Les taupes, souvent perçues comme des perturbatrices indésirables des jardins et pelouses, sont en réalité des alliées précieuses dans un écosystème sain et équilibré, en particulier en permaculture. Loin d'être des nuisibles, ces petits mammifères insectivores jouent un rôle fondamental dans la fertilité et la vitalité du sol. Cet article explore les multiples bienfaits des taupes et propose des méthodes naturelles pour cohabiter harmonieusement avec elles, ou les éloigner sans leur nuire en cas de nécessité.

Faisons connaissance avec la taupe
La taupe (Talpa europaea) est un petit mammifère insectivore d'environ 20 cm de long, menant une vie solitaire sous terre pendant 5 ou 6 ans. Elle se caractérise par une très mauvaise vue, compensée par un odorat et une ouïe très développés. Préférant les terres meubles, riches et fraîches, elle y creuse de nombreuses galeries, horizontales autant que pentues, s'étendant sur environ 200 mètres linéaires. Une taupe est capable de creuser une vingtaine de mètres linéaires chaque jour, ce qui lui permet de reconstituer rapidement son habitat si celui-ci est détruit. Pour construire ces galeries, elle évacue la terre vers la surface, formant ainsi les fameux monticules ou taupinières. La taupe rompt sa solitude chaque année pour se reproduire, la femelle donnant naissance en moyenne à 5 petits.
Il est crucial de ne pas confondre les trous des taupes avec ceux du campagnol. Le campagnol (Arvicola terrestris), également appelé rat taupier, est un rongeur herbivore nettement plus dangereux pour le potager car il se nourrit de racines, bulbes et autres végétaux. Pour les distinguer, le trou d'une galerie de taupe débouche verticalement en surface, tandis que celui du campagnol est en biais.

L'utilité des taupes au jardin : Des alliées insoupçonnées
L'idée de classer les animaux selon qu'ils soient "utiles" ou "non" est souvent réductrice. Chaque animal a une utilité dans un écosystème, et détruire une vie animale revient à déséquilibrer ce fragile système. Les proliférations excessives sont en général la conséquence de nos actes irréfléchis. Avant d'envisager d'éloigner les taupes, il est donc essentiel de comprendre leur rôle bénéfique.
Des indicateurs de sols vivants et fertiles
La présence des taupes dans un jardin est un excellent signe concernant la vie du sol. Elles témoignent d'un sol dans lequel la vie est présente. Leurs galeries aèrent et ameublissent la terre, la rendant grumeleuse, comme celle des monticules. Ces mêmes galeries assurent un bon drainage du sol, évitant ainsi l'engorgement et l'inondation en cas de fortes pluies. De plus, les taupes enrichissent le sol avec leurs déjections, favorisant le développement de populations de vers de terre et autres micro-organismes.
Des régulatrices de la biodiversité
Ce mammifère se nourrit principalement de larves vivant dans le sol : larves de taupins, de noctuelles, de tipules, de hannetons, cochenilles, limaces, etc., sont à son menu. Elles régulent ainsi naturellement ces populations "nuisibles" à nos cultures. Certains objecteront qu'elles consomment également des vers de terre, indispensables à la vie du sol. C'est vrai, mais cela fait partie de l'ordre naturel des choses. En enrichissant le sol par leurs déjections, elles favorisent indirectement le développement de nouvelles populations de vers de terre. C'est un équilibre naturel parfaitement orchestré que nous nous obstinons souvent à détruire au lieu de protéger et préserver cette biodiversité.
La terre de taupinière : un terreau de choix
La terre extraite des taupinières présente une structure grumeleuse et finement ameublie, idéale pour diverses utilisations au jardin. Elle est en outre enrichie avec les déjections des taupes, apportant sucres et protéines issues de leurs repas.
- Pour les semis : Du fait de cette structure fine, cette terre est fréquemment utilisée comme « terreau de semis ». Toutefois, elle peut contenir des graines d'adventices (végétation spontanée) qui risquent de lever avant les semis, rendant la détermination des jeunes pousses difficile, surtout pour les débutants. Il est conseillé de l'utiliser pour des semis de plantes très reconnaissables dès leur levée, comme les cucurbitacées (courges, courgettes, concombres) dont les cotylédons sont amples, robustes et facilement identifiables.
- Pour les repiquages ou plantations : La levée d'adventices est beaucoup moins problématique pour les repiquages ou plantations, car il est alors aisé de repérer la plante cultivée et d'éliminer les adventices. Mélangée à un peu de compost mûr, cette terre constitue un superbe terreau pour repiquer des plants de tomates ou pour des plantations définitives en pot ou même en terre, pour des cultures appréciant un substrat léger et bien aéré.
Le rôle des taupes dans la mycorhization et la biodiversité générale
Les taupes jouent un rôle essentiel dans la dissémination des spores et du mycélium des champignons. En forêt, c'est grâce aux taupes et aux limaces que le mycélium gagne du terrain. Le mycélium emprunte les galeries, où il trouve également les déjections des taupes et les cadavres d'insectes pour se nourrir. Il se loge dans les nids ou les taupinières pour se développer et fructifie en surface. Les amateurs de morilles et de champignons en général repèrent les taupinières pour espérer une cueillette fructueuse. Planter un arbre en permaculture est l'occasion de trouver des astuces. Le réseau de galeries des taupes offre un réseau idéal pour l'implantation d'un arbre et favorise la mycorhization, c'est-à-dire l'association symbiotique entre un champignon et les racines de la plante. Cette association permet à l'arbre un meilleur accès à l'eau et aux nutriments.

Les taupinières, en créant des microsites de sols nus, sont également indispensables à certaines espèces végétales et animales, notamment les papillons, comme le démontrent plusieurs études de cas. La bioturbation produite par les taupes, en remontant les couches profondes du sol à la surface et en mélangeant les éléments nutritifs et chimiques, contribue à la richesse et à la diversité de l'écosystème.
Comment je gère les TAUPES au jardin
Prévenir et Gérer la Présence des Taupes : Des Solutions Douces
Malgré tous leurs bienfaits, les taupes peuvent parfois occasionner des désagréments, notamment des monticules sur une pelouse esthétiquement parfaite ou la perturbation de jeunes semis. Dans ces situations, il est possible d'agir pour les éloigner sans leur faire de mal. L'objectif n'est pas d'éradiquer, mais de réguler intelligemment, en favorisant un environnement naturel résilient.
Entretien et aménagement du jardin pour une coexistence pacifique
Un jardin structuré, entretenu et diversifié limite les possibilités d'installation prolongée des taupes.
- Sols riches et équilibrés : Une taupe a besoin d'un territoire de l'ordre de 500 à 1000 m². Plus il est riche en vers de terre, plus il est petit. Dans un sol bien riche et vivant, la taupe creusera moins et se nourrira plus rapidement. Soignez votre sol, paillez-le, apportez du compost, cessez les pesticides. Cela réduira significativement le nombre de taupinières.
- Créer des zones d'attraction : Offrez aux taupes des conditions identiques, voire meilleures, dans un autre coin du jardin, en marge de la pelouse par exemple. Plus ces zones seront riches en alimentation (vers de terre), plus les galeries de chasse seront courtes et moins les taupinières seront nombreuses dans les zones travaillées.
- Protection des semis : Personnellement, je considère que les quelques semis retournés chaque année ne remettent pas en question les bénéfices pour la vie du sol. Si cela devient un problème, protégez les zones de semis particulièrement sensibles avec des grillages enterrés ou utilisez la terre de taupinière pour les repiquages plutôt que les semis délicats.
- Humidité du sol : Les taupes apprécient les sols humides. Évitez l’excès d’arrosage, surtout en automne et au printemps, périodes où les taupes sont plus actives. Verser de l'eau dans les galeries peut les inciter à fuir car l'humidité perturbe leur habitat souterrain.
Répulsifs naturels : Des odeurs et vibrations qui font fuir
Les taupes sont extrêmement sensibles aux odeurs et aux vibrations du sol. Plusieurs méthodes naturelles exploitent ces sens développés pour les dissuader.
- Odeurs de prédateurs : L'odeur d'un prédateur potentiel incitera les taupes à s'installer ailleurs. Placez des poils de chien ou de chat à l'entrée des taupinières qui vous dérangent. Les cheveux humains sont tout aussi efficaces.
- Plantes répulsives : Certaines plantes dégagent des odeurs que les taupes n'apprécient guère.
- Sureau : Plantez des branches de sureau dans les zones que vous souhaitez préserver. L'odeur se diffusant au niveau du sol les éloignera. Vous pouvez également préparer une macération de sureau (1 kg de feuilles de sureau à macérer dans 10 litres d'eau pendant 3 jours) à verser non diluée dans les taupinières, ou un purin dilué à 20 % à pulvériser autour des entrées de galeries.
- Agrumes : Les épluchures d'orange dégagent une forte odeur apparemment peu appréciée des taupes. Placez-en autour et dans les taupinières. Quelques gouttes d'huile essentielle d'orange versées dans la taupinière seraient également efficaces.
- Bulbes et racines odorantes : L'odeur des bulbes d'ail, d'oignon, de jacinthe, de narcisse, de fritillaire impériale ou de jonquilles indispose les taupes. De même, l'euphorbe épurge est réputée les tenir à distance. Planter ici et là quelques-unes de ces plantes répulsives dans votre jardin peut être très efficace.
- Vibrations et bruits :
- Bouteilles en plastique : Plantez des bâtons dans le sol au niveau des taupinières et placez des bouteilles en plastique au sommet. Le bruit et les vibrations résultant de ce dispositif dérangeront cet animal craintif, qui ira chercher un endroit plus tranquille. Bien que l'esthétique puisse être discutable pour une pelouse parfaite.
- Répulsifs à ultrasons : Des bornes répulsives à ultrasons émettent des ondes sonores désagréables pour les taupes, perturbant leur comportement. Leur efficacité varie selon les expériences, mais elles sont non létales et permettent d'éloigner les taupes sans leur nuire. Il est conseillé de déplacer l'appareil régulièrement pour éviter l'accoutumance.
- Bicarbonate de soude : En saupoudrant une petite quantité de bicarbonate de soude dans les galeries de taupes, vous créez un environnement désagréable pour ces animaux. Ils fuiront rapidement la zone pour éviter le contact avec cette substance.
Pièges à capture et méthodes à éviter
En cas d'invasion persistante ou de dégâts jugés importants, des pièges de capture non létaux peuvent être envisagés. Ces dispositifs permettent d'attraper l'animal vivant afin de le relâcher dans une zone non cultivée, loin des habitations. Les pièges à capture classique, enfermant simplement l'animal, peuvent être une solution si leur utilisation s'accompagne d'une surveillance régulière pour éviter le stress prolongé de l'animal captif.
Méthodes à proscrire absolument :
- Tourteau de ricin : Bien qu'il s'agisse d'un engrais naturel réputé efficace pour éloigner les rongeurs et les taupes, le tourteau de ricin est très toxique, voire mortel, notamment pour les chiens et les chats. Il est à éviter.
- Naphtaline : La naphtaline est un produit chimique nocif à terme pour l'environnement (peu biodégradable) et cancérigène. Son utilisation est à bannir.
- Éclats de verre et autres procédés barbares : La légende selon laquelle les taupes seraient hémophiles est fausse. Les procédés visant à occasionner des hémorragies (éclats de verre, épines de rosier, lames de rasoir, fil barbelé) sont non seulement inefficaces pour les tuer, mais causent des souffrances inutiles. Ce sont des procédés barbares à interdire.
- Pièges à taupes meurtriers et systèmes pyrotechniques létaux : Tout piège ou système pyrotechnique dont la charge est clairement prévue pour tuer l'animal est à proscrire. Les pétards peu puissants sont censés les éloigner, mais ils risquent de les blesser si les taupes se trouvent à proximité immédiate.

Encourager les prédateurs naturels et la biodiversité environnante
Une approche durable de la gestion des taupes et campagnols passe par la promotion d'un écosystème sain et diversifié, qui inclut leurs prédateurs naturels.
- Rapaces et carnivores : Les rapaces comme les chouettes ou les buses, ainsi que certains carnivores comme la fouine ou le renard, sont de précieux alliés pour contrôler les populations de campagnols et, dans une moindre mesure, de taupes.
- Serpents et petits carnivores : Les serpents non venimeux, la belette ou l'hermine contribuent également à la régulation naturelle.
- Insectes auxiliaires : Attirer des insectes auxiliaires contribue à maintenir un équilibre général. Vous pouvez installer une maison à insectes ou un hôtel à insectes pour accueillir des coccinelles, syrphes, abeilles solitaires ou chrysopes.
- Diversité des cultures : Un jardin monoculture attire les nuisibles spécifiques à l'espèce cultivée. Un jardin diversifié, riche en microfaune et en végétation, limite spontanément l'installation des nuisibles.
En fin de compte, l'objectif n'est pas d'éradiquer les taupes, mais de coexister avec elles en gérant leur présence de manière respectueuse et écologique. Un jardin sain, vivant, diversifié et bien pensé devient naturellement plus résistant aux "invasions" et permet de tirer parti des nombreux services écologiques rendus par ces discrets ouvriers du sol.
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