L’histoire humaine est souvent narrée comme une marche triomphale vers le progrès, une épopée arrachant l’humanité aux vicissitudes de la nature. Pourtant, une lecture alternative, portée par des chercheurs comme l’écologue Paul Shepard ou l’anthropologue James Scott, propose une vision radicalement différente. Et si cette séquence qui s’est ouverte voici quelques milliers d’années avec la sédentarisation progressive des groupes humains, l’émergence de l’agriculture et des premiers États ou proto-États n’était qu’une excroissance monstrueuse, une parenthèse malheureuse dans le cours de l’histoire humaine ? Qu’elle avait même précipité les sociétés humaines dans un processus écocide et autodestructeur dont nous ne mesurons qu’aujourd’hui toute la gravité ?
La nostalgie de l’équilibre pléistocène
« Durant les trois millions d’années du Pléistocène, écrit Paul Shepard, l’humanité était peu nombreuse, sensible aux saisons et aux autres formes de vie, humble dans son attitude face à la terre, et elle n’était pas troublée par l’idée d’être une espèce parmi beaucoup d’autres. » Dans cette perspective, la taille des groupes était idéale pour les relations humaines et la liberté humaine, la santé était bonne en dépit d’un taux de mortalité infantile élevé, l’alimentation était conforme à notre physiologie d’omnivore et à notre adaptabilité avisée, et notre écologie était stable et non polluante. « La qualité de la vie humaine, rajoute Paul Shepard, a commencé à se détériorer avec la domestication des plantes et des animaux. » Avant les débuts de l’agriculture, les sociétés humaines pratiquaient la chasse et la cueillette pour se nourrir. Puis une transition s’est effectuée vers l’agriculture et l’élevage grâce à la domestication d’espèces végétales et animales, au cours de ce qu’on appelle la révolution néolithique.

Le tournant du Néolithique : une lente transition
Cette révolution s’est déroulée entre 10 000 et 2 500 ans av. J.-C. et a débuté indépendamment dans plusieurs régions du globe, dont la plus connue est le croissant fertile en Mésopotamie. Elle s’est ensuite propagée grâce à des migrations de populations et des diffusions de connaissances vers d’autres régions, comme l’Europe ou l’Asie. Plus qu’une révolution, c’est une évolution lente et géographiquement disparate qui s’est installée. Comme l’explique Jean Guilaine, « le néolithique, c’est d’abord la première manipulation de la matière vivante ; végétale ou animale, par l’homme et la construction d’un milieu désormais contrôlé ».
C’est un tournant majeur dans l’histoire humaine, car le développement de l’agriculture a permis la sédentarisation et la formation de villages puis de villes, la modification importante de l’environnement pour l’adapter à cette nouvelle production, la possibilité d’une économie de commerce, mais a aussi été à l’origine d’une modification de l’alimentation et des interactions avec les autres espèces - domestiquées ou parasites. Tous ces changements ont provoqué une modification des pressions de sélection s’exerçant sur les populations humaines. Alors que l’être humain est souvent considéré comme une nouvelle force influençant l’évolution des espèces domestiques et comme étant en quelque sorte en dehors de la nature, les conséquences de la révolution néolithique montrent qu’il a aussi été, involontairement, un acteur de sa propre évolution.
L’évolution biologique face à l’assiette néolithique
La domestication des animaux a offert une nouvelle ressource alimentaire, contenant lipides, protéines, sucres, vitamine D et sels minéraux. Cependant, la digestion du lait à l’âge adulte pose un défi physiologique majeur. Le sucre présent dans le lait est le lactose, qui est composé de glucose et de galactose. L’accès à cette source d’énergie par les petits mammifères est rendue possible par la production en grande quantité dans leur intestin grêle de la lactase. Après le sevrage, la plupart des Mammifères ne produisent plus cette enzyme.
Chez l’homme, la capacité à digérer le lait à l’âge adulte est liée au gène LCT. Cinq mutations causales ont été identifiées, responsables du phénotype de persistance de la lactase. Des études de génétique évolutive ont montré que le locus du gène LCT a été soumis à de fortes pressions de sélection il y a entre 2 000 et 20 000 ans, un peu plus ancienne en Europe qu’en Asie. La sélection a été aussi forte sur ce locus que sur ceux apportant une résistance à la malaria.

Selon l’hypothèse historico-culturelle, les individus portant ces mutations auraient pu étendre leur régime alimentaire. Cependant, le microbiote joue également un rôle : une flore intestinale adaptée peut réduire les désagréments liés à la consommation de lait. De plus, toutes les espèces laitières ne produisent pas un lait aussi riche en lactose. Le développement de l’agriculture a également favorisé la sélection de l’amylase salivaire (AMY1) pour digérer l’amidon des céréales. Les humains possèdent de multiples copies du gène AMY1, permettant une digestion plus importante de l’amidon dans la bouche, une particularité corrélée au changement de mode d’alimentation et à la maîtrise du feu.
Les ombres portées : densité et maladies
Le développement de l’agriculture et l’urbanisation n’ont pas eu que des effets positifs sur l’évolution humaine. Le Néolithique fut lié à une croissance démographique importante et à une urbanisation croissante, augmentant la densité de population. Cette densité, associée au commerce et aux migrations, a facilité la propagation de maladies. La tuberculose, par exemple, était déjà présente dans les populations humaines bien avant la domestication du bétail, mais la densité de population a intensifié sa propagation.
La brucellose est une autre maladie d’origine zoonotique qui a émergé suite à la domestication des ovins et caprins. Des recherches ont modélisé la transmission de cette maladie à partir de données paléontologiques, confirmant que la concentration des animaux et des hommes est un facteur déterminant dans la persistance de maladies endémiques. L’être humain, en voulant modifier des espèces pour son utilisation propre, a en fait modifié les contraintes de son environnement et, par la même, la direction de sa propre évolution, s’exposant aux pressions de sélection induites par ces organismes.
Une transformation sociale et technique profonde
La sédentarisation, moteur de ces changements, a également bouleversé la structure démographique. Pour expliquer le « baby-boom » néolithique, les chercheurs indiquent que la sédentarisation a séparé les bébés de leur mère, le sevrage devenant plus précoce. En effet, au Paléolithique, les nomades transportaient leurs enfants, maintenant un contact quasi perpétuel, ce qui limitait la fertilité féminine. La sédentarisation a favorisé des grossesses plus rapprochées.
Tout Savoir Sur: LE NÉOLITHIQUE (préhistoire)
L’artisanat s’est également développé au sein de ces sociétés. L’invention de la céramique est une conséquence logique des besoins de stockage pour les récoltes de céréales. Le polissage des outils, comme la hache et l’herminette, a permis un travail du bois et de la terre plus efficace. Plus tard, le travail des métaux, du cuivre au bronze puis au fer, a révolutionné les capacités techniques humaines.
Le Néolithique : héritage et questionnement
Pour Jean Guilaine, l’archéologie est une science citoyenne indispensable : « L’archéologie, c’est la mémoire et l’histoire commune, je parle d’une science citoyenne car l’homme sans savoirs ni connaissance n’est rien. » Cette période complexe, où l’homme intervient sur son milieu et commence à agir sur son biotope, a posé les bases de notre monde actuel. Le Néolithique fut une étincelle et, d’une étincelle, on peut faire autre chose qu’un incendie.
Alors que nous observons les conséquences de l’agrobusiness moderne, il devient crucial de se pencher sur cette transition. Ces sociétés brulaient ou abattaient des forêts pour créer des espaces nus et cultivables, aménageaient des systèmes hydrauliques et construisaient des puits dans les zones arides. En cherchant à dominer la nature, l’homme a entamé une transformation irréversible. L’archéologie, avec les sciences naturelles, nous aide à établir le bilan des rapports de l’homme à l’environnement, servant potentiellement d’assise à une humanité plus avertie et plus vertueuse, consciente que l’aventure néolithique fut à la fois une prouesse technique et un défi existentiel pour l’équilibre biologique de notre espèce.