L'émergence de nouvelles sources d'énergie renouvelable transforme durablement le paysage rural français. Dans la Somme, une initiative pionnière illustre comment une graminée méconnue, le miscanthus, peut devenir le pilier d'une autonomie énergétique locale exemplaire. Cette plante, véritable bijou de la biomasse, redéfinit les rapports entre agriculture, collectivité et gestion durable des ressources.

Les propriétés exceptionnelles du Miscanthus
Le miscanthus, une herbe cultivée comme biomasse végétale, présente une foule d’avantages. Très foisonnante, elle fournit une récolte par an très abondante. Vertueuse pour l’environnement, elle est non invasive, protège le sol et la qualité de l’eau et ne nécessite que très peu d’engrais. Le Miscanthus giganteus est une graminée pérenne et stérile qui se développe à partir de rhizomes non invasifs. Il produit entre 10 à 20 t/ha/an de biomasse suivant les conditions de sol et climat. Implanté pour 20 ans, avec une récolte annuelle, ses cannes peuvent atteindre 3 à 4 mètres de hauteur. Elles se récoltent à la fin de leur sénescence, entre mars et avril. Le miscanthus présente de nombreux atouts, en particulier un faible besoin en engrais et produits phytosanitaires (uniquement l’année d’implantation).
Sur le plan énergétique, les chiffres sont éloquents. Sur la parcelle de 10 ha d’Hangest-sur-Somme, un hectare produit chaque année autant d’énergie que 6 000 litres de fuel permettant de chauffer 3 équivalents-logements. Il est plus énergétique que le bois. Le miscanthus produit entre 12 et 15 tonnes de matière sèche par hectare et par an pendant vingt ans.
Une dynamique territoriale : le cas d'Hangest-sur-Somme
En 2007, Philippe Colin, agriculteur à Hangest-sur-Somme, s'est lancé dans la production de miscanthus. Il a d'ailleurs converti progressivement la totalité de son exploitation à cette culture, avec le concours de la société Novabiom. Il valorise depuis le miscanthus sous forme de paillage horticole pour des collectivités de la région, de litière pour chevaux, mais aussi en tant qu'aliment pour les bovins.
Jusqu'à ce que le maire d'Hangest-sur-Somme, Gérard Bailleul, réalise qu'il existe sur place une ressource énergétique renouvelable qui pourrait être utilisée pour le chauffage collectif de sa commune qui compte environ 700 habitants. "J'ai pris contact avec Philippe Colin, nous avons visité des installations, et on s'est lancé", explique-t-il. Remplacer le fuel par du miscanthus était d'autant plus intéressant et réalisable que le problème logistique, principal obstacle en la matière, ne se posait pas. La distance d'approvisionnement étant très courte. "Nous avons fait le choix d'implanter, avec le concours de Philippe Colin, 4 hectares de miscanthus sur des terres que possède la commune à moins de deux kilomètres. De ce fait nous serons complètement autonomes pour la ressource énergétique". Cette surface suffit pour fournir les 60 tonnes de matière sèche nécessaires au remplacement des 20 000 litres de fuel utilisés annuellement pour les besoins en chauffage collectif de la commune.

Technologie de combustion et installation de chaufferie
La commune s'est équipée d'une chaudière de 100 kw, de marque Heizomat, un constructeur et concepteur bavarois de chaudières utilisant du bois et d'autres combustibles issus de la biomasse, en particulier le miscanthus. L'approvisionnement à partir du silo est automatique. Nicolas Willerval, directeur de Saelen Energie, la société qui commercialise en France les chaudières Heizomat, souligne : "Ce type de chaudière bénéficie d'une technologie avancée qui réduit à 50 mmg/m3 les rejets de poussière ce qui est bien en-deçà de la norme en la matière. Et elle possède un système qui permet d'évacuer les mâchefers".
Installée dans le sous-sol de la mairie, cette chaudière a démarré en avril 2013. Brûlant exclusivement du miscanthus, elle assure le chauffage de la mairie, des salles de classe, de la cantine et de la salle des anciens sur environ 1000 m2. C'est Philippe Colin qui se charge d'approvisionner une fois par mois, avec son propre matériel, le silo de 90 m3 construit à proximité de la chaudière. C'est lui également qui vide le cendrier et surveille le bon fonctionnement de l'installation.
Industriels : avec la biomasse, touchez du bois !
Rentabilité et impact économique local
L'investissement, toute l'installation comprise, s'est élevé à 130 000 euros TTC. Il a bénéficié de subventions du Conseil général, de l'Adème et de la Région. L'opération s'avère très profitable pour les finances de la commune. Le budget annuel en fuel atteignait les 20 000 euros, avec le miscanthus il se réduit à 3710 euros. Soit une économie de 16 290 euros par an. En produisant elle-même son combustible, la commune s’affranchit de toute augmentation du prix de l’énergie.
"Le miscanthus a comme inconvénient sa faible densité. Mais c'est aussi son avantage car on va chercher à l'utiliser le plus possible localement", souligne Philippe Colin. C'est une source de diversification pour des agriculteurs et cela rapproche le monde agricole de son environnement immédiat. La réalisation d'Hangest-sur-Somme est en tout cas un très bon exemple de projet de développement local exemplaire. Il devrait faire des émules. "Nous sommes pionniers", rappelle Gérard Bailleul.
Vers une structuration de la filière
Philippe Colin est accompagné par NovaBiom, société qui accompagne le développement du miscanthus en France, de la production de rhizomes, à la plantation, en passant par l'accompagnement agronomique et le développement des marchés. La société Novabiom a été créée par des agriculteurs de la région Centre en 2006 pour développer la culture du miscanthus en France. Elle produit des plants, fait du négoce et apporte ses conseils aux agriculteurs qui voudraient se lancer dans cette production. Il s'agit pour ses responsables de soutenir des projets ancrés sur un territoire : produire de la biomasse sur place au lieu de la faire venir de loin.
Philippe Colin cultive, stocke et conditionne sa production. Le miscanthus est stocké sous un bâtiment conçu spécialement à cette fin, en lamibois de hêtre (LVL), essence régionale et renouvelable. La charpente a été fabriquée dans les Hauts de France et le montage a été assuré par une équipe locale. La SARL Lamont-Colin énergies est spécialisée dans le commerce de miscanthus, cultivé aujourd'hui sur 250 hectares. Il a fallu trouver les débouchés pour valoriser cette nouvelle production : l’énergie, avec la mise en place d'une chaudière collective sur la commune d'Hangest-sur-Somme et une au domicile de l'agriculteur, deux autres sont en projet, le paillage sur des marchés de proximité, et la litière pour l'élevage, ou en complément de ration des vaches laitières.
Ce modèle, bien qu'ancré dans la Somme, démontre une capacité de duplication sur l'ensemble du territoire national. La synergie entre les besoins énergétiques d'une collectivité et la capacité de production d'un agriculteur local offre une solution concrète face aux défis de la transition énergétique. La maîtrise de la logistique, grâce à la proximité des parcelles, demeure le facteur clé de succès de cette transition vers le miscanthus.
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