L'Art du Prendre-Soin : Fondements et Pratiques des Jardins Thérapeutiques et de la Permaculture

La nature profonde du jardin thérapeutique

Qu’est-ce qu’un jardin thérapeutique ? On s’en doute : il ne suffit pas qu’un jardin fasse du bien pour être qualifié de thérapeutique, pas plus qu’il ne suffit qu’il soit situé dans l’enceinte d’un hôpital. On verra que les jardins thérapeutiques dépendent surtout, pour l’être, de la manière dont ils sont conçus et entretenus, des principes de prendre-soin qu’ils respectent, des activités qui y sont menées… et peuvent donc avoir des dimensions, des formes, des emplacements très variés. On trouvera ici la présentation des principaux principes qui guident la conception de tout jardin thérapeutique, et qui nous paraissent être au cœur même de sa singulière nature.

Schéma illustrant le cycle du prendre-soin réciproque entre l'homme et l'écosystème du jardin

En particulier, le principe du prendre-soin réciproque est fondamental : un jardin ne peut prendre soin de ses usagers humains que si ceux-ci prennent soin du jardin de telle manière qu’ils ne détruisent pas les forces de vie qui l’habitent et l’animent. Cette dynamique permet de dépasser la simple vision utilitariste de l'espace vert pour atteindre une symbiose où le vivant devient un partenaire de rétablissement.

Principes directeurs : au-delà de l'esthétique

Créer un jardin collectif dans lequel chacun se sente « en son jardin ». Créer un jardin accessible, lisible, sans danger, où subsiste du mystère et de l’aventure. Créer un jardin cohérent, propre, beau… aux yeux de dizaines de conceptions différentes de la cohérence, du propre, du beau. S’il n’est pas question de décréter que tel ou tel jardin ne serait pas thérapeutique sous prétexte qu’il n’aurait pas telle ou telle caractéristique, il est en revanche clair qu’un jardin de prendre-soin ne peut l’être… s’il ne prend pas soin - de ses habitants autres qu’humains, des humains et de la nature en général.

Certains principes appartiennent davantage au domaine de l’écojardinage et de la permaculture, comme le fait de concevoir un jardin respectueux de son environnement, respectueux de l’existant, ou un jardin n’usant pas ici des ressources qu’il épuise ailleurs. D’autres principes relèvent du prendre-soin : le jardin devient alors le support de ce que les humains vivent en relation avec la nature, améliorant le bien-être, l’autonomie et la liberté de ses usagers.

La démarche participative comme moteur de réussite

« Ce que tu fais pour moi, mais sans moi, tu le fais contre moi. » Cette phrase de Gandhi, qui apparaît déjà comme une maxime du prendre-soin, peut l’être aussi pour la démarche de conception et de réalisation d’un jardin thérapeutique. Si cette démarche n’est pas participative, si elle n’est pas « centrée sur les usagers » (comme le prendre-soin est centré sur la personne), elle court à l’échec. On évite ainsi les jardins plaqués, les jardins gadgets, ou les jardins pré-pensés pour des usagers ignorés.

Précisément parce qu’un jardin thérapeutique est spécifique et possède des particularités liées au prendre-soin et à l’écojardinage, il peut être source de malentendus pour ceux qui pensent y trouver toutes les caractéristiques d’un jardin « classique ». Aussi est-il essentiel de communiquer à son sujet et au sujet de ce qui va y être mené. L'inscription du jardin thérapeutique dans le projet global de l’établissement est un préalable indispensable, sans lequel ce jardin peut souvent être créé, mais sans lequel il échouera toujours.

L'éveil des sens et l'harmonie paysagère

L’objectif premier du jardin thérapeutique est d’émoustiller les sens des personnes. Dans chacune des parcelles, découvertes, plaisir, jeux et apprentissage se côtoient. Les cinq sens sont sollicités par le choix des plantes, du paysage ou par l’intégration d’éléments interactifs. L’ensemble propose un parcours de promenade, mais chaque zone est accessible de manière directe.

Chacun des cinq sens a fait l’objet d’attentions, à la recherche de l’harmonie, qui se révèle dans le jardin thérapeutique. La vue est émoustillée par les formes, les couleurs des fleurs ou des feuillages bien sûr, mais aussi par l’ambiance paysagère. Des zones d’ombre et de lumière font jouer la vue et la perception totale du corps, contrastant la chaleur du soleil ou la douceur de l’ombre. La majorité des plantes choisies sont odorantes, soit en exhalant leur parfum dans l’air, soit lorsqu’on les froisse, ce qui stimule également le toucher.

Photographie d'un jardin sensoriel avec des bacs de culture surélevés et des sentiers accessibles

Le toucher est sollicité par des tableaux végétaux tactiles, où sont associés feuillages doux, rugueux, lisses, souples. Grâce à des revêtements de sol variés, l’ouïe dialogue avec les sensations podotactiles. De manière générale, des installations surélevées adaptées facilitent la préhension, donc l’accès au parfum, au toucher mais aussi au goût.

La permaculture au service du soin

En théorie, le prendre-soin des humains est l’un des principes fondamentaux de la permaculture, et le domaine « santé » l’un de ses grands domaines de réflexions et d’actions. En réalité, la permaculture s’est énormément développée ces dernières décennies dans certaines directions, notamment autour de l’agriculture et de l’agroécologie. C’est, heureusement, en train de changer. De plus en plus de personnes, côté jardins, s’inspirent de pratiques liées à l’écojardinage et à la permaculture pour que les jardins thérapeutiques qui prennent soin des humains prennent aussi soin de la nature.

Le cas du centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA) La Cerisaie illustre parfaitement cette synergie. Le centre accueille uniquement des hommes polytoxicomanes, en séjours postcure de 6 mois. Le centre de soin propose à ses résidents de transformer l’actuel jardin en permaculture. Complémentaire des autres activités, l’atelier de permaculture s’inscrit dans le projet thérapeutique du CSAPA : la mise à distance des produits, l’amélioration de l’image de soi, la recherche d’orientations nouvelles, la découverte de plaisirs différents ou encore l’acquisition de nouvelles capacités. Cette démarche leur permet de s’investir dans un projet collectif : l’aménagement de la propriété.

Préalables indispensables et réflexions théoriques

Cette page permet de présenter plus en détails les principes et pratiques qui découlent de ces principes fondamentaux. Une réflexion sur le droit au risque. Le souci de l’autonomie des usagers. Un certain rapport au temps. L’inscription du jardin thérapeutique dans le projet de l’établissement. Une communication adaptée. Tels sont quelques-uns des préalables indispensables à tout jardin thérapeutique.

Un jardin durable | ARTE Regards

La nature particulière des jardins thérapeutiques conduit à les enrichir, et à nous enrichir, de nombreux apports, qui peuvent provenir aussi bien de pratiques et réflexions dans le domaine du jardinage, de la permaculture, de la pédagogie que de recherches et réflexions concernant le prendre-soin, les thérapies relationnelles, etc. Lesquels, ensuite, se déclinent en plusieurs grands domaines ou dimensions.

Questions de public et d'universalité

Des jardins spécialisés ? Y aurait-il des jardins pour enfants autistes ? Des jardins pour malades d’Alzheimer ? Des jardins pour personnes handicapées ? Faire un jardin pour un public spécifique n’expose-t-il pas à vider le jardin de sa dimension universelle ? Il ne suffit pas que le jardin soit là pour qu’il devienne thérapeutique. Beaucoup dépendra de ce que l’on va faire en lui et avec lui. Une première synthèse des différentes activités possibles, des différentes formes d’hortithérapie, montre que le jardin est un lieu de rencontre intergénérationnelle : accueil de classes, visite de groupes, promenade à thèmes, laboratoire pour stagiaires en horticulture, ouverture aux grands-parents accompagnés de leurs petits-enfants.

La question du coût est aussi courante que la réponse, globale, est impossible. Il est essentiel de comprendre que l'investissement dans un jardin thérapeutique n'est pas seulement financier, mais humain et organisationnel. La réussite repose sur l'intégration continue entre les équipes médicales, les paysagistes, et les usagers eux-mêmes, garantissant que le jardin ne devienne jamais un simple espace décoratif, mais un véritable outil de soin vivant et évolutif.

L'expertise au service du vivant

La diversité des approches est portée par des professionnels passionnés. Des experts comme Delphine Bravais, Doiezie, Isabelle Brac de la Perrière, Jennifer Geoffroy, Vanessa Gorget, Paule Lebay, Mathilde Tieleman, Stéphane Lanel, Jean-Yves Delattre, Dominique Daigre, Anne-Lise Scohy, Sophie Liegre, Sébastien Gueret, Emilie Ferrer, Clémence Bussière Chapuis, Romane Glotain, Martine Brule, France Criou, et Catherine Egata-Patche déploient leur savoir-faire à travers la France.

Qu'il s'agisse d'animation d'ateliers de jardinage thérapeutique, d'hortithérapie en EHPAD, de résidences seniors, d'établissements pour personnes en situation de handicap, ou de conception paysagère spécialisée, ces acteurs transforment les espaces extérieurs en lieux de vie. Certains, comme l'Association Mémée ô Jardin, intègrent des jardiniers-médiateurs directement au cœur des équipes médicales, comme au Pôle de Psychiatrie Adulte du Centre Hospitalier Théophile Roussel. D'autres, à travers des structures comme Kea écothérapie ou Violette Citadine, explorent l'impact des espaces végétalisés sur la santé, tant en extérieur qu'en intérieur, pour des entreprises, des centres pour enfants neuroatypiques ou des particuliers. Cette expertise collective confirme que le jardin thérapeutique, loin d'être un concept figé, est un écosystème dynamique qui nécessite une veille constante sur la compréhension de la complexité du réel et des systèmes vivants.

Vers une intégration durable du végétal en santé

L'importance de la communication et de la formation est capitale. Des initiatives comme celles de Romane Glotain proposent des formations en présentiel et en ligne sur le sujet des jardins thérapeutiques et de l'hortithérapie, à destination d'établissements de santé et scolaires. Il s'agit de transmettre une méthodologie rigoureuse, du projet à la réalisation, en passant par l'accompagnement ultérieur.

Chaque projet doit être envisagé comme une œuvre unique, cohérente avec le site qui l'accueille et les personnes qui le fréquentent. L'enjeu est de créer des espaces qui ne sont pas seulement des lieux de rééducation ou de distraction, mais des refuges de biodiversité et de sérénité. En respectant les principes de l'écojardinage, ces lieux deviennent des modèles de durabilité, prouvant que le soin porté à la terre est indissociable du soin porté à l'esprit humain. La pérennité de ces jardins dépend de cette double exigence : une rigueur dans la conception permaculturelle et une finesse dans l'approche relationnelle. C'est dans ce dialogue permanent entre l'homme et la nature que le jardin thérapeutique puise toute sa force et sa légitimité.

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