L'Art du Bonsaï : Exploration des Styles Multi-Troncs et de l'Esthétique Végétale

L'art du bonsaï, dont les racines plongent dans les traditions anciennes de la Chine avant de trouver son plein épanouissement esthétique au Japon, est une quête permanente de la perfection naturelle miniature. Bien plus qu'une simple reproduction, le bonsaï doit évoquer la puissance et l'essence même de l'arbre mature. La classification des styles, souvent basée sur la nature elle-même, permet aux pratiquants de structurer leurs créations autour de concepts visuels forts. Parmi ces styles, ceux impliquant plusieurs troncs occupent une place de choix pour leur capacité à symboliser l'unité, la diversité et la résilience face aux éléments.

La Philosophie des Styles Multi-Troncs

Dans l'univers du bonsaï, le passage d'un tronc unique à plusieurs troncs marque une transition vers une complexité narrative accrue. Lorsqu'un arbre possède plusieurs tiges, l'enjeu esthétique n'est plus seulement de mettre en valeur un individu, mais de chorégraphier une interaction entre des entités partageant une origine commune.

Le Style Double Tronc (Sokan) est un style de bonsaï qui met en avant deux troncs distincts émergeant d’une racine commune, évoquant un arbre composé de deux individus. L’élément central du Sokan est la présence de deux troncs distincts qui émergent de la même base racinaire, renforçant le lien entre les deux parties de l’arbre. Le Sokan peut symboliser l’unité, la coopération ou l’interdépendance entre les deux troncs, ajoutant une dimension symbolique à la présentation.

Contrairement au plus petit, le tronc le plus épais qui est aussi le plus développé se développe de manière verticale. Ces deux troncs doivent former deux couronnes de feuilles. Le style Sokan peut être le résultat de la pousse de deux plantes provenant de graines collées ensemble et qui fusionnent par la suite par une greffe naturelle qui les joint à leur base.

Schéma illustrant la structure d'un bonsaï Sokan avec deux troncs d'épaisseurs distinctes

Le Style Kabudachi : L'Unité dans la Diversité

Le Style Troncs Multiples (Kabudachi), également connu sous le nom de Kabudachi en japonais, est un style de bonsaï qui met en avant trois troncs ou plus émergeant d’une racine commune. La caractéristique centrale du Kabudachi est la présence de plusieurs troncs émergeant de la même base racinaire. Ces troncs peuvent être de tailles différentes, ce qui ajoute de la variété et de l’intérêt visuel à la composition.

Dans la nature, ce phénomène survient lorsqu'un arbre meurt ou subit une chute, permettant à de nouvelles pousses de naître de la souche, de se développer et de fusionner à la base. Contrairement à une forêt (Yose-ue), les troncs du Kabudachi ne se concurrencent pas véritablement ; ils partagent une cime commune ou des cimes distinctes, formant une structure unifiée.

L'harmonie visuelle est ici capitale. Bien que différents, les troncs doivent créer une cohérence avec une apparence globale équilibrée. Le pot choisi pour un bonsaï de style Kabudachi doit être assez large pour accommoder la base racinaire commune tout en offrant stabilité et équilibre visuel. Le Kabudachi symbolise l'interdépendance entre les différentes parties de l'arbre.

Comment faire un bonsaï en touffe - Kabudachi

Distinctions Fondamentales avec le Style Forêt (Yose-ue)

Il est crucial de ne pas confondre le style Kabudachi avec le style Yose-ue. Si le style forêt ressemble énormément au style troncs multiples, la différence fondamentale est qu’il est constitué de plusieurs arbres ayant des systèmes racinaires indépendants, plutôt que d'un seul arbre avec plusieurs troncs.

Le style Yose-ue reproduit un taillis, un bosquet ou une forêt en miniature. Il est composé d'autant d'arbres qu'on le veut, mais en nombre impair (sauf au-delà de onze, où les nombres pairs sont admis). Les arbres sont plantés en quinconce pour qu'aucun tronc ne soit caché par un autre, ce qui confère à la forêt une allure plus réaliste et naturelle.

En fonction du nombre de sujets, le style prend des noms spécifiques : sambon-yose (3 arbres), gohon-yose (5 arbres), nanahon-yose (7 arbres), et kyûhon-yose (9 arbres). Les arbres les plus développés sont placés au milieu d'un grand pot peu profond, tandis que les plus petits sont disposés sur les côtés pour participer à une unique couronne harmonieuse.

Classification par Nombres de Troncs

L'art du bonsaï, élevé au rang de discipline formelle, utilise des codifications précises pour nommer les spécimens selon leur architecture :

  • Tankan : 1 tronc
  • Sokan : 2 troncs
  • Sankan : 3 troncs
  • Gokan : 5 troncs
  • Nanakan : 7 troncs
  • Kyukan : 9 troncs
  • Tsukami-Yose : plus de 9 troncs

Chaque configuration exige une attention particulière au nebari (racines apparentes). Dans le cas du Kabudachi, le nebari doit être en étoile, renforçant l'idée d'unité entre les différentes parties de l'arbre.

Tableau comparatif des noms des styles de bonsaï en fonction du nombre de troncs

Les Fondements des Styles à Tronc Unique : Référence et Contraste

Pour bien comprendre la complexité des styles multi-troncs, il faut examiner les styles "parents" qui dictent les règles de la verticalité et du mouvement :

Le Style Droit Classique (Chokkan)

Ce style semble être né de la recherche de l’arbre parfait, stable et vieux. Il est très commun dans la nature, particulièrement quand l’arbre est exposé à beaucoup de lumière, sans être confronté à la concurrence d’autres arbres. Le tronc doit être parfaitement droit, rectiligne, sans aucun mouvement. Pour ce style, la conicité du tronc doit être clairement visible : plus épais à la base, il devient progressivement plus étroit avec la hauteur. Le racinaire est en étoile, parfaitement étalé autour du tronc.

Le Style Balai (Hokidachi)

Idéal pour les arbres à feuilles caduques ayant une ramification dense et fine, comme l'orme ou l'érable. Le tronc est droit et vertical et ne se termine pas à la cime ; ses branches rayonnent dans toutes les directions à environ 1/3 de la hauteur de l’arbre, créant une couronne arrondie à laquelle répond un nebari étoilé.

Le Style Droit Informel (Moyogi)

Très répandu, le tronc pousse verticalement, approximativement, dans une forme de ‘S’, et porte des branches à chaque courbe. Ce style imite un arbre qui a dû chercher le soleil, s'inclinant d'un côté pour compenser une situation ombragée.

Adaptation des Styles aux Conditions Extrêmes

La nature dicte des formes que le bonsaï cherche à évocation par des contraintes mécaniques ou esthétiques. Le style Penché (Shakan), par exemple, représente un arbre incliné comme s’il était battu par les vents. Le tronc pousse à un angle de 45° à 60° par rapport à la verticale, avec des racines bien développées d'un côté pour maintenir l'arbre debout.

Le Style Cascade (Kengai), quant à lui, s'inspire d'arbres vivant sur des parois rocheuses, pliés vers le bas par le poids de la neige ou des chutes de pierres. En bonsaï, l'arbre se développe vers le haut sur une petite distance, puis se plie vers le bas. Les branches inférieures alternent à droite et à gauche le long d'un tronc en forme de 'S'. Il demande une grande maîtrise de la ligature, car l'orientation de pousse est opposée à la tendance naturelle de l'arbre.

Dans le cas du Style Littoral (Fukinagashi) ou "battu par les vents", le tronc comme les branches poussent d'un seul côté, comme si un vent constant avait forcé la silhouette dans une direction unique. Ces styles, bien que dramatiques, rappellent la lutte pour la survie, souvent accentuée par des éléments comme le Jin (branche morte) ou le Shari (écorce enlevée sur le tronc), dramatisation du combat contre les éléments.

Illustration d'un bonsaï en style Kengai posé sur une paroi rocheuse simulée

L'Importance de la Conicité et de la Proportion

Quel que soit le style, la conicité reste un pilier de la crédibilité esthétique. Un bonsaï réussi doit avoir une conicité qui est clairement lisible depuis la base, ou le nebari, jusqu'au sommet de l'arbre. Pour les conifères en style droit, les branches doivent avoir un angle légèrement incliné, reflétant le mouvement global de l'arbre, tout en restant statiques.

L'objectif final est l'harmonie. Il faut éviter l'effet "pompon" ou la boule disgracieuse ; les nuages de feuillage doivent être distincts les uns des autres sans s'entremêler. Pour les arbres droits formels, on évite les branches opposées en "rayon de bicyclette". La structure doit être pensée pour que chaque branche reçoive un maximum de soleil sur toutes ses parties, une exigence dictée par la physiologie végétale réelle, transposée ici dans l'art de la miniature.

La Classification par Dimensions : De la Main à la Propriété

L'échelle du bonsaï définit également le rapport entre l'humain et l'arbre :

  • Shito : Mini bonsaïs mesurant moins de 7,5 cm, demandant une attention constante à l'arrosage.
  • Mame et Shohin : De 7,5 à 23 cm. Ce sont des bonsaïs "à une main" qui condensent l'essence de l'arbre dans la paume.
  • Kotate-mochi ou Komono : Entre 15 et 30 cm. Ce sont les plus courants, offrant un bon équilibre pour le travail de la structure.
  • Chu bonsai : De 30 à 90 cm.
  • Omono : De 90 à 120 cm. Ce sont des pièces "à quatre mains" nécessitant plusieurs personnes pour être déplacées.
  • Hachy-Uye : Bonsaïs de jardin de plus de 130 cm.

Chaque dimension impose ses contraintes. Plus l'arbre est petit, plus la gestion de l'humidité du substrat est délicate, tandis que les grands spécimens Omono demandent une réflexion architecturale sur leur emplacement au sein d'un jardin, souvent placés à l'entrée comme signe de prospérité.

Schéma des différentes échelles de bonsaïs et leur manipulation humaine associée

L'Évolution vers le Style Neagari : Racines Apparentes

Le style Neagari s'inspire des arbres très anciens, poussant souvent sur des terrains rocailleux. Ces arbres sont obligés de chercher avec leurs racines des sols riches en nutriments, souvent situés dans des fissures ou des trous profonds. Avec le temps, ces racines finissent par être exposées à l'air libre, donnant l'aspect d'un arbre monté sur pilotis.

En bonsaï, ce style est fascinant car il montre l'arbre dans une configuration de survie. Contrairement aux styles sur roche (Ishitsuki), les racines ne s'agrippent pas à un substrat minéral mais s'élèvent librement, constituant une partie visuelle du tronc lui-même. C'est une évocation du temps qui passe, de l'érosion du sol et de la persévérance végétale.

L'art du bonsaï, à travers cette diversité de styles et de méthodes, continue de fasciner car il n'est jamais figé. Il demande à l'amateur d'observer la nature, de comprendre les contraintes climatiques, géologiques et biologiques qui façonnent chaque arbre, pour ensuite, avec patience et technique, en offrir une évocation poétique, stable et harmonieuse dans un pot. La maîtrise de ces techniques, de la ligature à la taille, est un chemin vers une compréhension plus profonde de la vie sauvage.

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