Stratégies de protection et gestion des sols en viticulture moderne

La viticulture contemporaine fait face à un double défi : la réduction de l'usage des produits chimiques et la protection des cultures contre les aléas climatiques, notamment le gel printanier. Ces problématiques imposent une réflexion approfondie sur la gestion physique du sol et les techniques de lutte active.

Le paillage : une alternative durable au désherbage chimique

La réduction voire la suppression des désherbants chimiques en viticulture s’est beaucoup développée entre les rangs de vigne, grâce au travail du sol (binage) ou à l’implantation de bandes enherbées concurrençant les mauvaises herbes. En viticulture, cette technique consiste à recouvrir la surface du sol par un couvert organique (paillis ou mulch) ou d'une toile végétale. Le paillage sous le rang peut être envisagé comme une alternative au désherbage chimique du rang. En inter-rang, il permet aussi de limiter le recours au travail du sol pour détruire les adventices.

Schéma illustrant le positionnement d'un paillage sous le rang de vigne pour bloquer la photosynthèse des adventices

Mécanismes de protection et efficacité

La mise en place d'un paillis permet de limiter le développement d'adventices sur la parcelle en créant un obstacle physique à leur levée. Privée de lumière, les mauvaises herbes ne parviennent pas à émerger sous la tuile plastique. Cet effet est limité dans le temps et impose de renouveler régulièrement le paillage. Le pouvoir couvrant des paillages permet de limiter l’érosion des sols. De plus, par son effet mulch et couvrant, le paillage a tendance à conserver plus longtemps une humidité du sol en limitant l’évaporation.

Il existe sur le marché des toiles végétales biodégradables ou à base de bioplastique, à privilégier aux films non biodégradables. Dans le cadre du projet SolAB, ont été expérimentés des paillis de paille de céréales compressée, de chèvenotte et d'écorces de châtaigner. Aucun entretien n'est à réaliser une fois le paillis en place. Les toiles doivent être posées à l’aide d’une dérouleuse, de préférence avant l’implantation de la vigne afin d’éviter d’abîmer la plantation.

Innovations technologiques : les tuiles et feutres spécialisés

Une jeune pousse nommée Inovinéa a imaginé un paillage artificiel sous forme de tuile en polypropylène recyclé et opaque. Cet accessoire breveté en 2017 et dévoilé au Salon de l’agriculture, pourrait faire son apparition dans de jeunes plantations. Les essais ont montré que son efficacité atteignait au moins 80 %. Privées de lumière, les mauvaises herbes ne parviennent pas à émerger sous la tuile, en particulier quand il n’existe pas de bandes enherbées à proximité (sources de contamination). Par ailleurs, la tuile Symbio a la particularité de récupérer les pluies, même en faible quantité, et de limiter les pertes d’eau du sol par évaporation. Contrairement aux paillis végétaux ou plastiques, elle peut être associée à un système d’irrigation goutte-à-goutte.

Des feutres végétaux Thorenap Vigne ont également été installés à la plantation comme alternative au désherbage. Ils resteront en place trois ans avant de se biodégrader. Le paillage Thorenap Vigne est en rouleaux de 40 ou 50 cm de large par 25 mètres de longueur. Le paillage est prédécoupé à l’usine suivant la distance entre ceps pour faciliter la pose. Sur des pentes à 40%, le paillage Thorenap Vigne a l’avantage de ne pas être emporté à chaque averse contrairement au paillage en vrac et il limite l’érosion par rapport au travail du sol.

Analyse économique et enjeux de déploiement

Comparée aux autres paillis, la tuile Symbio présente l’avantage d’une durée de vie de trente ans. En revanche, son coût estimé à cinq euros le mètre, représente pour un hectare de vigne un investissement d’environ 30 000 euros. Certes, le désherbage génère entre cinq et quinze heures de travail par hectare et par an plaide Inovinéa, et la tuile Symbio va économiser des heures de travail et des achats d’herbicides. Mais elle ne remplacera pas la gestion des mauvaises herbes entre les rangs de vigne. La start-up étudie donc la possibilité de rendre son innovation éligible aux aides du PCAE (plan de compétitivité et d’adaptation des exploitations agricoles). Dans le cas où le mulch n'est pas produit sur l'exploitation, le coût d'achat est à confronter aux coûts d'herbicides et de carburant économisés. La couverture du sol permet de limiter les opérations de travail du sol et de désherbage chimique de la parcelle. Le paillage reste supérieure en coût au désherbage chimique.

Pose paillage biodégradable "Thorenap ®"

La lutte contre le gel printanier : stratégies de survie

Le gel printanier sur les vignes est toujours très préjudiciable. C’est au printemps que la vigne est la plus sensible au gel, quand les premiers bourgeons sont déjà sortis. En situation de forte humidité, les jeunes pousses peuvent geler à partir de -2 à -3°C alors qu’en situation plus sèche (hygrométrie inférieure à 60 %), elles peuvent résister à -4, voire -5°C.

Facteurs aggravants et pratiques préventives

Certains facteurs propres à vos parcelles peuvent favoriser le gel de printemps. C'est le cas notamment de la topographie : les creux de terrain, les bas de pentes et les fonds de vallée, là où l’air froid a tendance à stagner. Certaines pratiques agronomiques peuvent également limiter les dégâts sur les vignes. Dans les situations à risque, l’implantation de cépages à débourrement tardif et présentant des souches hautes est préférable. La date de la taille joue également un rôle. Une taille tardive retarde la date de débourrement et réduit le risque. Enfin, pour les rangs de vigne enherbées, il est conseillé de réaliser une tonte avant le débourrement afin de maintenir le rang aéré et lumineux et de diminuer l'humidité.

Moyens de lutte actifs

Le recours à des chaufferettes au fuel ou à des bougies de paraffine, installées tous les dix mètres environ, un rang sur deux, permet d’accroître la température de 2 à 3 °C. Une variante consiste au recours à des brûleurs à propane, moins coûteux et davantage automatisables, avec un conseil d'installation de 150 brûleurs par hectare. La technique d’aspersion des rangs de vigne par de l’eau à faible débit a fait ses preuves. Elle permet de recouvrir le bourgeon d’une poche de glace qui le protège. Une aspersion de 1,5 à 2,5 mm d’eau par heure permet de réchauffer les bourgeons jusqu’à des températures de -6°C.

Brasser l’air à l’aide d’éoliennes ou d’hélicoptères permet de lutter contre le gel car l’air froid étant plus lourd que l’air chaud, il a tendance à stagner au niveau du sol. Si cette stratégie reste coûteuse, elle s’avère assez efficace pour relever la température de 1 à 4°C. Plusieurs sociétés testent également des molécules antigel, des oligosaccharides, à utiliser en pulvérisation foliaire.

Infographie comparant les différentes méthodes de lutte antigel avec leurs plages de température d'efficacité

Synergies agronomiques et agroforesterie

L’agroforesterie viticole se développe. Des grenadiers, figuiers, kiwis et oliviers ont été plantés entre les rangs de vignes d’Artaban, un cépage résistant, au domaine du Chapitre. Les arbres ont été choisis pour favoriser la faune auxiliaire fonctionnelle pour la vigne et les fruits et l’huile d’olive sont valorisés en vente directe. Le sol des arbres et des vignes sont couverts de paillage Thorenap Vigne pour éviter la concurrence de l’herbe et limiter le stress hydrique. Les arbres tempèrent l’atmosphère par leur évapotranspiration et ils diminuent le vent très fort. Les inter-rangs sont semés en engrais verts roulés pour faire un paillage.

L'intégration de technologies de monitoring, comme les stations météo connectées, devient indispensable. Le recours à une station météo agricole permet de prédire au mieux les nuits où doivent être activés les moyens de lutte. Le point de rosée est aussi une information clef : il indique, en fonction de la pression et de l'hygrométrie, la température à laquelle l'eau présente dans l'air va se condenser. Si il est supérieur à 2,2°C, on parle de gelée blanche, repérable à la couche de givre qui se dépose sur les végétaux et évite une perte de chaleur trop importante.

Le retour d'expérience des viticulteurs, comme Frédéric Moreau à Montlouis-sur-Loire, souligne l'importance de ces outils : « Depuis quelques années, nous avons appris à nous battre contre les aléas climatiques. Depuis l’acquisition d’une station Météus, mes nuits sont plus calmes grâce au système d’alertes ! Ainsi, c’est la station qui nous dit quand nous lever pour intervenir dans les vignes. » Les stratégies combinées, incluant éoliennes, bougies et gestion fine du paillage, représentent aujourd'hui le socle d'une résilience accrue face aux dérèglements climatiques, tout en optimisant la gestion de la main-d'œuvre et la santé des sols.

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