Le palmier à huile (Elaeis guineensis), une culture d'une importance capitale pour les pays du Sud, fournit l'essentiel des corps gras alimentaires et joue un rôle économique majeur. Cependant, sa culture est constamment menacée par des maladies parasitaires, souvent mortelles, qui s'aggravent particulièrement lors des replantations. Parmi ces menaces, la fusariose vasculaire et la pourriture basale du stipe, causée par le genre Ganoderma, se distinguent par leur impact dévastateur sur la durabilité des plantations. Face à ces défis, l'amélioration génétique, axée sur la recherche de résistances durables, apparaît comme la voie la plus prometteuse et la plus élégante pour freiner le développement de ces maladies.
La Pourriture Basale du Stipe (Ganoderma sp.) : Une Menace Mondiale Émergente
La pourriture basale du stipe du palmier à huile, causée par un champignon du genre Ganoderma sp., appartenant à la classe des Basidiomycètes, est une maladie fongique particulièrement dangereuse. Sévissant en Asie du Sud-Est depuis plusieurs décennies, cette maladie a récemment été observée dans les palmeraies du Sud de la Côte d’Ivoire, étendant ainsi son aire de répartition géographique. Des foyers apparaissent également aujourd'hui en Amérique latine, parfois en combinaison avec la fusariose. En Asie du Sud-Est, le Ganoderma a pu provoquer jusqu’à 80% de mortalité dans les plantations, constituant un frein majeur à la durabilité des replantations.

Le principal symptôme de cette maladie est l’émission de sporophore(s) de Ganoderma sp. à la base du stipe du palmier à huile. Malheureusement, ce symptôme apparaît à un stade très avancé de l’infection, ce qui conduit inévitablement à la mort du palmier infecté. La détection précoce de la maladie due à Ganoderma sp. est donc cruciale pour les gestionnaires de palmeraies, bien que difficile en raison de la nature tardive des symptômes visibles.
La Fusariose Vasculaire (Fusarium oxysporum fs elaeidis) : Le Fléau Africain
Un Fusarium (Fusarium oxysporum fs elaeidis), assez spécifique à l’Afrique, peut provoquer des pertes extrêmement importantes en plantation, atteignant jusqu’à 70% de mortalité. Cette maladie vasculaire, bien que plus circonscrite géographiquement à l'Afrique, a un impact économique considérable sur les productions du continent. La fusariose vasculaire sévit particulièrement en Afrique, où elle est une préoccupation majeure pour la culture du palmier à huile.
Impact des parasites chez le palmier à huile
En Afrique centrale, notamment dans le bassin du Congo et au Cameroun, les deux maladies (fusariose et Ganoderma) sont très actives et peuvent être rencontrées ensemble. En Afrique de l'Ouest, cette co-occurrence est également observée, bien que de manière plus ponctuelle. Cette double menace rend la sélection de variétés à double résistance primordiale pour ces régions.
L'Amélioration Génétique : Une Stratégie Durable pour la Résistance aux Maladies
La sélection des plantes est une pratique ancienne, remontant à environ 10 000 ans, au point que l'on recherche des marqueurs génétiques de domestication des plantes. Chez le palmier à huile, les premiers actes de sélection véritable ont été réalisés en Asie, un peu plus tard que la "cueillette organisée" qui a pu exister par exemple au XIXe siècle, comme les plantations développées par le roi d’Abomey Guézo pour maintenir les ressources de l’État.
Les progrès génétiques ont eu un impact réel sur les rendements en plantation. En Malaisie, par exemple, une augmentation du rendement par hectare de 1,3 à 5,4 tonnes d’huile a été observée, dont la moitié est attribuée à la génétique. Ces progrès sont le fruit d'une longue histoire de recherche, distinguant trois grandes périodes d’amélioration génétique pour le rendement. Dans l’entre-deux-guerres, des sélections massales ont conduit à des progrès lents mais significatifs. La découverte de l’hérédité de l’épaisseur de la coque (Beirnaert et Vanderweyen, 1941) a permis la production de semences 100% tenera, qui ont engendré un progrès de plus de 30% pour la production d’huile. La troisième phase a débuté dans les années 1950 avec la mise en évidence d'un effet d’hétérosis important entre les populations africaines et la population Deli (Gascon et de Berchoux, 1964).
Les populations africaines n’ont subi que deux à trois véritables générations d’amélioration à ce jour, tandis que la population Deli est un peu plus avancée. Ces efforts, bien que significatifs, restent modestes comparés au travail réalisé pour les plantes annuelles. Néanmoins, ils ont permis le développement de matériel fortement résistant et hautement productif, disponible pour l’ensemble des plantations réalisées en Afrique. Les recherches actuelles portent sur l’exploitation de nouvelles sources de résistances afin d’élargir la base du matériel résistant.
Distinguer les Résistances : Totales versus Partielles
Les phytopathologistes et les sélectionneurs font une distinction claire entre les résistances totales (qui sont spécifiques) et les résistances partielles (non spécifiques). Les résistances totales proviennent généralement d’une interaction gène à gène entre la plante et le pathogène. Bien que largement utilisées par les sélectionneurs, de telles résistances spécifiques sont souvent contournées par le pathogène. Pour le palmier à huile, comme pour les plantes pérennes en général, il est crucial de ne pas rechercher de telles résistances. La stratégie à privilégier est de sélectionner de multiples gènes impliqués dans des mécanismes de défense pour conférer à la plante des résistances partielles au pathogène. Une telle sélection favorisera l’acquisition d’une résistance durable, utile face à une large diversité d’isolats (non spécifiques).
Avancées dans la Recherche de Résistance au Ganoderma
Le travail de recherche de variétés résistantes au Ganoderma est bien plus récent que pour la fusariose (Breton et al., 2009). Bien qu'il n’ait pas encore abouti à la diffusion de variétés résistantes au Ganoderma, les résultats sont très encourageants. Un test précoce a été développé (Breton et al., 2009), permettant d’inoculer des plantules dès le stade de pré-pépinière et de tester très rapidement la résistance au Ganoderma de différentes origines de palmier à huile. Par exemple, des origines « Afrique », toutes croisées avec la même origine Deli, sont comparées pour leur résistance au Ganoderma en pré-pépinière, offrant des perspectives pour une sélection efficace.

Autres Maladies Majeures du Palmier à Huile
En plus de la fusariose et du Ganoderma, le palmier à huile est sensible à une troisième maladie ayant une importance économique majeure : la pourriture du cœur (PC). Cette maladie sévit en Amérique latine et provoque jusqu’à 100% de mortalité. La symptomatologie de la pourriture du cœur est complexe et très variable d’une région à l’autre. Elle est probablement liée à Phytophthora palmivora, mais il convient encore de confirmer son interaction avec d’autres pathogènes. Il est possible qu'il y ait un cocktail de maladies opportunistes secondaires qui se développent à sa suite. Aujourd’hui, tout indique que les résistances observées dans un environnement donné sont également valables dans un autre environnement, même si les symptômes sont parfois bien différents. On n’observe pas, chez Elaeis guineensis, de variétés fortement résistantes à la PC, même si les travaux présentés par Amblard et al. (2009) sont très prometteurs à cet égard. Des études comparatives du comportement au champ vis-à-vis de la PC d’un clone E. guineensis pur par rapport à des variétés E. guineensis classiques montrent des pistes intéressantes pour l'avenir.
L'Impact de la Sélection sur la Durabilité des Plantations
Le développement durable est clairement un enjeu planétaire qui se formalise et se décline dans un grand nombre de domaines. Pour les sélectionneurs de palmier à huile, il ne s'agit pas d'une nouveauté, habitués qu'ils sont aux projections longues et très longues dues à la nature pérenne de la plante. Cependant, la durabilité va au-delà de la simple durée, englobant la recherche d'une activité viable (« sustainable ») avec une forte connotation économique et sociale, le bien-être du cultivateur, son insertion écologique et sociale, et son positionnement économique.
En proposant un matériel performant sur différents points - rendement en régimes, rendement de la main-d’œuvre (facilité de récolte), rendement de l’usine (taux d’extraction), rendement de la raffinerie (teneur en oléine) - le sélectionneur ajoute de la valeur tout au long de la chaîne de production de l’huile et de sa transformation primaire. En travaillant sur la résistance aux maladies et en rendant possible l’utilisation des sols sur plusieurs générations, il participe à réduire la pression foncière, d'autant plus que les rendements eux aussi sont en progression.

Cependant, il ne faut pas attendre des généticiens des solutions à toutes les attentes de la filière et à tous les impacts négatifs du palmier à huile. La généralisation de bonnes pratiques agronomiques et la gestion intégrée des maladies (à laquelle la génétique participe) sont donc également des volets très importants. En outre, si le rythme de développement de la consommation d’huile végétale continue à la même vitesse, il sera inévitable d’augmenter encore les surfaces cultivées. Pour cela, il est crucial de privilégier la réhabilitation de terrains dégradés ou de pâtures. Le palmier à huile présente un potentiel formidable pour couvrir ces besoins avec un impact écologique comparativement bien plus faible que les autres oléagineux, à condition de bien choisir les zones de développement, ce qui est du ressort des États qui doivent organiser et contrôler ce développement. Par exemple, en près de 20 ans, on a produit 34,5 millions de tonnes d’huile de palme supplémentaires pour une surface cultivée supplémentaire de 8,55 millions d’hectares, contre 20 millions de tonnes d’huile de soja pour 48 millions d’hectares supplémentaires et 13 millions de tonnes d’huile de colza pour 13 millions d’hectares.
La prise en compte de nouveaux critères de sélection est un processus long et difficile. Après s’être assuré que le nouveau critère de sélection envisagé restera valide sur le long terme, il faut éventuellement définir les outils de sélection (comment mesurer ce caractère), connaître la diversité génétique disponible, étudier l’héritabilité du caractère et son impact éventuel sur les méthodes de sélection.
La Responsabilité Sociale et Environnementale des Acteurs de la Filière
Les producteurs de semences, en tant qu'acteurs de la chaîne d'approvisionnement, doivent prendre en compte l'impact de leur travail sur la durabilité. Cela est particulièrement vrai pour l'huile de palme, une culture très sensible et souvent remise en question pour son impact social et environnemental. Les sélectionneurs agissent directement sur le rendement, augmentant ainsi la rentabilité, tout en diminuant la pression foncière pour une même production. De plus, ils agissent sur la durée des plantations, ce qui est essentiel pour une culture pérenne, en faisant des choix stratégiques de sélection pour des résistances durables aux maladies. Ils peuvent rechercher des sélections rustiques, qui facilitent le travail des petits exploitants et leur permettent une meilleure insertion sociale dans la chaîne d'approvisionnement. À long terme, la promotion de l'huile de palme durable est une excellente opportunité pour les distributeurs de semences de palmier à huile.
Impact des parasites chez le palmier à huile
Le Cirad, par exemple, a créé en 2009 une filiale, PalmElit SAS, chargée de maintenir et d’accroître ses recherches de création de variétés de palmier à huile ainsi que de promouvoir leur diffusion au plus grand nombre. Cette initiative a été l’occasion pour le Cirad et sa filiale de s’interroger sur la meilleure façon de conduire cette activité dans un cadre de responsabilité sociale et entrepreneuriale (RSE). Un document définissant la stratégie RSE de l’entreprise a été élaboré puis traduit en un code de conduite.
S’interroger sur sa pratique scientifique est un des aspects les plus importants du travail d’un chercheur : il doit participer à la définition des objectifs qui peuvent, ou non, être en adéquation avec les attentes de la société. L'émergence d'une conscience largement partagée, prisme à travers lequel il revisitera son travail, l'aidera sans doute à prendre en compte les enjeux sociétaux.
Les Hybrides Interspécifiques et leurs Défis
D'autres caractéristiques du palmier à huile pourraient être améliorées, chacune présentant un intérêt et s'inscrivant bien dans des perspectives de développement durable. Le palmier à huile produit une huile naturellement très riche en vitamine A (jusqu’à 3 ‰) et en vitamine E, des nutriments essentiels. Au-delà des problèmes de pollinisation de l’hybride, le palmier à huile évolue peu à peu vers une production d’un plus grand nombre d’inflorescences femelles, les fruits faisant le rendement. Il faut cependant compenser cette féminité par la plantation simultanée d’arbres plus masculins. Enfin, pour apporter de la souplesse dans l’organisation de la récolte, il est possible de sélectionner des palmiers à faible teneur en lipase et aux fruits indéhiscents. Cela permettrait d’espacer les tours de récolte et de mieux organiser l’usinage.
Cependant, le pollen produit par l’hybride interspécifique est peu fertile. De plus, les insectes pollinisateurs inféodés soit à E. guineensis soit à E. oleifera sont peu attirés par les inflorescences de l’hybride. La pollinisation naturelle des inflorescences femelles de l’hybride reste donc très difficile et il faut réaliser une pollinisation assistée manuellement. Cela demande une organisation pour la récolte et le conditionnement du pollen que les petits planteurs auraient du mal à réaliser seuls. Cette difficulté pourrait être un frein majeur au développement de la culture des hybrides en excluant de la chaîne de production la petite agriculture familiale.
La Traçabilité et la Certification : Vers une Huile Durable
Un nombre continuellement croissant de producteurs s’engage dans la production d’huile durable et certifiée (www.rspo.org). La traçabilité est encore souvent dématérialisée à travers des certificats, mais la demande pour une traçabilité plus « pure » croît également et quelques producteurs s’organisent pour y répondre. Des entreprises comme PalmElit contribuent à la diffusion de 50 à 60 millions de semences chaque année, mettant à la disposition des planteurs un matériel végétal qui suffit pour planter ou replanter jusqu’à 0,27 million d’hectares de palmiers. La réputation de ces acteurs est liée à une haute qualité des produits et des services associés, et des pratiques non éthiques affecteraient significativement leur image et celle de leurs actionnaires et partenaires.
