Comprendre le Geranium argente et la diversité racinaire des Geraniacées

La botanique, souvent perçue comme une discipline austère, peut être appréhendée par le jardinier amateur sous un angle pragmatique. Deux voies d’approche de la botanique me semblent utiles : les relations existant entre la structure de la plante et son adaptation à l’environnement, et l’indispensable connaissance pour une identification des plantes dès que l’on se trouve sur le terrain, c’est-à-dire dès que l’on regarde le bord des routes et que l’on désire savoir ce qui y pousse. J’ai personnellement pris goût à la botanique en lisant « Hardy Geraniums » de Peter Yeo et en écoutant G.G. Guittonneau sur le terrain. Ce chapitre est le fruit de leur enseignement.

Illustration botanique d'un Geranium sauvage en milieu rocailleux

Le Geranium argente : une espèce d'altitude singulière

Ce géranium d’altitude côtoie les androsaces et saxifrages dans les rocailles et les rochers calcaires. Ses belles fleurs rose pâle et ses feuilles couvertes d’une pilosité argentée rendent difficile toute confusion (une espèce pyrénéenne G. cinereum possède le même type de fleurs, mais des feuilles moins argentées).

Sur le plan de la conservation, il s'agit d'une espèce sub-endémique. C'est une espèce proche du seuil des espèces menacées ou qui pourrait être menacée si des mesures de conservation spécifiques n’étaient pas prises. La tendance d'évolution en France est inconnue. Selon les critères d'évaluation UICN, il est classé « pr ». Il fait partie des espèces inscrites aux annexes I ou II de la liste des espèces protégées nationalement. Il existe une interdiction de destruction, colportage ou mise en vente sur tout le territoire français de toute partie de la plante.

La classification et la famille des Geraniacées

La famille des Geraniacées comporte stricto-sensu 5 genres : les Geraniums, les Pelargoniums, les Erodiums, les Monsonias et les Sarcocaulons. Les géraniums sauvages (différents des géraniums horticoles qui sont pour la plupart des pelargoniums) font partie de la famille de Geraniaceae qu’ils partagent avec les Erodium. Les espèces de ces deux genres de plante ont la particularité d’avoir des fruits très allongés, en forme de bec. Geranium vient du grec « geranos » la grue (bec de grue) et Erodium du grec « erôdios » le héron (bec de héron).

Dossier géranium

Typologie des systèmes racinaires des Geraniums

En ce qui concerne le système racinaire, nous avons affaire à au moins 8 systèmes différents ; connaissances indispensables d'une part pour comprendre l'adaptation de la plante à son terrain, d'autre part pour savoir diviser une plante.

Le premier système est une souche centrale et unique avec quelques grosses racines fibreuses et enchevêtrées difficiles à diviser ; ex. Geranium cinereum, Geranium wallichianum et Geranium lambertii. Il s’agit le plus souvent d’espèces qui apprécient d’avoir les racines dans un terrain humifère et pas trop sec alors que le collet doit impérativement rester au sec, d’où l’utilité de surfacer le sol de gravillons.

Le deuxième système comprend une souche unique portant des racines peu nombreuses et pivotantes ; ex. des Geraniums annuels comme Geranium biuncinatum, mais également des espèces d’Afrique du Sud comme Geranium robustum qui se plaît dans les sols très secs et parfaitement drainés.

Le troisième système regroupe une souche émettant de nombreuses rosettes de feuilles, sur de plus fines racines fibreuses et agglomérées ; ex. Geranium x oxonianum, versicolor, endressii.

Le quatrième système est une souche rhizomateuse adaptée aux falaises et aux crevasses dans les interstices desquelles où elles vont pouvoir s’insinuer. Le cinquième système concerne une souche dont les racines en tubercules ou en chapelets sont adaptées aux éboulis. Le sixième système est une souche émettant des racines souterraines qui vont drageonner et s’étendre ; ex. Geranium himalayense et Geranium clarkei. Enfin, le septième système est une souche lignifiée formant de gros tubercules à la surface du sol et ayant tendance à s'épuiser au centre à la manière des iris germanica ; ex. Geranium phaeum.

Anatomie foliaire et florale

Pour décrire une feuille, on prend toujours pour modèle les feuilles basales émises directement par la souche et qui forment généralement une rosette, et qui sont les plus typiques et les plus grandes. Elles sont palmées et stipulées, et comportent : les divisions, les lobes et les dents. L'existence de poils sur les étamines et les sépales est caractéristique des Geraniums. Ces poils peuvent être glanduleux, donnant un aspect poisseux au toucher comme les feuilles de Geranium macrorrhizum. Il semble aussi que la présence de poils sur les pétales et les étamines améliore la pénétration des abeilles dans la fleur tout en écartant les très petits insectes du nectar.

Schéma anatomique soulignant la pilosité des pétioles et des sépales

Concernant l'inflorescence, elle est centrale et toujours formée de deux fleurs. Dans la plupart des cas les Geraniums donnent des fleurs groupées par paire. La position habituelle de la fleur va de celle inclinée vers le haut, à celle regardant le sol avec un axe floral presque vertical. Nous observons 5 sépales égaux qui présentent parfois une extrémité effilée, le mucron. Ce sont les pétales colorés qui vont attirer les insectes. Nous trouvons 10 étamines qui portent à leur base les nectaires et 5 carpelles réunis en une colonne centrale surmontée d'un style commun qui se divise en 5 stigmates avec en dedans les papilles réceptives au pollen.

Mécanismes de pollinisation et reproduction

D'abord les 5 étamines externes s'écartent puis les 5 internes, les stigmates droits et serrés se recourbent alors en dehors pour devenir réceptifs au pollen. Lorsque ce phénomène est presque simultané comme chez les Geraniums annuels, on a une auto-pollinisation. Dans les autres cas, seule une pollinisation croisée est possible. C'est le cas des Geraniums à floraison abondante qui attirent les abeilles, principaux pollinisateurs. Les bourdons, trop lourds, ne pourront polliniser que les Geraniums à fleurs verticales et possédant de longues étamines sur lesquelles ils pourront se poser, ex. Geranium pratense. A noter que les guêpes sont essentiellement attirées par les fleurs sombres.

Une fois la fleur fécondée, se produit un rapide allongement de la base du style c'est-à-dire le développement d'un rostre (composé de 5 arêtes) qui deviendra déhiscent avec la maturation des graines et qui va véritablement exploser pour libérer les 5 graines. Chaque graine est initialement contenue dans une capsule ouverte, cet ensemble constituant le méricarpe. Cette libération va avoir lieu de trois façons différentes permettant ainsi de diviser le genre en trois sous-genres. Toute la classification des Geraniums repose sur ces constatations bien mises en évidence par Peter Yeo.

Identification pratique des espèces indigènes

En Île-de-France il existe 10 espèces de géraniums indigènes. Elles sont relativement similaires : de jolies petites fleurs roses, des fruits en bec allongé, des feuilles plus ou moins découpées. Mais le secret pour les identifier, c’est de regarder les poils. En effet, l’aspect des poils des pétioles (les tiges qui tiennent les feuilles) est caractéristique de chaque espèce.

Le géranium à feuilles rondes a des feuilles arrondies. Seulement, il n’est pas le seul, et il peut être parfois difficile de trancher entre le rond et l’ovale (comme les géraniums mou et fluet). Le géranium découpé a des feuilles découpées, tout comme le géranium des colombes. Le géranium herbe-à-Robert a des feuilles triangulaires très caractéristiques. On ne pourrait le confondre qu’avec le très rare géranium pourpre mais celui-ci a des fruits glabres, alors que le géranium herbe-à-Robert a des fruits velus.

Tableau comparatif des types de feuilles et de pilosité

Ces connaissances, bien que techniques, permettent une lecture fine du paysage. Elles s'inscrivent dans une démarche de respect de la biodiversité, notamment pour les espèces protégées dont la sauvegarde dépend de la compréhension de leur milieu naturel, comme nous le rappelle le suivi des populations dans les Hautes-Alpes et plus largement dans la région Provence-Alpes-Côte d’Azur. La gestion de ces données botaniques, leur mise à jour et la fiabilité des informations diffusées restent essentielles pour la protection du patrimoine végétal national.

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