
Le lierre grimpant (Hedera helix) est une plante omniprésente dans nos paysages européens, connue pour sa robustesse et sa capacité à coloniser divers supports. Sa présence dans l'environnement des animaux d'élevage, notamment les chèvres et les moutons, suscite depuis longtemps des interrogations quant à sa comestibilité et sa toxicité potentielle. Alors que de nombreux éleveurs observent leurs animaux en consommer sans problème apparent, des publications scientifiques et des retours d'expériences font état de dangers non négligeables. Cet article explore les différentes facettes de cette relation complexe, en s'appuyant sur des témoignages d'éleveurs et des informations toxicologiques.
Identification et Caractéristiques du Lierre Grimpant (Hedera helix L.)
Le lierre grimpant, de la famille des Araliacées, est une plante lianeuse, vigoureuse et ligneuse pouvant atteindre jusqu'à 30 mètres de longueur. Il s'accroche à ses supports grâce à de courtes racines aériennes munies de ventouses, souvent appelées crampons. Ses feuilles persistantes, alternes, coriaces, luisantes et de couleur vert foncé sont une de ses caractéristiques les plus distinctives. Sur les rameaux stériles, elles sont pétiolées et possèdent trois à cinq lobes, tandis que sur les pousses florifères, elles sont entières, ovales et acuminées.
Les fleurs du lierre sont petites, mesurant 7 à 9 mm de diamètre, et sont de couleur jaune-verdâtre. Elles sont regroupées en petites ombelles terminales, assez denses et de forme globuleuse. La floraison a lieu de septembre à novembre. Le fruit est une drupe qui, d'abord verte, devient marron puis noire à maturité, généralement de mars à mai. Chaque baie renferme trois à cinq graines brunâtres de consistance spongieuse.
Le lierre est une plante commune dans toute la France, et on le trouve jusqu'à 1200 mètres d'altitude. Il prolifère sur divers supports tels que les arbres (chênes, hêtres, etc.), les rochers, les vieux murs, les bâtiments, et les haies, particulièrement dans les zones ombragées. Il peut également ramper sur le sol. Contrairement à une idée reçue, le lierre n'est pas une plante parasite ; il se fixe simplement sur des supports pour chercher la lumière. Bien que ses fruits puissent être consommés impunément par les oiseaux, ils sont toxiques pour les mammifères, y compris l'homme.
Toxicité du Lierre : Mythe ou Réalité ?
La question de la toxicité du lierre grimpant est un sujet de débat fréquent parmi les éleveurs. Beaucoup affirment que leurs moutons et chèvres en raffolent et en consomment sans aucun problème, même en grandes quantités. Certains témoignages soulignent que les animaux se servent eux-mêmes goulûment et que l'absence de maladie chez des troupeaux nourris au lierre est une preuve suffisante de son innocuité. Rebecca, par exemple, a souvent vu un troupeau de Ouessants pâturer dans les bois et se régaler de jeunes pousses de lierre sans jamais tomber malade. De même, William rapporte que ses moutons seraient morts depuis longtemps si le lierre était toxique, car ils s'en servent eux-mêmes. CptBeaujol et Penndu confirment également n'avoir jamais eu le moindre problème avec leurs animaux consommant du lierre. Raphaël mentionne même que le lierre serait censé favoriser la lactation chez les moutons et les chèvres.

Cependant, il existe des mises en garde sérieuses concernant la toxicité du lierre. Des publications européennes anciennes font état de cas d'empoisonnement chez les bovins, les chiens, les moutons et les humains. Le lierre commun (Hedera helix) contient des saponines, des substances qui peuvent provoquer des symptômes d'empoisonnement. Deux substances présentes dans la sève peuvent également causer de graves dermatites de contact chez les personnes sensibles, bien que ces cas soient rares mais parfois graves, entraînant des lésions suintantes et des ampoules.
Les parties toxiques de la plante sont principalement les baies et les feuilles. Elles contiennent de l'hédérine (ou hédéroside), un saponoside aux propriétés hémolytiques, vasoconstrictrices et antispasmodiques, ainsi que des tanins comme l'acide hédératannique. Chez l'homme, le lierre est aussi responsable de dermatites de contact dues à la présence de falcarinol et de didéhydrofalcarinol dans ses feuilles et ses tiges.
Le Centre National d'Informations Toxicologiques Vétérinaires (CNITV) rapporte que les appels concernant le lierre représentent 1% des appels de toxicologie végétale pour les ruminants (0,6% pour les bovins, 2,2% pour les ovins et 1,9% pour les caprins). Sur les 38 appels enregistrés pour les ruminants, 40% impliquaient les bovins, 35% les ovins et 25% les caprins. Cette intoxication est considérée comme peu fréquente, car la texture, la dureté et le goût amer des baies sont souvent dissuasifs. La majorité des appels sont répartis de décembre à février, période suivant la floraison et pendant la croissance des baies.
Symptômes et Conséquences de l'Intoxication
Les signes cliniques d'une intoxication au lierre peuvent être variés. On observe des signes généraux comme l'hypothermie et l'excitation. Les signes digestifs sont les plus fréquemment rapportés, avec des coliques, des diarrhées, du météorisme (15,8% des cas), et une hypersalivation (10,5% des cas). Des signes cardiovasculaires tels que la bradycardie, l'hypotension, une dyspnée (difficulté respiratoire), une tachycardie et un pouls fortement accéléré peuvent également apparaître, évoluant vers une déficience cardiaque aiguë avec œdèmes déclives, œdème pulmonaire et turgescence des jugulaires. Des signes nerveux comme l'ataxie (13,2% des cas), parfois des convulsions, et le coma sont également décrits. Un décubitus (position couchée de l'animal) est rapporté dans 10,5% des cas.
Les cas mortels sont rares, mais des cas de mort subite sont signalés au CNITV dans 10,5% des cas. Les lésions observées peuvent inclure une gastro-entérite, une dégénérescence cardiaque, une congestion hypertrophique de la rate et un œdème pulmonaire. Le diagnostic différentiel se fera avec d'autres affections et intoxications provoquant des troubles digestifs ou nerveux. Un diagnostic expérimental peut consister en l'identification macroscopique ou microscopique des débris végétaux (les feuilles de lierre, coriaces, transitent lentement) dans le rumen.
Le traitement, bien que le pronostic soit réservé, peut inclure une ruminotomie d'urgence. Le traitement médical comprend des pansements digestifs, des analeptiques cardiaques (caféine, heptaminol) et du nursing pour maintenir l'animal au chaud. Selon les données du CNITV, le taux de morbidité atteint 34% chez les bovins (sur 102 exposés), 44% chez les ovins (sur 136 exposés) et 38% chez les caprins (sur 38 exposés). Le taux de mortalité s'élève à 19% chez les bovins, 27% chez les ovins et 18% chez les caprins.
Dominique51, après avoir contacté des centres d'élevage et l'Institut de l'Élevage, a reçu une confirmation de la toxicité du lierre, le décrivant comme cardiotoxique. Elle rapporte des symptômes comme la dyspnée, la tachycardie, un pouls accéléré et l'hyperthermie, pouvant évoluer vers une déficience cardiaque aiguë et la mort dans 50% des cas. Son biquet a d'ailleurs présenté des palpitations, ce qui l'a alarmée. Toutefois, Josiane souligne que les biquettes, surtout les chevreaux, peuvent "palpiter" ou avoir une respiration saccadée après avoir joué ou lorsqu'il fait chaud, sans que ce soit forcément lié à une intoxication.

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Les Chèvres et le Lierre : Une Relation Énigmatique
Les chèvres sont réputées pour leur régime alimentaire varié et leur capacité à manger "de tout". Elles sont de plus en plus utilisées comme débroussailleuses naturelles, se nourrissant d'herbes, d'arbustes et de mauvaises herbes. Toutefois, une intoxication sur deux chez les chèvres est liée à une plante. Lorsqu'elles se trouvent dans des pâtures exiguës ou à défricher des parcelles, elles peuvent être amenées à innover en matière d'alimentation, augmentant ainsi le risque d'ingestion de plantes toxiques.
Le lierre grimpant (Hedera helix), facile d'accès et fourni en feuilles quelle que soit la saison, est très régulièrement consommé par les ruminants, même en présence d'herbe abondante. Le déterminant de cette consommation reste mal connu. Malgré les avertissements sur la toxicité du lierre, de nombreux propriétaires de chèvres ont constaté que leurs animaux en consomment sans conséquence néfaste apparente. Emilie24 témoigne que ses chèvres ont mangé de grosses quantités de lierre sans aucun problème depuis un an. Eric, de son côté, bien qu'ayant observé des chèvres en manger depuis l'enfance sans souci, avoue ne plus oser en donner à ses biquettes à cause des informations sur sa toxicité.
La controverse est donc palpable. Une vétérinaire interrogée par Insomniak a répondu que le lierre n'est pas plus toxique qu'une autre plante, et que la surconsommation de n'importe quelle plante, herbe ou arbre est de toute façon toxique. Cette perspective suggère que la dose est un facteur clé. Comme pour les champignons, certains éléments ne deviennent problématiques qu'en très grande quantité. Il est également possible que l'accumulation de toxines sur les organes cibles, comme les reins ou le foie, puisse se produire à petit feu, sans symptômes immédiats.
L'Histoire et les Propriétés du Lierre au-delà de sa Toxicité
Au-delà de sa toxicité potentielle, le lierre grimpant possède une riche histoire d'utilisation et des propriétés pharmacologiques intrigantes. Dès l'Égypte ancienne, on retrouve des illustrations et des descriptions d'utilisations pharmacologiques du lierre, alors relié à Osiris, dieu de la fertilité et de l'éternité. Associé positivement à l'ébriété chez les auteurs romains et grecs, le lierre était réputé protéger des actions néfastes de l'alcool. Bacchus et Dyonisos sont d'ailleurs souvent représentés avec une couronne de lierre. Le "vin de Lierre", une décoction de feuilles dans du vin sucré, était utilisé comme protecteur des empoisonnements divers et une aide précieuse pour les soirées arrosées.
Durant le haut Moyen Âge, le lierre terrestre (Glechoma hederacea), une plante de la famille de la menthe et de l'ortie, lui sera préféré, probablement du fait de moindres réactions digestives. Son utilisation était alors orientée vers le traitement de la "mauvaise humeur" et de la dépression, ainsi que des troubles cutanés par usage externe. Seule l'utilisation du vin de lierre pour traiter les maux de tête, quelle qu'en soit l'origine, fut conservée de la période antique.
Parmi les nombreuses molécules que le lierre contient, les plus actives sont des saponosides triterpéniques : les hédérasaponines. Bien que peu efficaces à l'état brut, une grande partie de ces molécules sont transformées lors du passage dans l'estomac ou le rumen en principes actifs, dont l'α-hédérine, responsables des effets constatés. Le lierre contient également des anti-inflammatoires bien connus, comme des flavonoïdes (rutosides) et des huiles essentielles (dont le limonène et le ß-caryophyllène). On y retrouve également divers anti-infectieux via des huiles essentielles (germacrène D, sabinène et ß-caryophyllène), des flavonoïdes (kaempférol) et des saponosides qui sont fongicides et antibactériens.
Du fait de ses propriétés antimicrobiennes, antifongiques, vasoconstrictives et expectorantes, les feuilles de lierre sont recommandées dans le traitement des toux grasses, mais également des toux d'irritation, souvent en association avec le thym (effet de potentialisation). Les saponosides, responsables de l'activité de la plante, constituent la principale arme de défense de la plante contre les attaques microbiennes et fongiques. En cas de cueillette personnelle à des fins médicinales, il est donc conseillé de choisir les feuilles les plus foncées, coriaces, voire abîmées. La dose recommandée par l'EMA et les pharmacopées française et allemande est de 0,8 g de matière sèche par tasse pour 60 kg de poids vif. Une feuille fraîche contenant entre 30 et 50% de matière sèche, on utilise environ 3 g de feuille fraîche pour 25 mL d'eau deux fois par jour. Pour un lot de 100 brebis, 200 agneaux ou une vache avec une vilaine toux ou un nez très sale, il faut faire infuser 600 g de feuilles dans 5 L d'eau chaque jour, pendant un maximum d'une semaine. La dureté des feuilles impose une durée d'infusion d'une dizaine de minutes à couvert.

Autres Plantes Toxiques et la Gestion du Bétail
Au-delà du lierre, de nombreuses autres plantes peuvent être toxiques pour les chèvres et les moutons. Il est essentiel pour les éleveurs de connaître ces dangers, surtout lorsque les animaux sont utilisés pour le débroussaillage ou se trouvent dans des pâtures restreintes.
Le Chardon : Cette plante à fleurs épineuses appartient à la famille des astéracées. Plus de dix espèces de chardon se retrouvent partout en Amérique du Nord et en Europe. Bien que n'étant pas systématiquement cité comme mortellement toxique, sa présence peut affecter la qualité du pâturage.
Les Mûres (Ronces) : Fruits du genre Rubus de la famille des Rosacées, les ronces sont des arbustes piquants aux tiges enchevêtrées. Elles sont composées de trois à cinq folioles ovales, vert foncé sur le dessus et vert clair sur le dessous. Elles sont originaires d'Amérique du Nord mais présentes dans la plupart des régions du monde. Bien que leurs fruits soient comestibles pour l'homme, il est important de surveiller la consommation par les animaux, notamment en grandes quantités.
Le Chêne Poison (Toxicodendron diversilobum) : Également appelé Hedera helix (bien que ce soit une erreur dans la source, car Hedera helix est le lierre anglais), il appartient à la famille des Anacardiacées. C'est un arbuste à feuilles caduques originaire d'Amérique du Nord, répandu dans les vallées et les montagnes de Californie. Il grimpe sur les arbres comme les chênes et les sycomores. Il peut provoquer des démangeaisons et des cloques sur la peau au toucher, à cause de sécrétions grasses. Le nettoyage rapide de la partie du corps infectée peut réduire significativement le risque de démangeaisons. Il se distingue par ses feuilles similaires à celles du chêne et à une texture velue, avec trois, cinq ou sept folioles.
L'Herbe de Johnson (Sorghum halepense) : Cette plante de la famille des Poacées est originaire des régions méditerranéennes et pousse également en Europe et au Moyen-Orient. Pendant la saison de croissance, elle n'est pas toxique pour les chèvres débroussailleuses. Cependant, lorsque sa croissance est arrêtée, elle devient toxique en raison de l'accumulation de cyanure d'hydrogène, ce qui peut provoquer un empoisonnement au cyanure chez l'animal.
Le Sumac Poison (Toxicodendron vernix) : Appartenant à la même famille que le Chêne Poison (Anacardiacées), le Sumac Poison est un petit arbre, contrairement au Chêne Poison qui est un arbuste. Sa toxicité est similaire à celle des autres plantes de cette famille.
Le Zigadène Vénéneux (Zigadenus spp.), ou Death Camas : Cette plante à fleurs de la famille des Mélanthiacées peut atteindre 70 cm de long, avec des feuilles ressemblant à de l'herbe et des bulbes ressemblant à des oignons qui ne sont pas comestibles. Originaire d'Amérique du Nord, il est présent partout dans l'Ouest canadien et aux États-Unis. Des alcaloïdes neurotoxiques, dont la zagazine et d'autres esters toxiques, sont présents dans ces plantes. Ces substances peuvent être mortelles pour tous les types d'animaux de pâturage si leur consommation représente plus de 2% de leur poids corporel. Des convulsions peuvent survenir dans le système nerveux.
La gestion de la végétation par les chèvres débroussailleuses est une technique efficace pour maintenir les terres dégagées, car les chèvres sont des brouteurs par excellence. Elles sont plus efficaces que d'autres ruminants pour défricher une parcelle. Cependant, les dépenses nécessaires à leur entretien incluent le déparasitage, qui doit être répété tous les trois mois pour leur croissance et le microbiote du sol.
Précautions et Recommandations pour les Éleveurs
Face à la dualité des informations concernant le lierre, la prudence s'impose pour les éleveurs. Bien que de nombreux animaux semblent tolérer le lierre, le risque d'intoxication, même rare, ne peut être ignoré.
Pour les propriétaires dont le terrain est envahi par le lierre, comme Dominique51 qui a 70% de sa surface couverte, des solutions sont à envisager. Couper le lierre à la base est une méthode pour le tuer, bien que le processus puisse être long. Le retournement du sol et l'arrachage du lierre sont des options plus radicales, mais souvent nécessaires en cas d'infestation massive. Il est crucial d'éviter que les animaux n'ingèrent de grandes quantités de lierre, surtout les baies, qui sont particulièrement toxiques.
En cas de doute ou de signes cliniques suspects (palpitations, diarrhées, salivations excessives, ataxie), il est impératif de contacter un vétérinaire. Le diagnostic précoce et un traitement approprié peuvent améliorer le pronostic.
Il est également recommandé de diversifier l'alimentation des chèvres et des moutons, en leur offrant une variété de sources de nourriture saines comme le bambou, les branches de pommiers coupées, la luzerne, le foin, de l'herbe, des biscottes, du pain et des cubes de sel, comme le fait vv29 pour ses animaux. Cette diversification réduit la probabilité qu'ils ne se tournent vers des plantes potentiellement toxiques par déséquilibre alimentaire.

En conclusion, si le lierre grimpant est une ressource alimentaire hivernale facile d'accès et appréciée par de nombreux animaux, sa toxicité avérée dans certaines conditions justifie une surveillance attentive et une gestion raisonnée de son accès par le bétail.