
La boulimie et la scarification, bien que distinctes dans leurs manifestations, partagent souvent une origine commune : une douleur psychique intense et un mal-être profond que la personne peine à exprimer autrement. Ces comportements, loin d'être des caprices ou des choix, traduisent une souffrance cachée, un enfermement dont il est heureusement possible de sortir grâce à une compréhension et une prise en charge adaptées. L'analyse de ces phénomènes révèle des mécanismes de régulation émotionnelle, des appels à l'aide, et des stratégies d'évitement face à une détresse insupportable.
La Scarification : Un Corps Support de l'Expression de la Souffrance
La scarification est un acte délibéré d'automutilation, consistant à s'entailler la peau avec un instrument coupant, sans intention suicidaire immédiate, mais dans le but de provoquer un saignement et de laisser des traces visibles. Les personnes qui se scarifient le font pour communiquer leur détresse, pour exprimer le mal-être et pour soulager la colère. Cette blessure auto-infligée, qui laisse une trace irréversible, est souvent destinée à être vue, même si l'acte est réalisé en secret.
Montrer et Cacher : Le Paradoxe de la Scarification
Le paradoxe du "montrer-cacher" est central dans la scarification. Comme le souligne Xavier Pommereau, psychiatre et responsable du Pôle aquitain de l'adolescent au CHU de Bordeaux, "le jeune le fait en secret, mais fait tout pour le montrer". C'est une manière de dire aux proches : "Vous êtes trop proches" ou, au contraire, "S’ils s’intéressent à moi (donc m’aiment), ils vont le découvrir que je me scarifie et ils vont comprendre que je souffre." Cacher ses scarifications est un test pour l’amour parental, une attente silencieuse que les signes de sa détresse soient remarqués.
Les comportements d’automutilation se produisent souvent en secret et concernent les endroits du corps faciles à cacher, comme la face interne du poignet, l'avant-bras, le dos de la main, les cuisses, le torse, voire le visage ou les zones génitales. La facilité de dissimulation des marques d’automutilation et des blessures, associée au manque de sensibilisation sociale généralisée à l’automutilation, rend difficile l’identification des signes avant-coureurs.
Signes et Symptômes de la Scarification
Il peut être difficile de détecter quand quelqu’un se fait du mal, car la scarification est souvent pratiquée en cachette par honte et par peur. Les coupures et égratignures fraîches, les morsures et les brûlures peuvent toutes être des avertissements d’automutilation lorsqu’elles se produisent fréquemment. D’autres signes physiques peuvent inclure des cicatrices, des ecchymoses et des plaques, en particulier ceux qui indiquent une répétition.
Une personne sujette aux accidents ou qui porte des manches longues ou des pantalons longs même quand il fait chaud peut être en train de dissimuler les scarifications. L’utilisation intensive de vêtements amples, à manches longues, même quand il fait chaud, ou de bandages sert à montrer-cacher les blessures. Les signes peuvent inclure des plaies inexpliquées ou des grappes de coupures.
La Douleur comme Apaisement
Généralement, la scarification cause de la douleur. Mais ceux qui s’automutilent recherchent cette douleur pour avoir le sentiment d’exister. Ils sont généralement soulagés temporairement par la douleur. En effet, la scarification constitue un procédé autocalmant qui apaise passagèrement la tension interne. Le professeur Speranza souligne : « il existe un paradoxe : le geste qui produit de la douleur physique a un effet apaisant sur la douleur émotionnelle. »
Les jeunes qui s’entaillent le corps l’utilisent comme support de l’expression de leur souffrance qui ne peut se dire autrement. L’incision permet de soulager une très grande tension intérieure liée à des souvenirs douloureux ou aux circonstances difficiles.
Qui est le Plus Susceptible de S'automutiler ?
L’automutilation survient le plus souvent chez les adolescents et les jeunes adultes, mais les adultes le font en cas de problèmes de santé psychique. Les filles s’automutilent plus que les garçons, elles ont aussi tendance à commencer à un âge plus précoce. Cependant, certains experts affirment que les types de comportements d’automutilation auxquels ont recours les garçons sont plus violents et plus dangereux. Les automutilations apparaissent autour de 13 ou 14 ans, avec un pic autour de 18 ans. Globalement, les automutilations sont observées dans la période entre 13 et 25 ans. Elles concernent entre 1 % et 4 % de la population.
Les jeunes qui visitent des sites Web liés à la scarification l’automutilation sont plus susceptibles de se scarifier. Entamer une conversation sans jugement sur les sites et sur la santé mentale en général peut aider les parents à déterminer si leur adolescent passe à l’acte et ensuite le protéger de sa souffrance.
Scarification et Risque Suicidaire
Une personne qui se blesse volontairement peut présenter un risque de suicide. Néanmoins, il est souvent très difficile de distinguer le caractère non-suicidaire de l’automutilation de la tentative de suicide avérée. Les automutilations peuvent éviter le passage à l’acte dans de nombreux cas. On parle alors d’« automutilation non-suicidaire ». Ce terme correspond à une situation dans laquelle l’objectif de l’automutilation n’est pas d’entraîner le décès.
Cependant, il ne faut pas banaliser ces conduites. Il ne s’agit pas de simples décharges comportementales pour se soulager. Il faut les considérer comme des signaux d’alarme qui peuvent annoncer un risque suicidaire. Dans l’enquête réalisée en milieu scolaire avec Marie Choquet, de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), parmi les élèves déclarant avoir déjà effectué une tentative de suicide, près des trois quarts signalaient des antécédents de coupure ou de brûlure cutanée volontaire, contre 16 % chez les autres.
Scarifications "Typiques" et "Atypiques"
Les scarifications "typiques", évoquées par Xavier Pommereau, ne traduisent pas forcément une pathologie mentale, mais une souffrance, un mal-être. Elles sont localisées au niveau de la face interne du poignet, sur l'avant-bras, sur le dos de la main et sont généralement des estafilades très superficielles qui laissent des cicatrices plus ou moins durables. En revanche, les scarifications "atypiques", beaucoup plus rares, qui se traduisent par des lésions cutanées non plus sur les poignets et les avant-bras mais sur le cou, le thorax, le ventre, voire, au pire, sur le visage, nécessitent une évaluation psychologique approfondie et peuvent cacher une pathologie mentale grave type schizophrénie.
Le Dr Jimmy Mohamed parle d'automutilation - Allo Docteurs
La Boulimie : Un Remplissage Face au Manque
La boulimie n’est ni un choix ni un caprice. Elle n’a rien à voir non plus avec un excès de gourmandise ou un manque de volonté. Elle traduit une souffrance, un enfermement dont on peut heureusement sortir. C’est une vraie maladie qui touche 2 à 3 % de la population, féminine neuf fois sur dix. La boulimie est la maladie de la honte et de la clandestinité.
Les Crises Boulimiques et leurs Mécanismes
La boulimie se caractérise par des épisodes à répétition de frénésie alimentaire incontrôlable suivis de comportements compensatoires, définissent les Dre Evelyn Attia et Dr B. Timothy Walsh. Les crises se passent toujours de la même façon : "Je suis prise d’une angoisse. Pour la combler, j’ai besoin de me remplir de nourriture." Puisqu’on ne peut dire le manque, on se remplit. Les accès boulimiques impliquent une consommation rapide d'une quantité de nourriture nettement plus importante que celle que la plupart des individus ingéreraient au cours d'une période de temps et dans des circonstances similaires, accompagnée d'une sensation de perte de contrôle.
Les patients ont tendance à consommer des aliments riches en sucres et en graisses (p. ex., crème glacée, gâteau) pendant les crises boulimiques. Les quantités d'aliments consommés varient suivant les crises mais peuvent parfois contenir des milliers de calories. Les accès compulsifs boulimiques tendent à être intermittents, sont déclenchés souvent par des stress psychosociaux, peuvent survenir jusqu'à plusieurs fois/jour et sont habituellement accomplis en secret.
Comportements Compensatoires et Purges
Les accès de boulimie sont suivis de comportements de compensation : vomissements provoqués, utilisation de laxatifs ou de diurétiques, exercices excessifs et/ou jeûne. Les vomissements que l’on retrouve dans les formes mixtes anorexie-boulimie, d’où une maigreur, et parfois dans les boulimies simples, où le poids est alors normal dans les trois quarts des cas, précise la Dre Christine Vindreau. On rencontre parfois le terme de "boulimie vomitive".
Le comportement boulimique-vomitif traduit un conflit entre un désir de jouissance immédiate et de remplissage, et une volonté de purification et de vidange. À force de réitération, les vomissements s’imposent, au croisement de la compulsion psychique et de la dépendance corporelle. Ils deviennent un rituel de régulation interne, à la fois apaisant et aliénant. Sur le plan neurobiologique, l’activation du système de récompense dopaminergique associe l’acte de vomir à un apaisement gratifiant.
L'Hyperphagie Boulimique : Une Distinction Importante
L’hyperphagie boulimique, appelée aussi "binge eating", est caractérisée par des épisodes récurrents de crises de boulimie, mais sans le recours aux comportements compensatoires inappropriés caractéristiques de la boulimie. C’est une distinction importante à faire dans le diagnostic des troubles du comportement alimentaire.
Les Causes Profondes de la Boulimie
L’origine de la boulimie est souvent multifactorielle, mais elle repose en grande partie sur le manque d’estime de soi et le manque affectif. La Dre Christine Vindreau ajoute : "La boulimie est souvent associée à une vulnérabilité émotionnelle, une grande anxiété et, dans un cas sur deux, à un état dépressif".
Les personnes atteintes sont constamment et excessivement préoccupées par leurs formes corporelles et leur poids. À la différence des patients atteints d'anorexie mentale, ceux qui présentent une boulimie nerveuse ont un poids normal ou supérieur à la normale. La boulimie nerveuse, comme l'anorexie mentale, semble plus susceptible de se développer dans les cultures favorisant un idéal de minceur. De plus, la participation à des activités mettant l'accent sur la forme corporelle ou le poids (p. ex., gymnastique, ballet) a été associée au développement de l'anorexie mentale et de la boulimie nerveuse.
Symptomatologie et Complications Physiques
La plupart des signes physiques de la boulimie nerveuse sont dus aux comportements de purge. Les signes physiques comprennent : un gonflement des glandes parotides, des cicatrices sur le dos de la main (liées aux vomissements répétés provoqués en utilisant les doigts pour déclencher le réflexe de vomissement), des érosions dentaires.
Parfois se manifestent des troubles hydro-électrolytiques graves, en particulier l'hypokaliémie. De façon extrêmement rare, l'estomac se rompt ou l'œsophage se lacère pendant les accès de boulimie ou de purge, conduisant à des complications potentiellement mortelles. Comme il n'y a pas de perte de poids importante, les autres complications graves qui surviennent souvent dans l'anorexie mentale ne sont pas présentes. Cependant, la cardiomyopathie peut résulter de l'utilisation à long terme de sirop d'ipéca pour induire les vomissements.
Prévalence et Caractéristiques Associées
La boulimie touche environ 1,5 % des 11-20 ans et concerne environ trois jeunes filles pour un garçon. Les troubles du comportement alimentaire (TCA) toucheraient 15% de la population française. La prévalence à vie de la boulimie nerveuse est d'environ 0,5% chez la femme et de 0,1% chez l'homme.
Les patients atteints de boulimie nerveuse tendent à être plus conscients, à avoir plus de remords ou de culpabilité vis-à-vis de leurs comportements que ceux atteints d'anorexie mentale et ont une probabilité plus grande de reconnaître leurs problèmes lorsqu'ils sont interrogés par un médecin qui parvient à les mettre en confiance. Ils sont aussi moins isolés socialement et plus enclins aux comportements impulsifs, aux troubles liés à l'usage de drogues et d'alcool, et à la dépression manifeste. La dépression, l'anxiété (p. ex., concernant le poids et/ou des situations sociales) et les troubles anxieux sont plus fréquents chez ces patients.

Les Points Communs : Une Souffrance Partagée
Bien que leurs manifestations soient différentes, la boulimie et la scarification sont toutes deux des actes auto-agressifs visant un corps perçu comme "en trop", étranger ou mauvais. Pour certaines, c’est une manière de se punir ou de se faire du mal, comparable à la scarification, mais sans effusion de sang. Tous les boulimiques ont également un point commun : une immense souffrance. La plupart des personnes qui s’automutilent sont aussi en état d’anxiété ou de dépression ou de labilité émotionnelle, avec un sentiment de désespoir ou d’inutilité.
Ces conduites seraient une façon pour les adolescents d'exprimer leur souffrance. Dans une société où l'apparence, la marque, règnent en maîtres, les traces tangibles semblent plus pertinentes, aux yeux des jeunes, pour exprimer leur souffrance. Quand l’émotion commence à monter et que l’envie de se faire du mal apparaît, cela dure souvent 10 à 15 minutes. C’est ce qu’on appelle la règle des 15 minutes. Dans le cas d’une répétition de l’acte d’automutilation, la fréquence de ces répétitions peut être de plus en plus importante jusqu’à devenir une sorte d’addiction. C’est-à-dire qu’automatiquement la réponse à un fort stress émotionnel sera l’automutilation. Il s’agira en quelque sorte d’une « stratégie d’évitement » de la douleur psychique.
Le Diagnostic et le Traitement : Briser le Silence
Le diagnostic de la boulimie nerveuse repose sur des critères cliniques du Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, 5th ed, Text Revision (DSM-5-TR) qui comprennent : des accès boulimiques récurrents (consommation incontrôlée de quantités anormalement élevées de nourriture) accompagnés d'un sentiment de perte de contrôle sur son alimentation et qui se produisent, en moyenne, au moins 1 fois/semaine pendant 3 mois ; des comportements compensatoires récurrents inappropriés pour modifier le poids corporel (en moyenne, au moins 1 fois/semaine pendant 3 mois) ; et une auto-évaluation indûment influencée par des préoccupations de forme et de poids corporel. La mesure en laboratoire des électrolytes peut identifier des anomalies, en particulier une hypokaliémie.
Les scarifications ne sont pas un trouble mental en soi, mais un symptôme révélateur d’une souffrance psychique sous-jacente, souvent liée à des troubles psychiatriques sévères (trouble borderline, dépression, PTSD, etc.). Elles peuvent être un critère diagnostique du trouble borderline, marqué par une instabilité émotionnelle, une peur de l’abandon, et des conduites impulsives.
La Priorité du Dialogue et de l'Accompagnement
Le dialogue est primordial dans le traitement de la boulimie et des automutilations. Il est l’occasion de rassurer la personne en lui expliquant qu’il est possible de sortir de cette souffrance. Brisez la glace, permettez-lui de formuler son malaise. Il faut l’aider à mettre fin au cercle vicieux accès boulimique, vomissement, repli sur soi.
Lorsque qu’un proche souffre, il est courant et tout à fait compréhensible de se sentir démuni. Il faut ouvrir le dialogue en exprimant son inquiétude avec bienveillance, sans jugement. Par exemple : « Je vois que tu souffres, et je suis là pour t’écouter. »
Thérapies et Prises en Charge Spécifiques
Pour la boulimie nerveuse, la thérapie cognitivo-comportementale (TCC) est le traitement de choix. Elle implique habituellement 16 à 20 séances individuelles sur 4 à 5 mois, bien qu'une thérapie de groupe soit également possible. Le traitement vise à augmenter la motivation au changement, remplacer les repas dysfonctionnels par un motif régulier et flexible, diminuer les craintes injustifiées concernant la forme et le poids du corps et prévenir les rechutes. La TCC élimine l'hyperphagie et le recours aux purgatifs chez environ 35 à 50% des patients. De nombreux autres patients s'améliorent; certains abandonnent le traitement ou n'y répondent pas. L'amélioration est habituellement bien maintenue sur le long terme.
La psychothérapie interpersonnelle, où l'accent est mis sur l'aide aux patients pour identifier et modifier les problèmes actuels dans les relations interpersonnelles, peut être envisagée comme une alternative lorsqu'une thérapie cognitivo-comportementale n'est pas disponible.
Les inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine utilisés seuls réduisent la fréquence des crises de boulimie et des vomissements, mais ne sont pas idéaux comme traitement unique sans psychothérapie. Ils sont également efficaces pour traiter l'anxiété et la dépression. La fluoxétine est souvent utilisée dans le traitement de la boulimie nerveuse chez l'adulte, à une dose plus élevée que celle typiquement utilisée dans la dépression chez l'adulte.
Pour les scarifications, les thérapies recommandées incluent également la TCC, qui travaille sur la régulation émotionnelle, la gestion de l’impulsivité, et la recherche de stratégies alternatives pour faire face à la détresse. La thérapie dialectique (TCD) est spécifiquement indiquée pour le trouble borderline. Le soutien familial est crucial, impliquant les parents sans jugement, favorisant la communication, et orientant vers des groupes de parole si nécessaire.
Il est primordial de prendre en charge les scarifications elles-mêmes car elles peuvent avoir causé des lésions physiques. L’objectif n’est pas seulement de faire cesser les scarifications, mais de comprendre et traiter la souffrance sous-jacente.
Le Dr Jimmy Mohamed parle d'automutilation - Allo Docteurs
Le Rôle des Proches et de la Société
La formation des professionnels tels que les enseignants, les infirmières scolaires, et les médecins généralistes est essentielle pour sensibiliser aux signes d’alerte. Les parents ont intérêt à dire leur inquiétude à leur enfant, à voir si c’est en lien avec d’autres comportements de rupture, consommation d’alcool, boulimie, clashs à répétition. Si c’est le cas, il faudra probablement procéder à une évaluation psychologique de cette souffrance. Mais interdire aux jeunes de se scarifier ne sert qu’à rassurer les parents en niant la souffrance de leur enfant. Il faut essayer, au contraire, de lui faire prendre conscience que cette conduite cache un malaise plus profond.
70 % des femmes boulimiques guérissent. Les scarifications peuvent être surmontées, et une vie apaisée est possible avec un accompagnement adapté. Si vous ou un proche êtes concerné, n’hésitez pas à consulter un professionnel de santé mentale.
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