Le Rigodon : Une Danse Vive aux Racines Profondes et à l'Écho Littéraire

Le rigodon, cette danse populaire au rythme effréné, évoque une histoire riche et complexe, traversant les époques et les cultures. Originaire des régions du sud des Alpes, du Languedoc, du Vivarais et de la Provence, il a su s'élever jusqu'aux cours royales, marquant de son empreinte la musique et la littérature. Son nom, dont l'étymologie reste sujette à débat, oscille entre des origines italiennes ou latines, toutes deux suggérant une notion de ronde joyeuse et festive, en parfaite adéquation avec le caractère exubérant de la danse elle-même.

Gravure ancienne représentant une danse de cour

Origines et Évolution d'une Danse Populaire

Les origines précises du rigodon sont enveloppées d'une certaine mystère, mais il est largement admis qu'il trouve ses racines dans le folklore du sud de la France. Il est mentionné comme étant déjà présent en Provence au XVIe siècle et dans le Dauphiné au XVIIIe siècle. Certains historiens suggèrent qu'il pourrait être plus ancien encore et aurait coexisté avec le branle, une autre danse populaire, avant de finalement le supplanter. Cette danse de couple, caractérisée par un mouvement rapide en mesure binaire (2/4, 4/4, parfois 6/8), se déroulait traditionnellement en cercle, avec des couples disposés en file.

La structure typique du rigodon comprend deux phases distinctes. La première invite les danseurs à une promenade, une sorte de déambulation dans l'espace. La seconde phase, quant à elle, est plus dynamique et s'apparente à un pas sauté sur place, donnant son nom à la danse. Cette vivacité et cette expressivité ont rapidement séduit, permettant au rigodon de franchir les frontières régionales et sociales.

Le Rigodon à la Cour et son Rayonnement International

Le rigodon n'est pas resté cantonné aux bals populaires. Dès le règne de Louis XIII, il fait son entrée dans les salons de la cour, avant de connaître son apogée sous Louis XIV. Sa présence est attestée par des figures illustres de l'époque, comme Madame de Sévigné, qui l'évoque dans une lettre datée de 1673. Son succès fut tel qu'il traversa la Manche pour conquérir l'Angleterre, où des compositeurs comme Henry Purcell ont écrit plusieurs "Riggadoons", et gagna également l'Allemagne.

Cette adoption par la cour a eu une influence significative sur son développement. Le pas d'origine s'est progressivement codifié, intégrant des éléments qui deviendront constitutifs du vaste répertoire des contredanses au cours du XVIIIe siècle. Le rigodon est ainsi devenu un élément essentiel, voire unique, du répertoire des bals de l'époque, témoignant de son importance culturelle.

Portrait de Louis XIV dansant

L'Instrumentation et la Transmission du Rigodon

Initialement, le rigodon était principalement interprété au violon, souvent par deux violonistes. Avec le temps, d'autres instruments ont pris le relais, l'accordéon étant aujourd'hui un accompagnement fréquent. Il n'est pas rare non plus de l'entendre au sein de fanfares, témoignant de sa polyvalence et de sa capacité à s'adapter à différents contextes musicaux.

Une caractéristique notable du rigodon est sa tendance à être chanté, parfois même a cappella. De nombreux rigodons possèdent des paroles, le plus célèbre d'entre eux étant "Le Coucou". Cette dimension vocale ajoute une couche supplémentaire à la richesse de cette tradition.

Le Rigodon dans la Musique Classique et Contemporaine

Bien que tombé en désuétude à partir du milieu du XVIIIe siècle, le rigodon a connu des renaissances grâce à des compositeurs de renom. Maurice Ravel l'a magnifiquement orchestré dans son "Tombeau de Couperin", une œuvre rendant hommage aux compositeurs français du XVIIe et XVIIIe siècles. Cette pièce, à l'origine pour piano, a contribué à faire redécouvrir le rigodon à un public plus large.

L'influence du rigodon se retrouve également dans les suites instrumentales baroques et les opéras-ballets de compositeurs tels que Lully, André Campra, Marc-Antoine Charpentier (dans "David et Jonathan") et Jean-Philippe Rameau. Plus tard, Alexandre Goedicke, Saint-Saëns et Edvard Grieg ont également composé des pièces inspirées par cette danse, Grieg l'intégrant notamment dans sa "Suite Holberg". Prokofiev l'a également inclus dans ses dix pièces pour piano.

Dès la fin du XIXe siècle, une importante littérature pianistique dédiée au rigodon a vu le jour, incluant des réductions d'airs issus d'opéras des XVIIe et XVIIIe siècles. Ce phénomène s'inscrit dans un mouvement de "francisation" de la musique et d'engouement pour un passé en construction, tant dans la mémoire collective que dans le récit national. Des compositeurs comme Edmond Neukomm, Léo Delibes, Gabriel Pierné et Cécile Chaminade ont contribué à ce renouveau.

Ravel - Le Tombeau de Couperin (Rigaudon)

Le Rigodon au Québec : Une Transmission Transatlantique

Le rigodon a traversé l'Atlantique pour s'établir au Québec à la fin du XVIIIe siècle. Là, il est devenu une pierre angulaire de la musique traditionnelle québécoise, influençant également les musiques modernes. Sa vivacité et son caractère joyeux ont trouvé un écho particulier dans la culture québécoise, où il continue d'être célébré.

Le Rigodon dans l'Œuvre de Louis-Ferdinand Céline

L'écrivain Louis-Ferdinand Céline a accordé une place singulière au mot "rigodon" dans son œuvre, lui conférant des acceptions multiples et souvent inattendues. Loin de se limiter à la définition chorégraphique, Céline utilise ce terme pour évoquer une idée de mouvement vif, d'allégresse, voire de tumulte.

Dans ses écrits, le rigodon peut désigner la danse elle-même, comme dans son argument de ballet "Foudres et Flèches" où Jupiter "danse avec cette effrontée petite saltimbanque un petit rigodon". Il peut aussi se référer à la musique entraînante qui l'accompagne, comme dans "Le Pont de Londres" où l'on entend "tantôt symphonique, tantôt rigodon… plus tard Carmagnole."

Céline va jusqu'à élargir le sens du mot pour englober tout mouvement rapide et animé, qu'il s'agisse d'une chute, d'un saut, ou d'une simple agitation. Il crée même des néologismes dérivés du mot, tels que "riguedonner" ou "rigododant", témoignant de son attachement particulier à cette expression. Cette utilisation personnelle et créative du terme révèle une profonde connexion entre le monde de la danse, du mouvement et l'univers littéraire de Céline.

Il est intéressant de noter que cette appropriation du mot "rigodon" par Céline s'inscrit dans une tendance plus large de sa part à réinventer le langage, donnant aux mots des sens personnels et expressifs. Cette approche, bien que parfois déroutante, enrichit considérablement la compréhension de son œuvre et de sa vision du monde.

Page manuscrite de Louis-Ferdinand Céline

Le Déclin et la Renaissance du Rigodon

Au fil du temps, le rigodon a connu des périodes de déclin, notamment dans le sud de la France dès le début du XXe siècle. La Première Guerre mondiale a marqué une rupture brutale dans la transmission des traditions populaires, entraînant une "cassure" dans les mécanismes de la culture.

Cependant, le rigodon n'a jamais complètement disparu. Après 1968, une nouvelle génération s'est intéressée aux musiques et danses populaires, partant à la recherche des derniers détenteurs de ces traditions. Des enregistrements historiques et des cahiers de répertoire ont permis de conserver et de transmettre ce patrimoine. Des groupes comme "Empi et Riaume" ont contribué à faire revivre le rigodon et les danses traditionnelles du Dauphiné et du Vivarais.

Aujourd'hui, le rigodon continue d'être pratiqué et célébré, que ce soit dans le cadre de festivals de musique traditionnelle, d'ateliers de danse, ou par des ensembles musicaux qui revisitent ce répertoire avec une sensibilité contemporaine. Sa vitalité et sa joie communicative en font une danse résolument vivante, capable de traverser les siècles et de continuer à enchanter ceux qui la découvrent.

Le rigodon, avec ses origines populaires, son ascension vers les cours royales, sa diffusion internationale, son exploration littéraire et ses renaissances continues, incarne la richesse et la résilience des traditions culturelles. Il demeure un témoignage vivant de la joie de vivre, de la musique entraînante et de la danse comme expression universelle de l'humanité.

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