur goût et son meilleur arrière-goût.
Le magasin de Shota Bitadze, qui porte son nom, est tout petit. Il se trouve au cœur de la vieille ville de Tbilissi, dans le quartier de Sololaki, au 15 rue Galaktion Tabidze, et fait office de première étape (ou dernière) sur votre route du thé géorgien. À l’intérieur, c’est un petit musée qui explique l’histoire de cette production en Géorgie.
Parmi les principaux produits, on trouve le thé noir sauvage, cueilli à la main dans les forêts d’altitude des régions montagneuses d’Imérétie, offrant un goût astringent délicat et un arôme persistant de miel et d’épices. Le thé vert de la forêt géorgienne, provenant des forêts luxuriantes des hautes terres d’Imérétie, possède une saveur soyeuse et herbacée, complétée par de délicats arômes de fleurs sauvages et une douce douceur. Le thé blanc, également cueilli à la main dans les forêts des hautes terres d’Imérétie, offre un mélange harmonieux de fraîcheur soyeuse, de douceur subtile et de grâce naturelle. Issu de la cueillette durable et imprégné de saveur, il témoigne du mariage parfait entre la beauté de la nature et le savoir-faire des artisans.
Les Acteurs Clés du Renouveau
Depuis 2014, Kona est une coopérative agricole géorgienne spécialisée dans la production de thés et de mélanges d’herbes de haute qualité. L’originalité de Kona réside dans sa démarche authentique. Son nom, qui signifie « bouquet » en géorgien, illustre parfaitement sa philosophie. Les fondateurs ont arpenté les collines et prairies du Caucase pour dénicher les saveurs les plus exceptionnelles.
Taba Tea House & Tea Garden, situé près d’Ozurgeti, dans la région de Gourie, est une entreprise familiale de troisième génération implantée sur des plantations centenaires en microclimat subtropical, où se dresse la maison traditionnelle « Oda » vieille de 120 ans. Dans un cadre serein, vous pourrez visiter les jardins de thé, découvrir les méthodes artisanales de cueillette à la main et de production, puis participer à une dégustation guidée par un maître de thé qui vous fera voyager au fil des arômes des feuilles fraîches.
Sisters Zhgenti Plantation, tenue par les sœurs Lana et Inga Zhgenti à Melekeduri, tout près d’Ozurgeti, est un petit domaine familial perché sur les pentes offrant un panorama spectaculaire sur la vallée de Skurdumi. Les visiteurs y participent activement à toutes les étapes de la production : cueillette manuelle des feuilles, ateliers de transformation dans leur nouvelle usine artisanale, puis dégustation sur une terrasse rustique aménagée avec goût, ponctuée d’une collection de vaisselle traditionnelle.
Construite pendant la période soviétique, Anaseuli est une petite localité entièrement dédiée à l’industrie du thé. Les premiers théiers d’Anaseuli ont été plantés en 1847, dans un ultime effort de l’Empire russe pour cultiver du thé chinois dans le Caucase. Anaseuli est un mémorial vivant de l’héritage du thé en Géorgie. Les champs de théiers s’ouvrent à partir de là. Vous pouvez simplement suivre les chemins de terre sinueux qui grimpent et franchissent les collines. Une fois la balade terminée, vous pouvez redescendre et visiter la nouvelle fabrique de thé qui se trouve juste avant Ekadia.
Si les champs d’Anaseuli sont agréables à explorer, si vous souhaitez découvrir l’histoire du thé en Géorgie, le meilleur endroit où aller est Komli. Cette ferme située juste à l’extérieur d’Ozurgeti propose un hébergement et des visites. Lika, l’hôtesse, sait tout ce qu’il y a à savoir sur le thé en Géorgie, la plupart de ses connaissances ayant été héritées de sa mère, Meri, qui travaillait comme scientifique dans le domaine du thé. Même si vous ne séjournez pas à Komli, il est possible d’organiser une visite, une dégustation de thé et un repas maison si vous appelez à l’avance.
L'Exemple de la Ferme Tenieshvili
La ferme Tenieshvili est gérée par Davit, l’aîné, et par son fils Gabriel, qui dirige la production. Elle est 100 % biologique et entièrement autosuffisante, produisant sa propre nourriture et sa propre énergie. Dans le vaste jardin de la famille poussent du maïs, des arbres fruitiers qui produisent à différentes périodes de l’année, des vignes qui grimpent aux arbres et une parcelle de deux hectares de théiers. Ils gèrent l’ensemble de la production, de la récolte à l’emballage, mais n’ont pas encore leur propre marque privée.
Davit Tenieshvili et sa famille sont impliqués dans l’industrie du thé depuis des décennies. Lorsqu’il était enfant, dans les années 1980, sa famille travaillait dans ce secteur et vivait dans une ferme collective. Les familles étaient autorisées à consacrer une petite partie de leurs terres à leur propre production. Il a expliqué que le modèle soviétique reposait sur la mécanisation et les engrais chimiques pour augmenter la production au détriment de la qualité. Après la chute de l’URSS, l’industrie du thé s’est effondrée. La plupart des machines ont été vendues à l’étranger, les exploitations de thé ont été abandonnées et les agriculteurs n’avaient pas les moyens d’acheter les produits chimiques dont ils pensaient avoir besoin pour survivre. L’économie post-soviétique était turbulente.
Ces dernières années, le thé géorgien a connu un regain d’intérêt qui s’est traduit par des investissements étrangers et locaux. Davit et Gabriel ont passé ce temps à récupérer des théiers perdus et abandonnés que leur famille a toujours exploités. Ils expliquent que lorsque les théiers ont été abandonnés, la terre est rapidement retournée à la nature, et qu’ils ont donc dû trouver un équilibre pour faire revivre les théiers tout en respectant l’environnement. Davit estime que la terre est un cadeau. Le thé Phoenix par Davit Tenieshvili est un thé doux et aromatique au goût de fruit à noyau, qui supporte très bien les temps d’infusion prolongés sans aucune amertume ou astringence détectable.
Après avoir pu goûter le thé, la méthode de versement s’est imposée d’elle-même. Davit était précis quant aux températures de chaque type de thé, infusé dans une petite carafe en verre pendant cinq minutes. Le thé Tenieshvili a été versé dans l’ordre des saveurs : d’abord le thé blanc, puis le thé vert et enfin le thé noir, tous avec des températures d’eau différentes. La plupart des thés vendus sur le marché sont composés de feuilles de qualité inférieure provenant de Géorgie, et jusqu’à 80 % des feuilles peuvent provenir d’une production de qualité inférieure dans d’autres pays. L’espoir est qu’à mesure que ces petits producteurs familiaux se développent, les thés de haute qualité deviendront plus accessibles aux Géorgiens et aux marchés étrangers.
Géorgie : le thé de la liberté ? | ARTE Regards
Le Berikaoba : Un Rite de Récolte et de Renouveau
Chaque printemps, Didi Chailuri, en Géorgie, se réveille dans le bruit et les couleurs. Pendant une journée, des artistes masqués appelés berikas dévalent les collines et envahissent les rues de ce village de Kakhétie. Ils crient, font claquer leurs fouets et s’enduisent de boue, puis frappent aux portes pour récolter du pain, du vin et des sucreries. Nika Saginashvili porte le masque depuis seize ans. Selon lui, un berika doit courir sans relâche, quel que soit le temps, mais ne jamais effrayer les enfants. La tradition s’est estompée à l’époque soviétique. Elle a été relancée par une enseignante du village, Eka Veshapidze, qui a mobilisé les voisins et ramené les jeunes vers ce rite.
Ce rituel ancien, bien que distinct des récoltes agricoles classiques, symbolise une forme de "récolte" spirituelle et communautaire, où les offrandes sont faites pour assurer la prospérité et le bien-être du village. Il témoigne de la résilience culturelle du peuple géorgien, capable de préserver et de raviver ses traditions face aux défis de l'histoire.

Les Récoltes des Peuples Nomades : Le Cas des Évènes du Kamtchatka
Dans les années 1990, une cinquantaine de nomades sédentarisés de force par le régime soviétique a décidé de retourner vivre en forêt. Ils ont alors repris « le dialogue avec les autres êtres vivants ».
Debout dans l’épaisse couche de neige, Daria jette l'hameçon de sa canne à pêche dans la rivière qui serpente paresseusement à ses pieds. « Petits et grands poissons, laissez-vous attraper » murmure-t-elle, son visage ridé fendu par un sourire. Devant elle, le ciel bleu du Kamtchatka, cette province de l’extrémité est de la Russie, semble s’étendre à l’infini. Cette séance de pêche a une fonction : nourrir sa famille. Daria et ses enfants dépendent de la forêt pour leur survie, grâce à la chasse, la pêche, et la cueillette. Une routine séculaire ? Pas vraiment.
Le Retour aux Sources après la Sédentarisation Forcée
Daria a longtemps été pharmacienne en ville, sans l’avoir choisi. À l’époque soviétique, sa famille, des nomades du peuple évène, ont été sédentarisés de force comme tous les peuples nomades d’alors. Daria a été envoyée dans un internat à l’âge de neuf ans. De nombreux autres membres de son ethnie se sont mis à travailler dans des fermes collectives. À la chute du mur en 1989, ils sont devenus bergers de rennes pour un salaire de misère (les troupeaux étant aux mains d’entreprises privées) ou bien chanteurs et danseurs dans des spectacles pour touristes.
Lassée de cette vie en ville et de la « folklorisation » de sa culture par les Russes, Daria a, elle, décidé de retourner vivre dans les bois en compagnie de cinquante autres personnes. Direction Taïwan, un minuscule camp de chasse au beau milieu de la forêt, à 400 km de toutes pistes carrossables. Objectif : retrouver un mode de vie autonome, basé sur la chasse et la pêche, un peu comme ses grands-parents. Un choix marginal, y compris au sein des Evènes, une ethnie qui compte aujourd’hui près de deux mille personnes, habitant surtout dans la ville d’Esso.

Le Rêve et la Reconnaissance du Monde Animé
L’anthropologue Nastassja Martin a documenté cette trajectoire de vie singulière, en passant de nombreux mois à Taïwan en compagnie de Daria et sa famille. Elle en a tiré un livre, À l’est des rêves, réponses even aux crises systémiques et un documentaire Kamchatka, un hiver en pays even.
Du temps de l’URSS, les chamans furent interdits. Ils étaient pourtant ceux qui donnaient du sens aux évènements, qui assuraient un lien entre « le visible et l’invisible ». Sans eux, Daria et sa famille ont dû réapprendre à se lier à leur environnement. Même quand ce dernier est chamboulé par le changement climatique, avec sa cohorte de catastrophes : les incendies gigantesques, les crues, les animaux migrateurs aux habitudes transformées… Après des décennies à vivre en ville ou dans des fermes collectives, les Évènes en forêt ont puisé dans les mythes traditionnels et dans leurs rêves pour reconstruire une forme de sens. Désormais, « Il faut rêver soi-même, sans les chamanes. Il faut s’entraîner à rêver. Pas seulement des esprits des morts qui nous rendent visite parfois, et qui peuvent nous aider, ou que nous pouvons aider, surtout au moment des morts et des naissances ; c’est aussi des autres qu’il faut rêver, si tu veux pouvoir survivre en forêt. Il faut essayer de rêver avec les animaux pour comprendre ce qu’ils font et où ils vont. Pour savoir ce que nous, nous allons faire ! » explique Daria à l’anthropologue.
Comme ce matin où elle s’est réveillée à l’aube pour filer à la rivière et lancer la canne à pêche en quête de truites arc-en-ciel. « Cette nuit je les ai vues, elles m’ont parlé, elles m’ont dit l’endroit où elles allaient être, dit-elle sans se départir de son large sourire. J’ai su qu’elles allaient se donner. Je me suis dépêchée, je suis allée à l’endroit que j’ai vu en rêve. Elles sont venues presque tout de suite. » C’est d’ailleurs un rêve récurrent qui a poussé Daria à retourner vivre dans la forêt, alors qu’elle habitait encore en ville. « Ça venait malgré moi, malgré ce que j’essayais de faire et de devenir. Je fermais les yeux et je voyais la rivière, la berge, la toundra au-dessus ; puis la clairière, les cabanes, l’at’ien (la cuisine d’été, ndlr) et sa fumée, la forêt autour, je me réveillais avec des larmes plein les yeux, je pensais à tout ce que j’avais perdu et qui ne serait plus (…) Il fallait écouter le rêve » explique-t-elle à Nastassja Martin.
Le Renouement avec le Monde Animé
En 1989, alors que le régime communiste s’effondre, que les « lumières s’éteignent » comme le dit Daria, « les esprits ressurgissent ». En retournant vivre dans la forêt, les Évènes ont renoué avec une manière de voir tout ce qui les entoure comme vivant, avec une âme et des mouvements d’humeur. Des saumons jusqu’aux rivières, des ours jusqu’aux montagnes. « La réinvention d’un mode de vie principalement basé sur la chasse et la cueillette à Tvaïan (…) est à comprendre dans ces termes : elle est préfigurée par la possibilité de recommencer à rêver, c'est-à-dire reprendre le dialogue avec les autres êtres vivants, sur un plan horizontal, de personne à personne, de pensée à pensée. »
« Pour Daria comme pour tant d’autres chasseurs-pêcheurs (…), le plus important, pour pouvoir vivre en forêt, est de s’assurer que les êtres avec lesquels ils cohabitent puissent revenir vers eux l’année suivante. On pense aux innombrables formules (…) qu’elle prononce systématiquement pour l’animal qu’elle vient de tuer, alors qu’elle retire précautionneusement la peau qui enveloppe son corps, qu’elle se saisit de la tête et l’oriente de telle manière que ses yeux désormais vides regardent l’est : elle s’efforce de faciliter le passage de l’âme dans l’autre monde, puis le retour à l’incarnation sous une autre forme » explique l’autrice. Ça peut sembler naïf, farfelu, ou ésotérique, souligne Nastassja Martin. « Un esprit occidental dirait que les indigènes ignorent les jeux de pouvoir et les codes propres à l’économie capitaliste, et que le reste est affaire de croyance ». Mais selon l’anthropologue, cette manière de voir son environnement est surtout la preuve qu’un autre récit est possible. Dire que les rivières ont des humeurs et que les saumons sont capables de revanche si on les maltraite, c’est même une pensée assez banale dans l’histoire, formulée par un nombre incalculable de groupes humains.