Gérard Prunier : Regard critique sur les tragédies africaines et les impasses de la géopolitique occidentale

L’analyse des conflits contemporains en Afrique exige une profondeur historique et une distance critique que peu d’experts parviennent à maintenir. Gérard Prunier, historien, ancien chercheur au CNRS et consultant indépendant, spécialiste de la Corne de l’Afrique et son interface avec le monde arabe, s’est imposé comme une figure incontournable de cette discipline. Son parcours, marqué par une expertise reconnue internationalement, illustre une volonté constante de déconstruire les récits simplistes imposés par les puissances occidentales.

Portrait intellectuel et champ d'étude de Gérard Prunier

Une rigueur intellectuelle forgée sur le terrain

Gérard Prunier est l’auteur de plus de deux cents articles scientifiques et d’une douzaine d’ouvrages traduits en quatre langues. Son travail est marqué par une implication directe dans les zones de crise. Chercheur au CNRS, spécialiste d’histoire africaine, expert du Parti socialiste, il a brièvement appartenu à la cellule de crise constituée au ministère de la Défense autour de François Léotard lors de l’opération Turquoise. Cette fréquentation du pouvoir à l’été 1994 ne l’empêche pas de dénoncer avec virulence la thèse du « double génocide » propagée par les autorités françaises, et en particulier par François Mitterrand, pour justifier - après bien des hésitations - une opération « humanitaire », renvoyant dos à dos massacreurs et victimes, puis pour expliquer une attitude méfiante à l’égard du nouveau pouvoir politique rwandais.

Son ouvrage majeur, The Rwanda Crisis: History of a Genocide, demeure une référence absolue. Lorsqu'il eut écrit ce livre à la fin de 1994, quelques mois après les massacres des Tutsis par les Hutus et la prise de pouvoir par le Front patriotique rwandais (FPR), Gérard Prunier ne trouva pas d’éditeur en France. Était-ce alors la position très critique adoptée par l’auteur par rapport à la politique française qui l’obligea à publier d’abord en anglais ? Cette réticence française souligne la difficulté pour les institutions de faire face à une analyse qui met en lumière les erreurs stratégiques et politiques ayant conduit à une situation où la France devint une cause indirecte du génocide lui-même.

La géopolitique à l’épreuve des intérêts occidentaux

Les bases de la géopolitique sont avant tout économico-stratégiques. Or, si nous n’avons plus aucune raison de tuer des Africains - contrairement à la période de la conquête coloniale - nous n’avons pas non plus une raison de nous en occuper, chose qu’impliquerait le fait de les voir mourir. L’exploitation économique des ressources africaines, surtout minières, se fait avec facilité et avec une violence qui est sociale, pas militaire. Quant au peu de violence militaire où des armées européennes sont directement impliquées, elles n’entraînent que des pertes faibles pour nos troupes et leur intérêt stratégique est jusqu’à présent demeuré limité.

Analyse géopolitique de l'Afrique

Ce désintérêt, ou cette gestion distante, est soutenu par une société du « care » et du politiquement correct. On peut parler d’atrocités mais pas les montrer ; le degré de tolérance des médias audio-visuels est calibré pour les enfants mineurs. Il est donc absolument exclu d’étaler des cadavres désarticulés sur les écrans de nos télévisions bien pensantes, quand bien même le sujet serait brûlant. Par ailleurs, la presse écrite s’intéresse aux sujets de société ou à la géopolitique de premier ordre, celle qui peut éventuellement nous affecter directement. Notre intérêt pour des choses brutales qui ne vont pas nous affecter, même indirectement - contrairement au Moyen-Orient ou à l’impérialisme chinois - est proche de zéro.

Le piège des représentations : le cas du Soudan

L’incapacité de l’Occident à comprendre les dynamiques locales se manifeste cruellement dans les récits construits autour des conflits. Concernant le Sud-Soudan, le schéma initial cadrait avec une perception occidentale que l’on pensait familière : des Chrétiens se battaient contre des Musulmans, et ça, on connaissait depuis Charles Martel et les Croisades. Sauf que là, ça ne collait pas du tout. La religion n’avait pas grand-chose à voir avec la guerre. Le problème était culturel et historique : les « Nordistes », bien que tous métissés de Noirs, étaient culturellement des gens de culture arabe et les anciens razzieurs d’esclaves au Sud.

En 2011, le Sud devint indépendant sans tradition administrative, sans économie monétaire, sans personnel et sans idéologie autre que le rejet de l’impérialisme musulman. Il lui fallut deux ans pour exploser en shrapnells tribaux, c’est-à-dire retomber dans le schéma de la gestion coloniale où 60 administrateurs anglais géraient 600 000 km² selon des divisions tribales sommaires. Les « méchants » une fois vaincus, les « gentils » s’entretuaient. Le « lobby SPLA » à Washington disparut du jour au lendemain et Bush, qui avait joué le Sud-Soudan comme une carte « anti-islamiste », abandonna tout intérêt avant même la fin de sa présidence.

La complexité face à la culpabilité

La complexité de l’information moderne vise souvent plus à distinguer les bons des méchants qu’à réellement faire comprendre. Le Général Paul Kagame, qui avait arrêté le génocide pour des raisons de Realpolitik avec lesquelles l’humanisme n’avait pas grand-chose à voir, mais qui était perçu en Occident comme le « héros africain » de toute l’affaire, s’était mué entre 1994 et 1996 en un conquérant impérialiste que personne n’aurait voulu critiquer. Il était africain, vainqueur, s’était substitué aux Blancs défaillants - la défaillance était réelle, la substitution l’était moins - et combattait des gens qui se retrouvaient globalisés sous l’étiquette de leurs abominables ex-gouvernants.

Schéma de la complexité des conflits dans la région des Grands Lacs

Tout cela faisait beaucoup à comprendre pour un public occidental à la fois culpabilisé et mal informé. Pour l’émotion, il y a l’humanitaire, mais mieux vaut négliger qu’il soit un produit direct de la violence géopolitique. Charité bien ordonnée commence par fermer les yeux, et les ONG servent avant tout à être gentil sans trop bien savoir à propos de quoi. Et puis, franchement, tout ça c’est trop loin et c’est trop compliqué. Cette distance volontaire, alimentée par une ignorance structurelle, permet aux puissances occidentales de maintenir une illusion de neutralité tout en participant, par leur inertie ou leurs erreurs d’analyse, à la pérennisation de tragédies continentales. L’œuvre de Gérard Prunier consiste précisément à briser cette glace, forçant le regard vers ces zones où la réalité, loin des schémas simplistes, révèle les conséquences d’une histoire coloniale et post-coloniale mal digérée.

tags: #gerard #prunier #ruin