L’Énigme de l’Ivraie : Entre Gestion Agricole et Mystère de l’Existence

La question de la coexistence entre le bon grain et les herbes folles traverse les siècles, trouvant ses racines aussi bien dans les textes sacrés que dans les préoccupations agronomiques les plus contemporaines. Cette problématique, qui lie intimement la métaphysique à la gestion des sols, nous invite à réfléchir sur la nature de la pureté, la gestion du vivant et les limites de notre capacité à trier le monde.

La Parabole du champ : Une sagesse antique face à l’énigme du mal

Dans l’Évangile, Jésus utilise l’image du bon grain et de la mauvaise herbe pour évoquer le mystère du mal et nos tentatives pour l’éradiquer. Comment faire disparaître les mauvaises herbes ? Comment éradiquer l’ivraie qui envahit les champs ? La question est légitime pour le cultivateur qui désire engranger le maximum de récoltes, ce grain blond et abondant venu couronner les efforts d’un dur labeur.

Pour Jésus, agrobiologiste avant l’heure, les herbes folles et autres graminées sauvages n’ont pas besoin d’être arrachées. Mieux vaut attendre plus tard et laisser monter ensemble bonnes et mauvaises graines. On évitera ainsi de détruire les pousses prometteuses dans un tri sélectif bien trop précoce. Les paraboles, comme celle du semeur ou du levain dans la pâte, sont des histoires qui paraissent simples mais qui ne sont « pas toujours logiques ». C’est « quelque chose qu’il ne faut pas prendre au pied de la lettre ». Il faut en effet entrer dans une démarche de foi pour les comprendre.

Illustration symbolique d'un champ de blé mêlé d'ivraie sous une lumière matinale

La présence du mal dans le monde est une énigme. Avec le jésuite et psychanalyste Denis Vasse, on peut identifier le mal comme étant « quelque chose qui vient s’attaquer à la vie en nous ». On a des élans d’amour, de vie, des moments où on comprend les choses et puis il y a des choses contraires qui viennent, y compris de notre propre cœur, se moquer de la vie en nous.

La tentation de la pureté et ses limites

Pleins de bonne volonté, les serviteurs veulent enlever les mauvaises herbes : en voulant éradiquer le mal, ils cèdent à la tentation de la pureté. « L’éradication du mal, qu’est-ce qu’on est tentés par ça ! Essayer de cultiver une pureté, de se surveiller pour ne pas faire ci, ne pas faire ça, quitte à ne plus rien faire du tout parce qu’on n’est pas assez purs. » Face à notre volonté de perfection, Jésus nous dit de laisser faire, que le bien et le mal « seront séparés en temps utile ».

Dans un ouvrage qui se présente comme un « Dictionnaire décalé du vocabulaire tiré de la Bible », nous apprenons que zizanie vient du grec zizanion qui signifie « ivraie », mauvaise herbe, désignant une graminée très nuisible pour les céréales. L’histoire est celle d’un paysan qui voit croître dans son champ de blé de l’ivraie qu’un de ses ennemis a semé pour lui nuire. Le paysan demande à ses esclaves de ne pas arracher l’ivraie de peur de détruire en même temps le blé.

Schéma illustrant la compétition racinaire entre une céréale cultivée et une adventice

Le blé est perçu dans les mythes comme un symbole de civilisation car il est associé à l’idée de maîtrise de l’agriculture. À l’opposé, tout ce qui nuit au développement de la céréale est perçu comme une remise en cause de la civilisation et un retour vers le sauvage.

La science des adventices : Une biodiversité à gérer

Bruno Chauvel, chercheur à l’unité mixte de recherche Agroécologie, souligne que les graines d’adventices représentent une formidable réserve de biodiversité. Elles ont des tailles, des couleurs, des formes, des ornementations variées. Dans les années 1940, une baisse du nombre d’espèces et du nombre de graines est survenue dans les champs, résultat de l’avènement des herbicides. Sur une parcelle agricole, on estime qu’il y avait de l’ordre d’une centaine de millions de graines par hectare au début du 20e siècle, contre seulement une trentaine de millions aujourd’hui.

Une utilisation plus modérée des herbicides tend actuellement à faire repartir ce chiffre à la hausse. Les graines sont des organismes vivants qui respirent et ne sont pas éternels. Elles restent capables de germer après 20, 30, peut-être 50 ans selon les espèces. Il faut donc contrôler le stock pour ne pas être débordé. Le tri, le tamisage et l’identification requièrent des connaissances poussées.

Les difficultés de désherbage en grande culture. Introduction, bilan et réflexions. Vidéo N°1

Protection sanitaire et lutte contre les pathogènes

La gamme des traitements de semences (TS) céréales offre une protection contre diverses maladies des semences ou du sol et contre les ravageurs. Ces traitements, souvent incontournables dans les situations à risque, sont à utiliser à bon escient. Le choix de ce type de protection s’appuie notamment sur la qualité sanitaire des semences, l’historique parcellaire et la date de semis.

La carie commune du blé reste présente sur le territoire en raison du fort pouvoir de propagation des spores. Un seul épi carié contient des millions de spores qui, disséminées lors du battage, viennent contaminer la récolte, les futures semences, le sol ainsi que le matériel agricole. La lutte chimique repose uniquement sur la protection fongicide. Plusieurs traitements sont très efficaces face à une contamination des semences et du sol. Citons par exemple Vibrance Gold, Celest Power, Rubin Plus ou encore Redigo.

En agriculture biologique, face à la contamination, deux spécialités sont autorisées : Copseed et Cerall. Copseed, à base de sulfate de cuivre tribasique, présente une efficacité plus régulière que Cerall, bien que celle-ci ne soit pas totale. De même, le vinaigre est une substance de base autorisée pour lutter contre la carie portée par les semences. Le procédé ThermoSem, système breveté de désinfection par air chaud et humide, offre une alternative intéressante, mais ne permet pas de s’affranchir de la maladie si la contamination vient du sol.

Le défi du charbon nu et des fusarioses

Sur orge, la présence de charbon nu est toujours signalée sur le territoire. La contamination des semences n’est pas visible car c’est l’embryon qui est infecté. En cas de suspicion, le recours à un traitement très efficace est recommandé. Les essais conduits par ARVALIS et la FNAMS confirment la très bonne efficacité de Celest Orge Net avec l’apport de tébuconazole.

Notons toutefois que la résistance du charbon nu aux SDHI, identifiée à la fin des années 80, est toujours présente sur le territoire. Elle peut être sélectionnée par des traitements dont l’efficacité n’est pas totale. Il convient donc d’être prudent quant à l’usage des produits pour éviter la diffusion de résistances identifiées dans les parcelles de production.

Concernant les fusarioses, la présence de différents champignons sur et dans les semences peut entraîner des manques à la levée. Il est recommandé de trier soigneusement les semences après avoir séparé les lots particulièrement contaminés et d’appliquer en complément un traitement adapté. Différentes spécialités fongicides combattent efficacement ces pathogènes, permettant des gains significatifs de peuplement et de rendement.

Maîtrise des ravageurs du sol

La lutte contre le champignon du sol responsable du piétin échaudage s’appuie sur différentes techniques agronomiques et le traitement de semences à base de silthiofam. La spécialité Latitude XL a confirmé un contrôle partiel des symptômes sur racines avec un gain significatif de rendement en blé sur blé.

Deux pyréthrinoïdes sont disponibles pour lutter contre les ravageurs du sol : la téfluthrine ou la cyperméthrine. Elles permettent de contenir les attaques de taupins avec une efficacité moyenne de l’ordre de 50 % à l’automne. Leur efficacité reste plus partielle vis-à-vis des attaques tardives au printemps. Contre la mouche grise, présente essentiellement dans le Nord et le Centre, ces traitements présentent une efficacité comparable et partielle. Ils sont à accompagner de mesures agronomiques adaptées sur les parcelles à risque. Contre le zabre des céréales, seuls les traitements de semences à base de téfluthrine sont autorisés. Ces outils, bien que partiaux, demeurent des composantes essentielles de la protection des cultures dans un système où la vigilance et la connaissance du terrain restent les meilleurs alliés de l'agriculteur.

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