Henri Rivière : Un Maître Éclectique entre Japonisme et Paysages Français

Portrait d'Henri Rivière

Henri Benjamin Jean Pierre Rivière (1864-1951) fut un artiste aux multiples facettes : dessinateur, illustrateur, peintre-graveur, décorateur de théâtre, et collectionneur d'art extrême-oriental. Son œuvre, traversée par une soif constante d'innovations techniques et esthétiques dans le domaine de l'image, le place comme une figure singulière de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Profondément influencé par le japonisme, il est particulièrement célébré pour ses "Trente-six vues de la Tour Eiffel", un hommage manifeste aux "Trente-six vues du mont Fuji" d'Hokusai Katsushika.

Les Premiers Pas : De l'Enfance à la Bohème Artistique

Né à Paris le 11 mars 1864 (au 2, rue Brongniart), Henri Rivière est le fils de Prosper Rivière, négociant en dentelle, et d'Henriette Leroux. Il manifeste très tôt un goût prononcé pour l'art, créant dès l'âge de six ans une palette de peinture "maison" en broyant des pastels mêlés à de l'huile. Son enfance est marquée par le siège de Paris pendant la guerre franco-prussienne de 1870, obligeant sa famille à se réfugier à Ax-les-Thermes, la ville natale de son père, où il découvre avec émerveillement la nature.

De retour à Paris en 1873, il fait face à la mort de son père et à des difficultés financières qui l'obligent à déménager. Il devient alors voisin et ami de Paul Signac (1863-1935), futur peintre célèbre, avec qui il partage un premier atelier. Malgré le souhait de sa mère de le voir embrasser une carrière commerciale, Henri Rivière s'obstine dans sa voie artistique. Il apprend à dessiner en copiant des tableaux parus dans la presse artistique et fréquente assidûment les expositions de la revue La Vie moderne.

En 1881, la création du cabaret du Chat Noir par Rodolphe Salis l'introduit dans le milieu de la bohème montmartroise. Il en devient tour à tour reporter et dessinateur du journal, puis co-directeur de publication de l'Album du Chat Noir. Sa rencontre avec Rodolphe Salis en 1882 marque le début de son engagement dans ce cabaret, qu'il décrit comme le début du cabaret moderne. Rivière y signe occasionnellement articles ou dessins, explorant d'abord les possibilités de l'eau-forte, influencé par Gustave Doré.

L'Innovateur du Théâtre d'Ombres du Chat Noir

Scène du théâtre d'ombres du Chat Noir

C'est surtout en tant que directeur artistique du Théâtre d'Ombres du Chat Noir, à partir de 1886, que Henri Rivière laisse une trace mémorable. Il est nommé à ce poste par Salis, qui lui confie la direction artistique et technique. Il y développe une esthétique théâtrale nouvelle, intégrant des fonds de couleurs dès 1888, ce qui était une innovation pour l'époque. Rivière crée les silhouettes en zinc découpé et met en place des systèmes de lumières colorées. Ses spectacles, mêlant projections lumineuses sur écran de figurines en zinc en mouvement sur fond de décors polychromes obtenus par des filtres de couleurs, lecture de textes accompagnés de musique, mais aussi d'effets de vent et de fumée, ont un succès populaire considérable.

Parmi ses créations majeures, on compte La Tentation de Saint-Antoine (1887), La Marche à l'étoile (1890, un mystère en dix tableaux qui connaîtra une deuxième édition en 1899), L'Enfant prodigue (1894) et Clairs de lune (1896), dont la représentation précède de peu la fermeture définitive du Chat Noir en 1897. Un ultime spectacle, Le Juif errant, est présenté en 1898 au Théâtre Antoine.

Le succès de ces pièces d'ombres est conforté par la publication de livres-partitions, où Rivière, très impliqué dans leur édition, s'initie à l'art de la lithographie originale. La couverture, les ornementations et la police de caractères de plusieurs de ses éditions sont dessinées par son ami Georges Auriol, qui crée également pour lui une marque de maison et de nombreux monogrammes et cachets que l'on retrouve sur l'essentiel de ses estampes et publications. La police "Auriol", maintes fois utilisée par Rivière, est également l'œuvre de cet ami.

La Découverte de la Bretagne et l'Influence du Japonisme

Aquarelle d'Henri Rivière représentant un paysage breton

Henri Rivière découvre la Bretagne lors d'un premier voyage à l'été 1884 à Saint-Briac, d'où il revient avec un projet de trois eaux-fortes : Vieille maison au bord de la mer, Potager à la ville-Hue, et Les Ebihens. Visiblement séduit et inspiré, il retourne en Bretagne chaque été jusqu'en 1916. En 1895, il se fait construire une maison, baptisée Landiris, surplombant l'embouchure du Trieux à Loguivy, où le couple passera l'été. Contrairement à beaucoup de ses contemporains, Rivière ne s'attache pas à l'exceptionnel des fêtes et des apparats, et la figure humaine n'est pas au centre de ses représentations. Pour lui, la Bretagne devient « comme une dépendance des archipels nippons », selon Claude-Roger Marx. Le sentiment de la nature qu'exalte son œuvre entière rejoint le lyrisme serein du paysage oriental.

Son œuvre est profondément influencée par le japonisme. Il n'a jamais visité le Japon, bien qu'il soit souvent décrit comme un artiste d'ukiyo-e français. Cependant, il collectionne des estampes ukiyo-e et s'initie aux techniques d'impression sur bois. De 1889 à 1895, en autodidacte, il se lance dans la xylogravure polychrome, réalisant tout lui-même : le dessin, la gravure sur bois, la préparation des couleurs à l'eau comme les Japonais, et les tirages à la main. Son œuvre majeure de cette période est la série des "Paysages bretons", qui devait comprendre 100 planches mais s'est arrêtée à 56, dont 11 inachevées. Plusieurs projets de xylogravures de cette série phare ont finalement abouti des années plus tard sous forme de lithographies dans la série "Le Beau Pays de Bretagne".

La Lithographie et la Célébration de la Tour Eiffel

Après sa période Chat Noir et xylogravure, Rivière commence en 1897 des séries de lithographies en collaboration étroite avec l'imprimeur éditeur Eugène Verneau, installé à Paris. Il dessine à Paris et en Bretagne des dessins préparatoires en technique mixte (encre, mine de plomb, aquarelle et gouache). Il réalise jusqu'à 15 couleurs par lithographie, un travail considérable exigeant un dessin minutieux sur pierre, une préparation précise des encres et une imprimerie rigoureuse. Il suit chaque étape du processus d'impression, agissant en technicien et chercheur autant qu'en artiste. Sa période intense de lithographe dure un peu plus de 10 ans, de 1897 à 1908.

Témoin de la construction de la Tour Eiffel, qu'il photographie lors d'une visite du chantier, Henri Rivière lithographie les "Trente-six vues de la Tour Eiffel" en hommage aux "Trente-six vues du mont Fuji" d'Hokusai. Sa première idée était un album de gravures sur bois, mais il préfère la lithographie pour sa plus grande capacité de diffusion. Les trente-six planches sont réunies en 1902 dans un ouvrage édité à 500 exemplaires. Il s'intéresse à la tour érigée par Gustave Eiffel dès le début de sa construction, avec une xylographie montrant des ouvriers chargeant des pierres avec les quatre piliers obliques encore soutenus par les échafaudages, une opération de l'automne 1887. En mars 1889, peu avant la fin du chantier, il réalise un reportage mémorable, escaladant la tour jusqu'à son sommet en compagnie de membres du Chat Noir. Ces expéditions collectives prenaient souvent une dimension théâtrale. Il saisit la monumentalité novatrice de l'architecture métallique, les surprises plastiques de l'entrelacs des poutrelles et les conditions de travail vertigineuses des ouvriers. Quatre de ces compositions seront transposées en lithographie dans son fameux recueil.

Estampe des Trente-six vues de la Tour Eiffel

Le lithographe franchit un pas décisif lorsqu'il entreprend, avec l'imprimeur Eugène Verneau, la réalisation d'« estampes décoratives en couleurs » destinées à orner les intérieurs privés et publics. La diffusion plus large que permet la lithographie remplace le caractère confidentiel des tirages de gravures sur bois. Rivière reste attentif aux recherches chromatiques, cherchant à transposer dans la lithographie les effets de dégradés de ses gravures sur bois. Les "Aspects de la nature" (1897-1899), une suite de seize lithographies de grand format tirée à 1 000 exemplaires, répondent aux critères d'éducation au beau par l'image. En 1900, la suite de huit lithographies de grand format intitulée "Paysages parisiens" apporte un pendant monumental aux "Trente-six vues de la Tour Eiffel". Avec "La Féerie des heures" (1901-1902), seize lithographies tirées à 2 000 exemplaires, Rivière aborde un de ses sujets de prédilection : les changements atmosphériques et météorologiques au fil des heures du jour et des saisons. Les planches de la série du "Beau pays de Bretagne" sont éditées de 1898 à 1917, tandis que sa dernière série, "Au vent de Noroît", demeure inachevée.

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La Photographie : Un Regard Pionnier

Muni d'une chambre à main, Henri Rivière débute ses expériences photographiques vers 1889 et les poursuit jusqu'au tournant du siècle à Paris, où il vit et arpente boulevards et quais, et à Loguivy, en Bretagne, où il se fait construire une maison pour les mois d'été. Il utilise un appareil en bois simple et léger, une « chambre à main » à soufflet facile à transporter. Habile technicien, il effectue lui-même les tirages par contact sur un papier mat argentique ou cyanotype, lequel offre une teinte d'un profond bleu de Prusse.

À Paris, il capture des scènes de rue et des paysages urbains, tandis qu'en Bretagne, il s'intéresse aux activités rurales et portuaires, ainsi qu'aux travaux de son logis. Il explore à la fois l'espace public et la sphère privée. Le sujet de ses photos est souvent Eugénie Ley (1864-1943), sa compagne rencontrée en 1888 et épousée en 1895. Saisie dans leur appartement parisien, dans les rues de Montmartre, dans le jardin de la maison de Loguivy ou dans la lande de Paimpol, elle apparaît sur bon nombre de clichés. Plus de trois cents images issues de cette production photographique sont répertoriées. Le musée d'Orsay conserve 168 de ses tirages, provenant de deux dons prestigieux : le fonds Gustave Eiffel (1981) et le fonds Henri Rivière offert en 1986 par ses amies proches, les filles Noufflard. En 1987, le musée d'Orsay a complété cet ensemble par l'acquisition de 83 autres tirages relatifs à Paris et à la Bretagne.

Son approche photographique est caractérisée par une immense créativité, un regard curieux, novateur et moderne. On retrouve dans ses photographies de la Tour Eiffel des effets de plongée depuis la tour sur le Trocadéro en contrebas, de flou dans le lointain, et des contreplongées vers le ciel sur lequel se détache, tel un squelette, l'architecture métallique animée par la présence humaine en silhouettes. Ces éléments rappellent l'esthétique du théâtre d'ombres, mais également certains paysages d'Hokusai et de Hiroshige qui jouent sur l'échelonnement des plans.

Un Collectionneur Averti d'Art Extrême-Oriental

Henri Rivière était un grand admirateur des estampes japonaises et un collectionneur passionné d'art extrême-oriental. Ses mémoires, Les Détours du chemin, publiées en 2004, révèlent les circonstances de sa découverte des arts nippons. À la fin des années 1890, Odon Guéneau de Mussy l'introduit chez le célèbre marchand Siegfried Bing, dont le magasin, L'Art nouveau, est situé rue de Provence. Il y découvre poteries, bronzes, gardes de sabre, étoffes et, surtout, des estampes qui le séduisent plus que tout. Guéneau de Mussy le conduit également chez Florine Langweil et Hayashi Tadamasa. Le magasin de Florine Langweil, spécialisée dans l'importation directe d'objets d'art anciens de Chine et du Japon, est alors situé boulevard des Italiens. Madame Langweil joue un rôle important dans l'éducation de Rivière à l'art japonais et dans sa vie personnelle, par leurs liens d'amitié.

La part la plus importante de sa collection, Rivière la doit à Hayashi Tadamasa (1853-1906), rencontré vers 1900. En 1902, le marchand japonais lui commande des peintures murales pour la décoration de la salle à manger d'une maison qu'il se fait construire à Tokyo. En guise de rémunération, Hayashi lui propose de se servir dans sa collection personnelle d'estampes, de livres illustrés, de laques et de poteries. Grâce à cette amitié, la collection de Rivière est d'une richesse surprenante au regard de ses moyens financiers limités.

Estampe japonaise de la collection d'Henri Rivière

Si une partie de la collection japonaise de Rivière a été vendue aux enchères après sa mort en 1953, la plus grande part a été conservée par Henriette et Geneviève Noufflard, puis acquise par dation par le département des Estampes et de la photographie de la Bibliothèque nationale de France en 2007. Cet ensemble exceptionnel se compose de 800 pièces, dont 749 estampes et 49 livres illustrés. Les limites chronologiques de la collection, de 1765 à 1865, correspondent au siècle d'or de l'estampe japonaise. Il s'agit de gravures sur bois appartenant à l'école de l'Ukiyo-e, avec une place prédominante pour le paysage (550 pièces). Les deux noms qui se détachent sont Utagawa Hiroshige (450 pièces) et Katsushika Hokusai (130 pièces), qui furent pour Rivière une source d'inspiration récurrente. Rivière possédait notamment la série complète des "Trente-six vues du Mont Fuji" d'Hokusai.

Sa collection d'art extrême-oriental ne se réduit pas aux seules estampes japonaises ; elle comprenait également de nombreux objets tels que paravents, laques, inrō, écritoires et céramiques d'époques diverses, dont certains sont entrés par legs au musée Guimet en 1952 et au musée des Arts décoratifs en 1954.

La Fin d'une Carrière et un Héritage Durable

En 1906, une monographie par Georges Toudouze, intitulée Henri Rivière Peintre et Imagier, loue ses talents de créateur d'estampes polychromes. La couverture, les ornementations et la police de caractères sont dessinées par Georges Auriol. En 1913, après avoir vendu sa maison de Loguivy, Rivière et sa femme Eugénie sont invités par les Noufflard à visiter l'Italie. Cependant, la santé fragile d'Eugénie l'empêche de s'y rendre.

En 1916, il met fin à son activité de graveur et de lithographe pour ne plus s'adonner qu'à l'aquarelle, une technique qu'il pratiquait depuis 1890. Très largement inspirées par la Bretagne jusqu'en 1916 (année de son dernier séjour), ces aquarelles représentent également d'autres régions de France, au gré de ses séjours : la Provence (1923-1944), les Pyrénées, la Savoie, l'Auvergne, la Normandie, le Périgord et l'Île-de-France.

Aquarelle tardive d'Henri Rivière

En 1921, le Musée des Arts Décoratifs lui consacre une grande exposition, réunissant 151 aquarelles, 28 bois et 30 eaux-fortes. Cette exposition marque la fin de sa carrière publique. Bien que la critique soit élogieuse, il se retire de la place publique pour se consacrer à sa femme et ses amis.

En 1939, trois jours avant la mobilisation, le couple quitte Paris pour se réfugier à Buis-les-Baronnies, dans la Drôme. Rivière s'occupe tendrement de sa femme, devenue aveugle. Eugénie décède le 24 mai 1943, après cinquante-cinq ans de complicité. Profondément choqué, Rivière sombre dans la neurasthénie et le chagrin. Ses amis, André Noufflard, le soutiennent et l'emmènent en Dordogne. Il se rétablit lentement et se remet à l'aquarelle. Cependant, en novembre 1944, une atteinte oculaire brutale le rend presque aveugle et l'oblige à renoncer à son art.

À partir de 1947, il entreprend la rédaction de ses mémoires, Les Détours du chemin - Souvenirs, notes et croquis, qui ne seront publiées qu'en 2004. Henri Rivière meurt le 24 mars 1951, à 87 ans, à Sucy-en-Brie, chez Henriette Noufflard. Il est enterré à Fresnay-le-Long, où les cendres de sa femme le rejoignent, conformément à ses désirs.

En marge de son activité artistique, Rivière s'est investi dans une activité éditoriale, diffusant les connaissances acquises grâce à sa collection. Entre 1913 et 1925, il mène cinq projets éditoriaux, dont un sur la céramique extrême-orientale et un autre sur la collection d'art chinois de son ami Osvald Sirèn. La qualité des reproductions des œuvres dans ses ouvrages en fait des instruments de travail scientifique.

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