Les Grands Voisins : Un Écosystème Innovant au Cœur de Paris, du Compostage à la Réinsertion

Derrière un portail d'entrée aux couleurs vives, l'ancien hôpital Saint-Vincent-de-Paul, situé dans le 14ème arrondissement de Paris, s'est métamorphosé en un espace vibrant d'initiatives solidaires et écologiques. Abandonnés en 2012, les bâtiments ont été investis par une multitude d'acteurs, transformant ces 3,5 hectares en un centre d'hébergement pour les personnes précaires et en locaux pour 130 associations et entreprises. Ce projet, décrit comme "le plus grand lieu éphémère d'Europe", a permis à des milliers de personnes de bénéficier d'un tremplin solidaire et écologique jusqu'à fin 2017, date prévue pour le lancement d'un écoquartier.

Ancien hôpital Saint-Vincent-de-Paul transformé en lieu de vie

Trois associations - Aurore, Plateau urbain et Yes we camp - se sont coordonnées pour donner vie à ce site exceptionnel. Aurore a rapidement établi des centres d'hébergement dès 2012, suivis par Plateau urbain et Yes we camp, qui ont développé les aspects sociaux et collaboratifs du projet. Aujourd'hui, ce lieu est un carrefour d'échanges de connaissances, notamment pour les passionnés d'agriculture urbaine.

L'Agriculture Urbaine au Service de la Réinsertion

Au dernier étage de l'ancien bâtiment de chirurgie infantile, des terrasses débordent de cagettes remplies de semis. Amélie et Loubiana, cofondatrices de l'association Pépins production, y cultivent basilic citron, menthe, carotte grelot et oseille de Belleville. Leur présence sur cette terrasse est le fruit d'un accord avec l'entreprise d'insertion NaturEspaces, en charge de l'entretien du site. En retour de l'espace et de l'aide à l'arrosage, Pépins production fournit des semis à NaturEspaces, qui les utilise pour enrichir son compost de feuilles.

Dans une petite cour, une butte de permaculture prend forme. Sergio, accompagnateur chez NaturEspaces, guide Igor, un Estonien de 51 ans, François, un Camerounais de 63 ans, et Martin, un Polonais de 34 ans, tous trois ayant connu la rue avant de trouver refuge dans les centres d'hébergement du site. Ils travaillent neuf heures par semaine dans le cadre du dispositif Premières Heures (DPH), un programme de la mairie visant à faciliter le retour à l'emploi. Béatrice, une voisine, Oscar, le coordinateur agriculture urbaine pour Yes we camp, et Laure, une bénévole, viennent souvent prêter main-forte aux jardiniers, créant une dynamique intergénérationnelle et interculturelle.

Butte de permaculture aux Grands Voisins

L'entretien des espaces verts du site, réalisé tous les mardis et mercredis, a donné naissance à de nombreuses initiatives. Oscar explique que le site, laissé sans entretien depuis 2011, a généré une grande quantité de bois et de feuilles. En automne, ces matières sont stockées dans un silo, et en mars, elles se transforment en un terreau de qualité. C'est ce terreau qu'a utilisé l'association IciTerre, dirigée par Lucas Manganelli, pour construire les buttes de permaculture dans une cour initialement jugée trop ombragée. Ces buttes produisent désormais salades, mélisse, rhubarbe et autres plantes, bénéficiant ainsi à la fois aux résidents et aux visiteurs.

En échange d'un loyer modique, les associations et entreprises implantées aux Grands Voisins s'engagent à participer activement au projet. Certaines proposent des ateliers variés (yoga, couture, formation en économie sociale et solidaire), d'autres s'investissent dans la réinsertion professionnelle des résidents, ou apportent leurs compétences selon leurs domaines d'expertise. Cette "fertilisation croisée", terme cher aux professionnels de l'économie sociale et solidaire, stimule l'innovation et la collaboration.

La Valorisation des Biodéchets au Cœur du Projet

L'une des initiatives les plus marquantes des Grands Voisins est l'activité de l'entreprise "Les Alchimistes", qui a développé pendant deux ans une méthode de transformation des biodéchets locaux en compost. Alexandre Guilluy, président et cofondateur, souligne que les déchets organiques, représentant 30% des poubelles françaises, sont majoritairement incinérés alors qu'ils pourraient être recyclés et valorisés localement.

Composteur électromécanique des Alchimistes

"Les Grands Voisins ont été notre toute première implantation", explique Alexandre Guilluy. "Nous partagions les mêmes valeurs de transition écologique, d'équité sociale, d'ouverture, de bienveillance et de convivialité." L'entreprise s'est intégrée à un écosystème de partenaires, utilisant les locaux de La Ruche, l'espace de coworking des Grands Voisins, collaborant avec Biocycle pour la lutte contre le gaspillage alimentaire, et utilisant les services de B-Moville, une entreprise de transport urbain écoresponsable, pour acheminer les déchets. Les Alchimistes ont ainsi transformé les résidus alimentaires du restaurant des Grands Voisins, de la micro-brasserie Bagarre et de la coopérative Food de rue, qui accompagne des femmes éloignées de l'emploi.

Grâce à ce tremplin, Les Alchimistes ont étendu leurs activités à d'autres arrondissements de Paris et à d'autres villes comme Lyon, Toulon et Toulouse. Ils recherchent désormais des sites de plus grande envergure, adaptés à une localisation hors des centres-villes, tout en prônant le compostage "in situ" au sein des quartiers, une approche techniquement possible et souhaitable. Ils utilisent des composteurs électromécaniques, des machines compactes qui évitent les nuisances olfactives et maîtrisent la durée du processus de compostage.

Le processus développé par Les Alchimistes est particulièrement adapté aux environnements urbains. Les déchets organiques, collectés auprès de restaurants, magasins bio et particuliers, sont broyés puis introduits dans un composteur électromécanique. Un axe central doté de pales tourne toutes les 90 minutes pour oxygéner le mélange et favoriser la fermentation. La température atteint jusqu'à 70°C, éliminant les risques sanitaires. Après 12 à 14 jours, le compost obtenu, encore jeune, mature à l'air libre pendant trois semaines avant d'être tamisé et certifié.

Ce compost "100 % fabriqué à Paris" est économe en énergies grises et ne génère pas de nuisances pour les voisins. Il est vendu, notamment chez Biocoop, à un prix de 1,40 € le kilo. Pour Alexandre Guilluy, il faudrait traiter 1,5 tonne par jour, soit dix fois plus, pour rendre le modèle économique rentable et permettre la création de petites unités de compostage délocalisées à l'échelle d'un quartier. L'objectif est de produire localement des déchets pour consommer localement du compost, créant ainsi un cercle vertueux.

Les Alchimistes - Compostage urbain !

Un Modèle de Mixité Sociale et d'Innovation Urbaine

Le projet des Grands Voisins, bien qu'éphémère, a démontré la faisabilité d'un modèle urbain basé sur la mixité sociale, la réinsertion professionnelle et la transition écologique. Le site, autrefois hôpital abandonné, est devenu une "bulle d'utopie foisonnante", un lieu de vie où se croisent chaque jour plus de 1 000 personnes : résidents en hébergement, travailleurs d'associations et d'entreprises, artistes, artisans et visiteurs.

Eric Pliez, Directeur Général d'Aurore, souligne que l'objectif n'était pas de créer un "ghetto", mais un lieu de vie ouvert sur le quartier et l'extérieur, où les personnes en difficulté et les porteurs de projets peuvent se rencontrer. Ce pari est réussi, comme en témoignent les éloges des habitants du quartier et les parcours de réinsertion professionnelle facilités par les acteurs présents sur le site.

Le projet a également une dimension politique. La maire de l'arrondissement, Carine Petit, insiste sur l'engagement de 50% de logements sociaux dans le futur écoquartier, un point qui ne fait pas forcément l'unanimité auprès de l'association de quartier Saint-Vincent-de-Paul. Néanmoins, la réussite des Grands Voisins invite à repenser la ville et à porter un regard différent et innovant sur la vie urbaine. Beaucoup y voient un véritable projet de société qui pourrait durablement transformer le quartier.

L'association IciTerre, par exemple, associe le retour à la terre au bien-être, en proposant des séances collectives de qi gong et de permaculture. Pour son fondateur, Lucas Manganelli, le jardin est en phase avec les paysages intérieurs, et les saisons sont liées au corps humain. Il intègre également des personnes en dispositif Premières Heures pour la culture de jeunes pousses qu'il vend à des restaurants parisiens.

Ce modèle d'occupation temporaire et innovante de friches urbaines, comme l'ont illustré les Grands Voisins, est appelé à se multiplier. Il permet de valoriser des sites en mutation, tant économiquement que socialement. L'expérience a démontré qu'il est possible de créer des écosystèmes vertueux au cœur des villes, où le compostage, l'agriculture urbaine, la réinsertion et le lien social s'entremêlent pour un avenir plus durable et solidaire.

Vue aérienne des Grands Voisins

Les initiatives comme celles des Grands Voisins, qui transforment des espaces délaissés en lieux de vie dynamiques et porteurs de sens, offrent une vision inspirante de la ville de demain. Elles prouvent que la solidarité, l'écologie et l'innovation peuvent converger pour créer des projets qui bénéficient à la fois aux individus et à la collectivité, tout en réinventant notre rapport à l'espace urbain et à ses ressources. L'exemple du compostage, si simple en apparence, devient ici un levier de transformation sociale et environnementale, prouvant que même les déchets organiques peuvent devenir une source de richesse et de lien.

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