Le lierre grimpant : entre usages ancestraux et réalité toxicologique

Le lierre grimpant (Hedera helix) est l’une des plantes les plus communes en ville comme à la campagne. Facile d’accès, très fourni en feuilles quelle que soit la saison, le lierre grimpant est une plante hyper accessible pour les ruminants et très régulièrement consommée, que l’herbe soit abondante ou non. Le déterminant de cette consommation est mal connu. Hedera helix, notre lierre commun, est une herbacée présente sur tout le territoire français. Elle affectionne les sous-bois et endroits laissés à l’abandon. Le lierre peut être rampant au sol, ou grimpant grâce à des crampons. Les lianes qu’il émet peuvent atteindre jusqu’à 30 mètres de long. Les feuilles sont persistantes (elles ne tombent pas). Le lierre fleurit en automne.

Lierre grimpant (Hedera helix) sur un tronc d'arbre

Perspectives historiques et culturelles

Les utilisations historiques du lierre ne manquent pas. Dès l’Égypte ancienne, on retrouve des illustrations et des descriptions d’utilisations pharmacologiques du lierre, plante alors reliée à Osiris, Dieu de la fertilité et de l’éternité. Associée positivement à l’ébriété chez les auteurs romains et grecs, le lierre était réputé protéger des actions néfastes de l’alcool. Bacchus et Dyonisos sont d’ailleurs souvent représentés avec une couronne de lierre. Le vin de Lierre (décoction de feuilles dans du vin sucré) était utilisé comme un protecteur des empoisonnements divers et une aide précieuse pour les soirées arrosées.

Durant le haut moyen âge le lierre terrestre (Glechoma hederacea), une plante de la famille de la menthe et de l’ortie, lui sera préférée, probablement du fait de moindres réactions digestives. Son utilisation sera alors orientée vers le traitement de la « mauvaise humeur » et de la dépression ainsi que des troubles cutanés par usage externe. Seul sera gardé de la période antique l’utilisation de vin de lierre en traitement des maux de tête quelle qu’en soit l’origine. Il existait aussi une coutume dans la Grèce antique qui consistait à faire macérer des feuilles de lierre dans le vin pour se protéger des empoisonnements. Il s’agissait d’une pratique prophylactique fondée sur la croyance que le lierre neutralisait les poisons.

Principes actifs et composition chimique

Parmi les nombreuses molécules que le lierre contient, les plus actives sont des saponosides triterpéniques : les hédérasaponines. Bien que peu efficaces à l’état brut, une grande partie de ces molécules sont transformées lors du passage dans l’estomac ou le rumen en principes actifs (dont l’α hédérine) qui sont responsables des effets constatés. Le lierre contient également quelques anti-inflammatoires bien connus, comme des flavonoïdes (rutosides) et des huiles essentielles (dont limonène et ß-caryophyllène). On y retrouve également des anti-infectieux divers via des huiles essentielles (germacrène D, sabinène et ß-caryophyllène), des flavonoïdes (kaempférol) et les saponosides qui sont fongicides, antibactériens.

Les saponosides responsables de l’activité de la plante sont la principale arme de défense de la plante contre les attaques microbiennes et fongiques. Le lierre grimpant contient des saponines similaires à celles trouvées dans le marron d'Inde ou le petit-houx. Le lierre grimpant contient une substance, l’émétine, qui peut provoquer des contractions de l’utérus.

Schéma moléculaire simplifié des saponosides triterpéniques du lierre

Toxicité et risques pour la santé humaine

Le lierre grimpant n’est pas comestible. Je préfère répondre d’emblée pour éviter toute confusion. Ce qu’on sait rarement, c’est que cette plante grimpante si commune est toxique de la tête au pied. Les baies du lierre ne sont pas comestibles ! Si elles ressemblent à des myrtilles, elles n’en ont ni le goût, ni l’innocuité. Le responsable est un ensemble de molécules toxiques appelées saponosides. Les premiers signes d’intoxication comprennent une sensation de brûlure dans la bouche et une hyper-salivation. En cas d’ingestion plus importante, l’intoxication évolue vers des hallucinations, convulsions, coma, voire décès.

À savoir ! Les saponosides ne se limitent aux baies. Toute la plante (feuilles, tiges, racines) en contient. L’ingestion de 2 ou 3 baies suffit à déclencher des symptômes chez un enfant. Les enfants qui consomment des baies de lierre grimpant présentent des symptômes d'intoxication similaires. La prise ou la manipulation de lierre grimpant peut entraîner une allergie, en particulier après une exposition massive ou répétée. Les personnes qui souffrent d’ulcère ou de brûlures d’estomac peuvent voir leurs symptômes aggravés par la prise de produits à base de lierre grimpant. La prise de lierre grimpant peut également provoquer, dans de rares cas, des nausées, des vomissements, de la diarrhée, voire de la confusion.

Les tiges sont coriaces et allergisantes. À éviter donc, si l’on a un terrain allergique. Le lierre est responsable chez l’homme de dermatite de contact due à la présence de falcarinol et de didéhydrofalcarinol dans ses feuilles et ses tiges.

Le lierre et la médecine vétérinaire

Le lierre est réputé toxique pour les animaux, c’est souvent la seule connaissance qui m’est opposée. Les signes sont surtout digestifs : les saponosides sont en effet des tensio-actifs, ils augmentent les sécrétions ruminales et peuvent faire mousser le contenu ruminal si la ration est suffisamment riche en graisse. Cet effet moussant est à l’origine de quelques dysfonctionnements de la flore digestive. Il est alors décrit des météorisations et des diarrhées avec parfois des salivations excessives. Quelques mortalités sont décrites.

Lorsque l’on confronte le nombre de cas déclarés -tous cas confondus- et les consommations constatées, il y a un fossé important : toutes les brebis et les chèvres ainsi que la plupart des vaches mangent spontanément du lierre, avec des consommations parfois importantes et seulement 38 cas ont été déclarés depuis la création du centre de toxicologie vétérinaire français. Les signes les plus fréquemment rapportés lors des appels au CNITV concernant le lierre sont des signes digestifs avec du météorisme (15,8% des cas), de la diarrhée (13,2% des cas), et de l’hypersalivation (10,5% des cas). Une ataxie et un décubitus sont également fréquemment rapportés.

Graphique de répartition des cas d'intoxication par espèce animale

Usage phytothérapeutique : précaution et dosage

Du fait de ses propriétés antimicrobiennes, antifongiques, vasoconstrictives et expectorantes, les feuilles de lierre sont recommandées dans le traitement des toux grasses mais également des toux d’irritation, en association avec le thym (effet de potentialisation). En phytothérapie, on utilise essentiellement les jeunes feuilles et le bois des vieux troncs, qui servent à la fabrication d’extraits normalisés. L’Agence européenne du médicament considère les extraits de lierre grimpant « d’un usage médical bien établi comme expectorant en cas de toux productive (grasse) ».

En cas de cueillette personnelle en vue d’utilisation médicinale, il est donc conseillé de choisir les feuilles les plus foncées, coriaces voire abîmées. La dose recommandée par l’EMA et les pharmacopées françaises et allemandes est de 0,8 g de matière sèche par tasse pour 60 kg de poids vif. Une feuille fraîche contenant entre 30 et 50 % de matière sèche, on utilise environ 3 g de feuille fraîche pour 25 mL d’eau 2 fois par jour. La dureté des feuilles impose une durée d’infusion d’une dizaine de minutes à couvert.

Il est impératif de se renseigner auprès d’un professionnel de santé car l'usage doit rester strictement encadré sous forme de préparations pharmaceutiques ou phytothérapiques, et jamais en usage alimentaire. L’Agence européenne du médicament déconseille l’usage des extraits de lierre terrestre chez les enfants de moins de deux ans. Une toux qui persiste ou qui récidive chez un enfant âgé de deux à quatre ans exige une consultation médicale rapide avant l’administration de tout traitement.

Le LIERRE TERRESTRE : la plante sauvage aux incroyables vertus

Confusion entre espèces : lierre grimpant et lierre terrestre

Le malentendu provient souvent du fait qu’on appelle le lierre grimpant simplement “lierre”, ce qui prête à confusion avec une plante parfaitement comestible : le lierre terrestre (Glechoma hederacea), une plante aromatique de la famille des Lamiacées. Le lierre grimpant (Hedera helix), qu’on appelle également lierre commun appartient quant à lui à la famille des Araliacées.

Le lierre terrestre est une petite plante rampante aux feuilles arrondies et crénelées, qui dégage une odeur aromatique caractéristique lorsqu’on la froisse. Elle se consomme volontiers en salade, en tisane ou comme condiment. Le lierre grimpant, avec ses feuilles coriaces, brillantes et persistantes, ne présente aucune de ces qualités organoleptiques. Ses tiges s’accrochent aux supports verticaux grâce à des crampons, alors que le lierre terrestre rampe simplement au sol.

Écologie forestière : le lierre est-il un parasite ?

Le procès du lierre semble avoir été rendu il y a bien longtemps. Dès 77 après Jésus-Christ, Pline l’Ancien assurait au livre XVI de son Histoire naturelle « Le lierre tue les arbres ». Le lierre n’est pas un parasite. C’est une liane, il n’a donc pas de tronc et, incapable de porter son propre poids, il a besoin d’un support. Il rampe ainsi au sol pendant la première partie de sa vie, puis s’approche de la lumière en grimpant sur un support, arbre ou autre, et seulement alors il fleurit et fructifie.

Le lierre n’enserre pas non plus les arbres à la manière d’un figuier étrangleur, car ses tiges qui grimpent sur un même tronc sont peu liées les unes aux autres. Cependant le lierre peut peser très lourd, contraignant l’arbre à produire davantage de bois, ce qui lui coûte des ressources. Le lierre garde son feuillage toute l’année, et une étude a montré qu’il utilise l’eau surtout lors des journées douces de fin d’hiver et de printemps, quand les arbres à feuilles caduques n’en ont pas besoin parce qu’ils sont en repos hivernal.

Illustration des racines aériennes (crampons) permettant au lierre de grimper

Il suffit d’observer un lierre en fleur en octobre-novembre pour constater la présence abondante d’abeilles, nourries par le nectar de la plante. Dernière plante à fleurir avant l’hiver dans bien des endroits, le lierre favorise la survie hivernale de très nombreux insectes pollinisateurs, dont une visiteuse spécialisée, l’abeille du lierre. Après la floraison vient la fructification, toujours à contre-saison par rapport aux plantes dominantes : les fruits sont à maturité en décembre-janvier. Ils sont comestibles pour les oiseaux, bien que pas très recherchés. Mais quand l’hiver est rude et que les autres sources de nourriture sont épuisées, les merles, grives et autres passereaux y trouvent de quoi survivre. Les lianes jouent d’autres rôles importants dans les écosystèmes forestiers. Les spécialistes estiment que leur action est globalement favorable à la biodiversité forestière.

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