La semence est la matière première fondamentale de l'agriculture, exerçant une influence déterminante sur le rendement des cultures et, par extension, sur la sécurité alimentaire des populations. Cruciales pour la production alimentaire, les semences sont au cœur de multiples enjeux et suscitent de vifs débats, notamment en Afrique, où leur qualité, leur accessibilité et leur diversité sont des facteurs clés du succès des agriculteurs. Cet article explore la stratégie de coproduction des semences de base, en se penchant sur les différents types de semences, les cadres réglementaires et les initiatives collaboratives visant à renforcer les systèmes semenciers.
Les Fondamentaux de la Semence et sa Multiplication
Dans les schémas des obtenteurs de variétés et des organismes officiels de multiplication, la production de semences vise à fournir un produit conforme au matériel de départ mis au point par le sélectionneur et respectant les normes de qualité technique. La qualité des semences est primordiale ; qu'il s'agisse d'une variété paysanne ou de sélectionneur, l'emploi de semences de mauvaise qualité peut entraîner une réduction qualitative et quantitative des récoltes.
Le Matériel de Départ : G0 ou "Breeder Seed"
Le matériel de départ appelé « G0 » ou « breeder seed » est l'étalon de la variété. Il doit être à l'origine de chaque processus de multiplication de semences, garantissant ainsi la pureté et la conformité génétique de la variété.
Les Semences de Prébase (G1, G2, G3)
Issues du matériel G0, les semences de prébase (G1, G2, G3) doivent présenter le niveau de pureté le plus élevé possible. Elles constituent les premières étapes de la multiplication et sont essentielles pour maintenir les caractéristiques variétales.
Les Semences de Base (SB ou G4)
Les semences de base (SB ou G4) sont issues de la multiplication des prébases. Ce sont les semences mères des semences commerciales, jouant un rôle pivot dans la chaîne de production semencière. Elles sont le point de départ des semences qui seront utilisées par un grand nombre d'agriculteurs.
La Production de Semences Certifiées
Une fois la variété créée et inscrite au catalogue, il s’agit de la multiplier à partir des lots initiaux fournis par le sélectionneur. La production de semences certifiées a pour but de répondre rapidement en qualité et en quantité aux besoins des agriculteurs. Produites par les agriculteurs-multiplicateurs, les semences commerciales sont ensuite triées, traitées et conditionnées par les entreprises de production. Ce processus assure la traçabilité et les caractéristiques technologiques des semences à chaque étape de la fabrication des lots en usine. Chaque lot de semences récolté dans les parcelles d’agriculteurs est individualisé et livré dans une usine de production de semences agréée. La semence suit alors un processus de fabrication : séchage, nettoyage, stockage, triage et calibrage, traitement, conditionnement et expédition. À chaque étape, la semence est tracée, permettant au responsable de station de remonter à la ou les parcelles d’origine. Les délais très courts entre la récolte et l’expédition de la semence certifiée imposent une organisation et une maîtrise sans faille de ce processus.

Diversité des Semences et Méthodes d'Amélioration
La notion de semence englobe une grande diversité, allant des semences paysannes aux variétés "améliorées" issues de la sélection végétale.
Semences Fermières et Paysannes
Les semences fermières sont généralement celles qui ont été produites à la ferme par l’agriculteur. Elles sont souvent le fruit d'une sélection locale et d'une adaptation aux conditions spécifiques de la ferme. La « semence améliorée » signifie que la variété concernée a été « améliorée » par des centres publics ou privés de sélection végétale, mais les réalités sont dans les faits très diverses. Une semence paysanne d’un autre pays ou d’une autre région peut être rendue plus homogène, par exemple en termes de phénotype (taille, forme des épis…), de précocité ou d'autres caractères. Cependant, cette recherche d’homogénéité, si elle facilite la mécanisation et la commercialisation des semences et des produits, est souvent une fragilité en termes de biodiversité et de gestion des risques agronomiques et climatiques.
Sélection Variétale et Hybridation
La sélection massale consiste à sélectionner, parmi un ensemble de plants du même âge, ceux qui paraissent les meilleurs selon les critères que l'on se fixe. L'hybridation, ou croisement, est une autre méthode. Elle peut impliquer le croisement de deux variétés paysannes (et aussi améliorées) pour obtenir des lignées au sein desquelles le sélectionneur identifie celles présentant des caractères jugés intéressants. Le croisement de deux lignées pures (ou homozygotes) suite à des autofécondations successives produit des « hybrides F1 » qui manifestent ensuite un potentiel de rendement important. Plusieurs multiplications par autofécondation sont nécessaires pour obtenir les semences certifiées R1. Un hybride est le fruit d’un croisement de deux lignées, l’une utilisée comme mâle, l’autre comme femelle. La parcelle de production de l’hybride commercial R1 est constituée de bandes alternées femelles (A) qui sont les porte-graines, et de mâles (R) pollinisateurs. Des ruchettes sont disposées en bordure de champs afin de favoriser la pollinisation croisée des deux lignées par les abeilles. À la fin de la floraison, les bandes mâles sont détruites.
Technologies et Terminologie Associée
Les biotechnologies offrent de nouvelles voies d'« améliorations ». Les semences délintées, par exemple, sont des semences débarrassées du duvet de fibres courtes qui restent habituellement collées aux graines après l’égrenage. Une espèce végétale se définit comme un groupe de végétaux présentant des caractéristiques similaires et pouvant se reproduire entre eux, mais ne pouvant ordinairement pas se croiser avec une autre espèce. Au sein d’une espèce, une variété est définie comme un ensemble de plantes pouvant être clairement identifiées par des caractères morphologiques, physiologiques et génétiques communs qui les distinguent des autres plantes de la même espèce. Le germoplasme est souvent synonyme de « matériel génétique ». Un écotype est une population d’une espèce donnée qui présente des caractéristiques nouvelles adaptées à un type de milieu particulier, et ces caractéristiques sont héréditaires. L'accession est le nom donné à un lot de semences pour l’identifier lorsqu’il entre dans une banque de semences.

Cadres Législatifs et Droits des Obtenteurs
La protection des obtentions végétales et la régulation de la commercialisation des semences sont encadrées par des conventions internationales et des législations nationales, qui cherchent à concilier les droits des obtenteurs avec les besoins des agriculteurs.
Convention UPOV et Droits des Obtenteurs
La Convention de l’UPOV (Union internationale pour la protection des obtentions végétales) a été adoptée à Paris en 1961, puis modifiée deux fois, en 1978 et 1991. Elle établit un cadre pour la protection des nouvelles variétés végétales. Les agriculteurs peuvent multiplier des variétés protégées par COV pour leurs besoins propres (semences de ferme) librement (UPOV 1978) ou en versant une contrepartie à l’obtenteur (UPOV 1991 en cours d’application). Contrairement aux brevets, la protection par les COV n’octroie pas de droit absolu sur l’utilisation des semences, leur culture et leurs nouvelles sélections. Elle ne donne un monopole aux entreprises que pour la multiplication commerciale et la vente sur le marché des semences. Une variété essentiellement dérivée (VED) est un concept lié à l'adoption du COV 91.
Initiatives Régionales : OAPI et COAFEV
L’Accord de Bangui, institué en 1977, a créé l’Organisation Africaine de la Propriété Intellectuelle (OAPI), qui réglemente la protection intellectuelle de ses pays membres. La révision de cet accord en 1999, avec l’ajout de l’annexe X, consacre, pour un certain nombre de pays d’Afrique, la protection des obtentions végétales selon un système « sui generis » basé sur la Convention de l’UPOV de 1991. Le Catalogue ouest africain des espèces et variétés végétales (Coafev), élaboré en 2008, présente la liste des variétés homologuées dont les semences peuvent être commercialisées sur le territoire constitué par dix-sept pays d’Afrique de l’Ouest et Centrale, membres de l’UEMOA, de la Cedeao et du Cilss. L'existence de semences « libres de royalties » signifie que ces semences sont accessibles sans droits à payer aux obtenteurs.
Traité International sur les Ressources Phytogénétiques
En 2001, le Traité international sur les ressources phytogénétiques pour l’alimentation et l’agriculture (Tirpaa, appelé aussi « Traité des semences ») est adopté par les États membres de la FAO. Entré en vigueur en 2004, après ratification par une centaine d’États (les États-Unis ne l’ont pas ratifié), il vise à soutenir la conservation ex-situ et in-situ de la biodiversité cultivée. Il reconnaît la contribution des agriculteurs dans la conservation et la mise en valeur des ressources phytogénétiques.
Les Groupements d'Intérêt Économique et Environnemental (GIEE)
Le Groupement d’Intérêt Économique et Environnemental (GIEE) est une appellation donnée par l’État français pour reconnaître un collectif d’agriculteurs engagés dans une démarche pluriannuelle commune. L’objectif est d’améliorer les performances économiques, environnementales et sociales des exploitations agricoles, et ainsi favoriser le maintien et le développement d’exploitations agricoles durables. Un GIEE regroupe entre 2 et 100 agriculteurs (20 en moyenne) réalisant une même production (grande culture, élevage bovin, viticulture, maraîchage…). Les GIEE couvrent une grande diversité de thématiques (réduction des intrants et des produits phytosanitaires ; autonomie alimentaire des élevages et agropastoralisme ; conservation des sols et couverts végétaux ; développement de filières intégrées ou diversifiées).
Vidéo explicative de la production de semences agricoles par Exélience
Fonctionnement et Avantages des GIEE
Les GIEE bénéficient de l’accompagnement des acteurs de la filière (coopératives, interprofessions…), du territoire (collectivités locales) et de la société civile (associations). Ensemble, agriculteurs et partenaires, forment un réseau favorisant les synergies au sein d’un territoire, qui facilite la mise en place d’une approche participative. Les agriculteurs en sont les acteurs principaux, ils doivent donc être représentés en majorité dans le collectif. Les actions menées sont encouragées par une majoration et/ou une préférence dans l’attribution d’aides diverses (européenne, nationale ou régionale). Afin de rendre compte de leur utilité, une évaluation du collectif a lieu tous les 3 ans à minima. Les résultats de ces évaluations ont vocation à être capitalisés, diffusés et réutilisés au bénéfice d’autres agriculteurs. Près de 10 000 agriculteurs sont engagés dans des groupements d’intérêt économique et environnemental (GIEE).
Un Levier pour la Transition Agroécologique
Un GIEE, par sa dimension collective et participative, est un levier permettant de lever certains verrous socio-techniques qui freinent la transition agroécologique en France. La co-construction des projets accélère la propagation et l’appropriation de nouvelles pratiques durables. Les synergies ainsi créées sur le territoire favorisent les échanges, apportent un soutien aux acteurs agricoles et maintiennent un tissu social en milieu rural. Les GIEE sont des groupements favorisant l’émergence de dynamiques collectives prenant en compte à la fois des objectifs économiques et des objectifs environnementaux, en favorisant la mise en place de dynamiques au niveau local. Cet outil doit permettre le développement de démarches collectives émanant des territoires qui permettront la mise en place d’une agriculture doublement performante pour devenir plus performante d’un point de vue économique et environnemental.
La Production de Semences de Base dans le Cadre des GIEE
Dans le contexte des GIEE, la coproduction de semences de base prend tout son sens en offrant un cadre structuré pour une collaboration étroite entre agriculteurs, chercheurs et autres acteurs de la filière. Chaque agriculteur multiplicateur reçoit la quantité nécessaire en semences de bases de chacun des parents. Peu de temps avant la période favorable au traitement de stérilisation, l'agriculteur reçoit la quantité de CROISOR® correspondant à sa surface de porte-graine à traiter. La date de traitement est déterminée en fonction du stade physiologique des plantes. Au moment de la floraison, les fleurs du porte-graine, qui ne contiennent pas de pollen fécondant, s'ouvrent. S'il n'y a pas de pollen, la fleur reste vide et ne produira pas de grain. Selon les croisements et les conditions de l'année, la pollinisation croisée est plus ou moins complète. Pour être commercialisés comme hybrides, la réglementation exige qu’au moins 90% des grains récoltés soient le fruit de la fécondation croisée et non pas d'une autofécondation.
Contrôle Qualité et Traçabilité
La réussite du traitement est d'abord contrôlée par l'observation visuelle d'une décoloration partielle de la plante (réaction de défense de la plante se traduisant par une perte de glaucescence des feuilles) et par un tassement des entre-nœuds (l'agent d'hybridation est aussi un régulateur de croissance). L'épreuve de vérité est la mesure du nombre de grains éventuellement présents sur les épis traités mais préservés d'une pollinisation : des cages couvertes d'un filet perméable à l'air et à l'eau mais imperméable au pollen sont disposées à intervalles réguliers dans les bandes traitées. Après pollinisation, on retire les filets. Si les épis ne contiennent pas de grain, c'est le signe qu'ils étaient bien stériles.
Tout au long de la culture (au stade rosette et pendant la floraison), les parcelles sont visitées par les techniciens agréés par la Direction de la qualité et du contrôle officiel de SEMAE, autant de fois que nécessaire et au minimum deux fois pour les lignées et trois fois pour les hybrides. La traçabilité et les caractéristiques technologiques des semences sont garanties à chaque étape de la fabrication des lots en usine. La certification technologique garantit la pureté spécifique et variétale, la faculté germinative ainsi que la teneur maximale en eau. Ces normes sont vérifiées en laboratoire, selon des protocoles d’analyse normalisés. Chaque lot final de semences (maximum 10 tonnes) est échantillonné officiellement et analysé au laboratoire. La certification constitue l’étape finale du contrôle de la qualité des semences. Dans le cas du colza, seules les semences certifiées sont autorisées à la commercialisation. La certification est conduite sur la base du règlement technique, qui s’appuie sur les obligations minimales des directives européennes et les exigences techniques et administratives établies au sein de l’interprofession des semences et des plants après qu’elles aient été approuvées par le Ministère de l’Agriculture. La certification responsabilise les entreprises et les organismes professionnels dans les procédures de contrôle de la qualité. Dans la pratique, la Direction de la qualité et du contrôle officiel de SEMAE agrée des agents d’entreprises semencières ou de l’Anamso pour le contrôle des cultures, l’échantillonnage des lots, l’analyse des échantillons et l’étiquetage officiel des emballages. Ces opérations sont validées en culture par sondages directs et en usine sur les lots de semences.
Enjeux et Perspectives en Afrique
Les semences sont un intrant stratégique pour les agriculteurs, et la question de leur production et de leur diffusion est particulièrement prégnante en Afrique. L’organisation panafricaine des producteurs agricoles (PAFO) a été créée en octobre 2010 à Lilongwe au Malawi, dans le but de relever les défis liés à l'agriculture sur le continent.
Défis et Adaptations Locales
Au Nord-Cameroun, les dispositifs de services agricoles se sont fortement diversifiés ces dernières années, s’efforçant de mettre en œuvre des démarches de plus en plus participatives. Demeurant fragiles en termes de gouvernance et de financement, la question de leur pérennité reste posée. En Mauritanie, face à un environnement climatique aléatoire et à des conditions de production contraignantes, les producteurs de sorgho cherchent avant tout à préserver une certaine hétérogénéité du matériel végétal pour garantir une récolte au moindre coût, fut-elle de faible niveau. Si la Mauritanie est très largement excédentaire en viande rouge, elle importe en revanche 70 % de sa consommation céréalière.
Coopération et Innovation
Des expériences originales de sélection variétale de sorgho sont conduites via une étroite collaboration entre chercheurs et agriculteurs au Burkina Faso, notamment dans la Boucle du Mouhoun. Au Sénégal, depuis 2002, le Réseau des organisations paysannes et pastorales du Sénégal (Resopp) a mis en place un modèle original et audacieux dans la production de semences vivrières. L’organisation de la production et de la distribution de semences certifiées dans la zone de l’Office Riz Mopti (ORM) a connu plusieurs évolutions organisationnelles, un exemple concret de la façon dont les acteurs se sont adaptés aux différentes contraintes. Au Bénin, dans un contexte de réformes importantes de la filière coton, l'organisation actuelle de la production de semences implique divers acteurs et leurs rôles respectifs.
Débats et Perspectives d'Avenir
L'évolution du secteur des semences en Afrique est au cœur des préoccupations. Des experts soulignent les constats, évolutions et positionnements des institutions, les comportements du secteur privé, et les risques pour les agricultures familiales en Afrique de l’Ouest. La place des plantes génétiquement modifiées dans l’agriculture mondiale, avec un focus sur le continent africain, alimente le débat sur les OGM et la sécurité alimentaire. L’année 2010 a marqué la quinzième année de commercialisation des cultures « génétiquement modifiées » (GM) sur notre planète.
La sélection variétale et la biodiversité cultivée mettent en lumière le rôle central des agriculteurs. Pour renouveler les pratiques d’accompagnement et les modes de pensée de l’agriculture familiale, il importe de suivre les résultats de la recherche, notamment celle du monde anglophone.
