Le domaine vestimentaire japonais, et en particulier le kosode, témoigne d'une richesse esthétique et culturelle profonde, dont l'apogée fut atteinte durant l'ère d'Edo. Parmi les pièces les plus remarquables, un kosode à motifs de prunier, quadrillage et coquillages, réalisé avec une teinture à réserve sur un fond de soie damassée rinzu rouge, datant de la première moitié du XVIIIe siècle, offre un aperçu éloquent de la sophistication des artisans de cette période. Cette pièce, conservée dans la collection Matsuzakaya, illustre la manière dont les motifs traditionnels étaient réinterprétés et mariés pour créer des œuvres d'art portables. Les motifs de prunier, symboles de persévérance et de renouveau, se mêlent à l'ordonnance géométrique du quadrillage et à la délicatesse des coquillages, faisant de chaque vêtement une narration visuelle.
L'Ère Bunka-Bunsei : Un Tableau de Raffinement et de Tensions
En ce tout début du XIXe siècle, la culture d'Edo, celle des classes sociales urbaines, est à son comble de maturité, se traduisant par un raffinement et un esthétisme poussés, accompagnés des inévitables signes de décadence qui ne trompent pas. Corruption et crise financière aggravées, inflation, infractions à la politique d'isolement par des navires étrangers, intensification des troubles sociaux, révoltes paysannes, lois somptuaires et censure des livres sont alors les signes avant-coureurs d'un désastre imminent. Toutefois, cette courte période des ères Bunka-Bunsei (1804-1829) constitue la dernière phase de stabilité du règne des Tokugawa.
Dans le domaine vestimentaire, l'originalité et les nouveautés qui ponctuaient les époques précédentes n'ont plus cours. La mode est aux vêtements de couleurs sobres voire austères, avec le règne des tissus rayés ou ornés de petits motifs en semis komon dans des nuances marron, noires, grises ou bleu nuit. Cette période marque un tournant stylistique où la discrétion et la subtilité deviennent les maîtres-mots de l'élégance.
La Révolution Esthétique de l'Iki : Discrétion et Raffinement Urbain
La notion d'iki (chic, distingué, raffiné), qui s'oppose au yabo (rustre, grossier, démodé, ringard) et au gehin (vulgarité), a vu le jour dans les quartiers de plaisir et s'est développée pour aboutir à une sensibilité propre à la bourgeoisie citadine. Cette sensibilité se caractérisait par une détestation de l'arrogance des guerriers, de la soumission aveugle aux règles et des sermons confucéens. Née au XVIIIe siècle, cette sensibilité urbaine de raffinement discret, teintée de sentiments humains, s'est affirmée en ce début du XIXe siècle.
Ce qui est iki est beau mais pas voyant, discret mais averti, simple mais pas vulgaire ni banal. L'iki est un concept qui détermine les rapports sociaux et amoureux, la mode, la façon d'être et de penser. Il s'agit de saisir la cruauté du monde sans renoncer à l'élégance du geste ni à la beauté des choses impermanentes. Hommes et femmes iki se montraient plus naturels, sans maquillage ni accessoires superflu, dans des tenues raffinées aux tons délicats, très simples en apparence mais qui exigeaient des sommes considérables et des subterfuges ingénieux. La simplicité est devenue un raffinement, avec des nuances neutres et des motifs minuscules (komon) répartis uniformément sur toute la surface. Les couleurs voyantes n'étaient plus adaptées aux codes d'élégance de l'époque ; les nuances de gris, brun et bleu prirent le relais, exprimant le mieux la notion d'iki. Kuki Shûzô, dans "Structure de l'iki", souligne que "La couleur grise est iki… elle se situe sur le passage du blanc au noir… et représente la pâleur des couleurs. Rien n'exprime mieux la résignation que le gris. C'est la raison pour laquelle depuis l'époque d'Edo, les diverses nuances de gris ont été appréciées comme des couleurs iki. La couleur brune est la seule couleur qui soit prisée comme étant iki."

L'Évolution du Kosode selon les Classes Sociales
Le kosode, initialement porté comme un vêtement de dessous par l'aristocratie, fut ensuite adopté par la classe des samouraïs comme vêtement extérieur, devenant rapidement un vêtement usuel pour toutes les classes de la population.
Le Kosode de la Noblesse et des Guerrières
Lorsque les femmes de la noblesse n'étaient pas en représentation pour des cérémonies officielles, elles continuaient à porter des kosode dont le style propre à leur classe n'avait guère varié au cours de la période d'Edo. Des fleurs brodées de grandes tailles (glycines, azalées) ou des branches fleuries étaient dispersées sur toute la surface, et des arbres en fleurs (tachiki) associés à des éléments paysagers discrets constituaient l'essentiel des représentations. Les paysages se sont formalisés au cours du XIXe siècle avec des motifs et une disposition préétablis : eau vive vers le bas du kosode, feuillage ou arbre sur le haut dominés par des oiseaux en vol.
Les uchikake, katabira (pour l'été) et autres kosode formels dont les femmes de guerriers se paraient lorsqu'elles apparaissaient en public ou pour des occasions exceptionnelles étaient toujours rehaussés de broderies et d'applications diverses, uniformément sur toute la surface du vêtement. Leur évolution se poursuivait dans la continuité avec des motifs classiques anciens (yûsoku) parfois associés à des thèmes plus contemporains (fleurs de saisons, motifs classiques et de bon augure, chariots, radeaux de fleurs…) sur des fonds en satin rouge, blanc ou noir. Des exemples notables incluent un Kaidori (uchikake) en soie chirimen violet et dégradé sur le bas, évoquant l'automne avec des oies sauvages, ou un Katabira en lin bleu orné de camélias et de fleurs de cerisier brodés.
Le Kosode de la Bourgeoisie Fortunée
Au quotidien, les kosode en crêpe de soie colorée (chirimen) se paraient également de broderies et de motifs teints (shiro-age, kanoko surihitta), révélant ainsi leur goût immodéré pour les paysages souvent imaginaires faisant allusion à des œuvres littéraires ou théâtrales (nô). Les kosode de la classe bourgeoise fortunée se caractérisaient par l'utilisation du satin (rinzu) à la place de la soie chirimen. L'utilisation de toutes les techniques connues de teintures, broderies et dessins peints, utilisées conjointement pour l'ornement, suffisaient à peine à la création de ces somptueux motifs.
Si l'engouement pour la technique de teinture yûzen a connu un certain déclin à la fin du XVIIe siècle, son utilisation n'a jamais été abandonnée. Des motifs et dispositions originaux, comme un haut de kosode en satin entièrement recouvert d'un rideau de bambou teint (yûzen) et de petits enfants coiffés et habillés à la chinoise (karako) surpris dans leurs jeux et dispersés sur le bas, attestent de cette persistance. Les tenues de mariage furent déterminées au cours de la période de Muromachi, et les ensembles de ce genre étaient réservés aux femmes de l'élite guerrière et des milieux très aisés. Le long uchikake se superposait au aigi blanc fermé par un obi large et un koshi-obi placé juste en-dessous. La doublure en soie rouge vif était censée être de bon augure.
Le Kosode du Peuple et l'Impact des Lois Somptuaires
Les lois somptuaires, qui limitaient l'emploi de techniques sophistiquées et coûteuses, influencèrent également les décors et les tissages, et eurent pour résultat de développer auprès des artistes et des clients une certaine réserve et un goût plus subtil. Puisque les lois imposaient de s'habiller dans la simplicité, on assista à d'habiles subterfuges pour les détourner en portant des kosode sombres à peine ornés de fines rayures invisibles de loin, mais onéreux et d'une qualité incomparable. Le shôgunat promulgua une loi interdisant l'extravagance et le luxe vestimentaires pour toutes les classes de la société. Couleurs, motifs et tissus étaient réglementés dans les détails. Les kosode du peuple devaient être en chanvre ou en coton dans des nuances de brun, gris ou bleu.
Le perfectionnement des techniques de tissages, ajouté à un engouement pour ces modèles et ces couleurs synonymes d'élégance, favorisa leur développement au sein d'une population moins aisée.
Accessoires et Éléments Vestimentaires Essentiels
Le vêtement d'Edo ne se résumait pas au seul kosode ; il était une composition complexe d'accessoires et de sous-vêtements, chacun ayant son rôle et son évolution.
L'Obi : Symbole de Style et d'Innovation
Les obi en satin noirs (kuro-shusu), déjà en vogue au tout début du XVIIIe siècle, le restèrent avec des variantes (chuya-obi, kujira-obi) qui arboraient des motifs distincts sur l'envers et l'endroit, avec par exemple, l'endroit noir uni et l'envers coloré à motifs. Les dimensions du obi atteignaient alors presque 30 cm de large et 3,60 m de long. Ces dimensions ne facilitaient pas sa mise en place et justifièrent l'apparition du obijime (appelé alors obidome), à l'initiative d'un acteur de kabuki qui, pour éviter que son obi ne glisse, noua une ceinture par-dessus. Les femmes s'empressèrent alors de suivre cette nouvelle mode.
Au début, elles utilisaient des ceintures (shigoki) ou des cordelettes rondes rembourrées (maruguke), puis des ceintures plates à passants métalliques pachin-dome qui, au début du XXe siècle, furent remplacées par des cordelettes tressées (kumi-himo) dont la longueur augmenta régulièrement jusqu'aux années 1940-50. L'année 1817 marqua un changement décisif dans la manière de porter le obi, comme en témoigne une estampe de 1885 où une femme porte un chûya-obi noué dans le style o-taikô. L'utilisation de obi très larges allait favoriser la tendance à diviser le kosode en zones distinctes, supérieure et inférieure, ce qui eut pour effet de cantonner les motifs sur les bordures (exception faite pour l'uchikake et le furisode).
How to tie the obi
Les Sous-vêtements et Cols
Les sous-vêtements évoluent peu à peu. Sous le kosode, les femmes portaient généralement un koshi-maki, une sorte de jupon droit serré à la taille. Désormais, pour éviter qu'il ne se voie en marchant, elles ajoutèrent un suso-yoke (kedashi) rouge vif par-dessus. Le juban long en soie chirimen orné de motifs teints devint un sous-vêtement à part entière pour les femmes citadines. Le col, en coton blanc, coloré, orné de motifs teints shibori ou de broderies, dépassait légèrement du col du kosode. Pour se protéger du froid ou à l'occasion d'événements particuliers, il était courant de rajouter une autre robe (kasane-shitagi) en soie blanche ou à motifs rayés, sarasa ou komon, entre le juban et le kosode.
Au milieu de l'époque d'Edo, le col noir (kuroi kake-eri) des kosode était très en vogue auprès des femmes des quartiers populaires. Signe de changement au début du XIXe siècle, les cols de satin noir se généralisèrent et s'imposèrent auprès des femmes de toutes conditions (femmes ordinaires, serveuses de maisons de thé, geisha…).
Les Vêtements d'Extérieur
Pendant la saison froide, les haori étant réservés aux hommes, les femmes portaient des vestes hanten matelassées au col bordé de noir. Un autre vêtement (hifu) gagna du terrain au tout début du XIXe siècle et deviendra le coat plus tard. Il s'agissait d'une veste portée sur le kimono, tout d'abord par les hommes (maîtres de thé et autres artistes) et plus tard par les femmes. Des capes, portées sur le kimono pour se protéger du froid et de la pluie, commencèrent également à être appréciées et annonçaient le futur coat. Au cours des années 1760-70, hommes et femmes sans distinction portaient alors une sorte de petite capeline de forme particulière, souvent noire en soie, qui recouvrait la tête (okoso-zukin) et le haut du corps.
Motifs et Techniques de Décoration
La diversité des motifs et des techniques employées sur les kosode et autres vêtements de l'époque d'Edo est un témoignage de l'ingéniosité artistique japonaise.
Motifs Géométriques et Naturels
Un lutteur de sumô en kosode à larges rayures régulières croisées (motif benkei-shima) fermé par un obi de style hakata, illustre le succès retentissant de ce quadrillage qui évoquait le damier des tables de jeu de go, chez les hommes et les femmes. Sur le kimono d'une serveuse de maison de thé, reconnaissable à son plateau et à son tablier maekake orné de fleurs de paulownia blanches, un motif géométrique genji-kô en référence au "Dit du Genji" connut un regain de popularité suite à la parution d'un ouvrage en 1829. Une femme sortant d'un sentô (bains publics) porte un yukata en coton orné de rayures et d'un motif de chauve-souris en vol qui forment le kanji kotobuki (félicité, 寿).
Les motifs présents sur les kosode étaient d'une grande variété : des motifs de cascades et éventails, des mélèzes et parois de papier, des treilles de glycine, des vagues et feuilles de chanvre. Un Kosode à motifs de fleurs de prunier et bambous, réalisé par teinture à réserve et couchure de fils d’or sur fond de crêpe de soie chirimen bleu de la première moitié du XVIIIe siècle, ainsi qu'un Kosode à motif de camélia sur fond de satin de soie shusu blanc, témoignent de cette richesse. Des Katabira à motifs de prunier, quadrillage, chrysanthèmes et lespédèzes étaient réalisés en teinture yuzen et pochoir suri bitta sur un fond en lin blanc.
Les motifs rayés (suji-moyô), déjà en vogue au début de l'époque d'Edo, se résumaient à des rayures horizontales orisuji (jusque dans les années 1751-64) ou à des motifs à carreaux qui mêlaient rayures horizontales et verticales.
Techniques de Teinture et de Tissage
L'époque d'Edo fut également marquée par l'émergence et le perfectionnement de diverses techniques textiles. La teinture à réserve sur fond en crêpe de soie chirimen bleu, ou sur un fond de soie damassée rinzu rouge, était courante. La technique de teinture sur réserve shiro-age, qui laissait de petits motifs blancs sans bordure se détacher sur un fond sombre et uni, était très en vogue et pouvait être associée à des broderies. Des uchikake en satin rouge étaient décorés de bambous en toute leur hauteur en shibori-zome rehaussés de broderies. Les Katabira en lin blanc (jôfu), ornés de broderies et de teinture shiro-age, démontrent que ces tissages luxueux et d'une finesse extraordinaire ressemblaient à s'y méprendre à de la soie.
Les cotonnades imprimées importées au Japon (indiennes, sarasa) connurent un grand succès aussi bien à Kyôto qu'à Edo au cours des XVIIe et XVIIIe siècles. Le côté exotique, l'expression et les coloris des motifs animaliers, floraux ou géométriques ont immédiatement séduit. Les premiers tissages en coton imprimés d'origine indienne, indonésienne ou du Siam ont été introduits au Japon par les voyageurs et marchands portugais à la fin du XVIe siècle. Nommés meibutsugire, ils étaient alors considérés comme rares et précieux. Au début du XVIIIe siècle, la production japonaise (wa-sarasa) était déjà relayée par des artisans teinturiers spécialisés, mais c'est suite à la publication d'ouvrages en 1778 et 1785 que la vogue du sarasa prit de l'ampleur. Les tissus en coton rayé furent également importés de Saint-Thomas (San Tome) en Inde, désignés comme tôzandome (ou tôzan). Les premières productions à rayures japonaises datent des années 1615-24 dans la région d'Ise, puis se développèrent à Bushû et Kawagoe (Saitama). Le coton subissait un traitement au kinuta, une méthode traditionnelle pour assouplir les fibres et rendre le tissu fluide, brillant et soyeux, ce qui en augmentait considérablement le prix.
La Disposition des Motifs : Suso-moyô, Ura-moyô, Tsuma-moyô
Depuis le milieu du XVIIIe siècle, la mode des kosode ornés seulement sur la moitié inférieure continuait à faire l'unanimité chez les citadines de la classe bourgeoise. Ces kosode de type suso-moyô (motifs au niveau de l'ourlet) devinrent une référence pour toutes jusqu'au milieu du XIXe siècle. Au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle, vers 1765, la mode était aux motifs répartis sur la totalité de la surface du kosode (so-moyou) ou aux motifs discrets sur la moitié inférieure pour former une bande plus ou moins large au niveau de l'ourlet du kimono et/ou à l'intérieur sur la doublure (suso-moyô, tsuma-moyô, ura-moyô). Vers 1768-69, les doublures rouge vif (beni) furent peu à peu remplacées par des doublures violet foncé ou noires. Cette préférence des femmes de la classe marchande fit évoluer et changer les styles : le chic se porta désormais avec sobriété jusqu'au milieu du XIXe siècle.
À la fin du XVIIIe siècle (1789-1801), un nouveau style (ura-moyô) vit les motifs du bas des suso-moyô kosode se prolonger sur l'envers au niveau de l'ourlet de manière à être visibles lors de la marche. Les motifs présents à l'extérieur se prolongeaient jusqu'à l'intérieur du kimono sur la bordure inférieure et sur les côtés sur une largeur qui variait. Les tsuma-moyô quant à eux, voyaient les motifs partir du milieu de l'ourlet du dos et migrer de chaque côté en remontant vers l'avant, avec un accent sur le design des deux pans de l'avant. La disposition des motifs pouvait présenter quelques variantes selon les modes, avec des motifs minimalistes sur le devant ou dans le dos. Le kimono était pratiquement uni alors que les bords internes étaient ornés autour de la doublure.

La Société d'Edo et l'Influence de la Mode
La période d'Edo a été un creuset de dynamiques sociales et culturelles qui ont profondément façonné la mode et les arts.
Les Quartiers de Plaisir et leur Impact Culturel
La vie des quartiers de plaisir était régie par des règles qui ont donné une culture et une esthétique contraires à l'ordre moral confucéen rigoureux qui réglait la vie de la société japonaise. Yoshiwara était le quartier le plus célèbre et connut son apogée sous l'ère Genroku ; en 1720, 2000 filles y vivaient. La culture populaire et l'esprit d'Edo doivent beaucoup à ce quartier de plaisir qui fut un thème inépuisable pour le théâtre kabuki, les graveurs d'estampes et les écrivains. Yoshiwara était "the place to be", et l'avant-garde de tout ce que regroupait le monde intellectuel de l'époque se devait d'y apparaître.
Sous les Tokugawa, des quartiers réservés aux maisons closes (yûkaku) furent aménagés systématiquement dans les villes pour assurer le contrôle de la société. Ces maisons closes licenciées furent regroupées et entourées d'enceintes et de fossés afin d'empêcher les mauvais payeurs et les prostituées de s'enfuir. La plupart d'entre elles avaient été vendues dans leur enfance (vers 5-6 ans) et elles devenaient kamuro pendant leur apprentissage. Vers 14-15 ans, si elles montraient des dispositions pour devenir une bonne courtisane, elles étaient formées et initiées par leur maîtresse. Les courtisanes de haut rang (tayû) recevaient une éducation artistique et littéraire extrêmement raffinée, qui dépassait largement celle des filles de bonne famille et qui en faisait les femmes les plus cultivées et instruites de l'époque. Elles maîtrisaient parfaitement de nombreux domaines : art du chant et de la danse, art du thé, des fleurs, de l'encens, de la poésie, de la calligraphie, du jeu de go et des échecs. Elles pouvaient également réciter les textes classiques japonais et lire couramment les classiques chinois.
Leurs clients incluaient des daimyô (incognito), des ministres, de riches marchands et des notables de province. Tous les clients capables de payer leurs tarifs élevés étaient susceptibles de les rencontrer. Ces quartiers yûkaku étaient les seuls endroits de la société où les distinctions des statuts sociaux n'avaient pas cours, ce qui en faisait aussi des lieux de création littéraire et artistique où se faisaient et se défaisaient les modes. La prostitution masculine fut également florissante vers 1764-80, avec des très jeunes garçons (yarô) exerçant dans des "maisons" appelées kodomoya (maisons d'enfants), attirant principalement les membres de la classe militaire et du clergé bouddhique.
L'oiran dôchû, un cortège où la tayû désignée par son client se rendait à la maison de thé où il l'attendait, était un spectacle en soi. Elle se préparait en revêtant plusieurs kimonos d'un luxe extrême, somptueusement brodés et décorés, maintenus fermés par un obi volumineux fermé sur le devant. Sa coiffure complexe comportait de nombreux accessoires. Avec ses socques (geta) surélevées qui gênaient la marche, elle adoptait une démarche caractéristique en formant un arrondi vers l'extérieur à chaque pas, avec chaque fois un temps d'arrêt. La culture tayû, très onéreuse et extrêmement ritualisée, déclina peu à peu au début du XVIIIe siècle. Une simple rencontre coûtait environ 2500-3000 euros (en 1734), et après trois rencontres (obligatoires) où la courtisane ne parlait quasiment pas, elle faisait savoir si le client lui convenait.
Geishas et Acteurs de Kabuki : Les Influençeurs
Au XVIIe siècle, les geisha (littéralement "qui possède un art") désignaient des hommes (otoko-geisha), joueurs de flûte et de tambour qui divertissaient les clients dans les quartiers et étaient souvent accompagnés de danseuses-musiciennes. Peu à peu, les clients préférèrent ces femmes qui adoptèrent alors des noms et un style vestimentaire masculins pour détourner la loi leur interdisant de se prostituer. Ces femmes (onna-geisha), instruites dans la musique et la danse, égayaient les parties de plaisir dans les maisons des quartiers réservés. À partir des années 1751-1764, seules les femmes furent appelées geisha. Elles étaient en général issues de familles pauvres, achetées par des employeurs qui les utilisaient comme domestiques tout en leur enseignant la danse et l'art du shamisen. Une fois établies, elles versaient une partie de leurs gains à leur employeur.
Les Tokugawa considéraient le théâtre kabuki comme un mal nécessaire, au même titre que les quartiers de plaisir. Cette forme artistique contestataire exprimait le mieux les goûts et les valeurs de la classe marchande. Au départ, ce fut un spectacle dansé par des actrices puis des acteurs qui pouvaient se livrer à la prostitution. Le public exigeant adulait les acteurs qui avaient leurs "fans clubs". Ceux-ci exercèrent une influence considérable sur les mœurs et surtout sur les modes de l'époque d'Edo. Par exemple, Segawa Kikunojô II porta pour la première fois sur scène une tenue dans des nuances kaki-ocre (rokocha) qui eurent un succès immense jusqu'à la fin du XIXe siècle. Le obi à petits carreaux ishimatsu du dernier chic fut également lancé par un acteur de kabuki, montrant comment ces figures étaient de véritables "influençeurs" en matière de mode, dont les préférences se diffusaient rapidement auprès de leur public.
Vers 1750, une mode originale et propre à Edo commença à se développer. Lorsque les grandes courtisanes de Yoshiwara n'attiraient plus guère les clients et commencèrent à disparaître, des quartiers non officiels et illégaux furent davantage prisés par la clientèle. Des maisons de thé plus abordables se multiplièrent comme jamais entre le milieu et la fin du XVIIIe siècle, dans les faubourgs d'Edo, à l'entrée des temples et des sanctuaires, lieux de rassemblements de nombreux pèlerins et donc, de clients potentiels. Ces maisons non officielles, où travaillaient des serveuses et des prostituées occasionnelles non licenciées, connurent alors un engouement exceptionnel. Les serveuses des maisons de thé chaya avec leurs tenues aux motifs plus sobres et leurs tabliers caractéristiques ont détrôné pour un temps les somptueuses oiran. Ce ne sont désormais plus les courtisanes de haut rang qui font les modes, mais les jeunes serveuses qui rivalisent de beauté entre elles, ce qui a pour effet de voir émerger de nouveaux styles de coiffures (plus relevées et maintenues par des kanzashi) et de kimonos (avec des motifs plus discrets disposés au niveau de l'ourlet). Les représentations teintes ou brodées en « tableaux » des kosode sont abandonnées au profit de motifs géométriques (rayures, carreaux) dans des matières simples mais élégantes qui remplacent les luxueux tissages et teintures. On laisse apparaître des sous-kimonos plus clairs par l’ouverture des manches et sur le devant, traduisant ainsi une certaine image érotique de la femme.
Lois Somptuaires et Créativité Cachée
De 1750 à 1850, suite au contexte économique et à la promulgation des lois somptuaires, le kimono se simplifia dans ses motifs et ses techniques, en réaction au plein épanouissement de l'époque Genroku. Les kosode éblouissants sont ainsi délaissés pour un style iki, mêlant à la fois sobriété et sophistication, qui bouleversa complètement les valeurs esthétiques en vogue jusqu'alors. Les nombreuses lois somptuaires appliquées au style de vie des chônin au cours des XVIIIe et XIXe siècles furent à l'origine de bien des changements, notamment vestimentaires, et les bijin (belles femmes) de Torii Kiyonaga, avec leurs toilettes à rayures ou à petits motifs komon dans des nuances plus sombres, reflétaient parfaitement cette esthétique sobre (jimi) et élégante caractéristique du style d'Edo.
La Beauté et le Maquillage
Au cours de l'époque d'Edo, les femmes mariées et les jeunes filles adultes se noircissaient les dents (ohaguro) à l'aide d'une poudre métallique. De plus, les femmes mariées se rasaient les sourcils. La poudre utilisée pour se noircir les dents était composée d'un mélange de noix de galle réduites en poudre, auxquelles on rajoutait de l'eau de lavage du riz, du vinaigre, du saké et une poudre de fer. Une fois le mélange oxydé, il devenait insoluble et pouvait être appliqué chaque jour ou tous les 2-3 jours.
Le rouge à lèvres était un produit de luxe à l'époque et seul le milieu des lèvres était peint, réduisant ainsi la taille de la bouche. L'application de plusieurs couches épaisses de rouge donnait peu à peu cette couleur vert-violet irisé (sasa-ro beni). Une jeune femme, miroir à la main, appliquant une dernière touche de rouge sur sa lèvre inférieure, constituait le dernier cri en matière de maquillage à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle. Des artistes comme le peintre Gion Seitoku (1755-?) étaient réputés pour leurs portraits féminins de toutes conditions. Le portrait réalisé par Keisai Eisen, vers 1822, montre une femme mariée de la haute noblesse aux sourcils rasés avec la lèvre inférieure peinte en vert (sasa-iro, qui évoque la couleur des feuilles de bambou), avec une coiffure très sobre ne comportant qu'un seul ornement (kôgai).
Les Fêtes Saisonnières et la Vie Quotidienne
L'importance des fêtes saisonnières et autres matsuri était aussi grande dans les villes qu'à la campagne, et marquait un renouveau et une rupture avec le quotidien. Il y en avait tout au long de l'année : fête d'un temple, d'un quartier, d'une ville, fête des rires agraires, fête du feu, de la fertilité, etc. La foule était haute en couleurs, composée de curieux, de marchands des rues, de porteurs, de livreurs, de familles, de voyous, de saltimbanques, de spectacles, de moines qui tous déambulaient entre les yatai (stands) dans la confusion, les rires et parfois les rixes. Une femme rentrant d'une fête saisonnière (matsuri) à Asakusa en novembre avec des patates douces (taro), la spécialité locale, montre une scène typique de cette époque. Cette allusion aux cinq fêtes annuelles d'origine chinoise (sekku), avec les incarnations du 7 juillet et du 5 mai, était aussi un prétexte pour mettre en scène des bijin vêtues de kimono ou de yukata décorés de motifs en vogue (rayures et petits carreaux kakudôshi et glycines).
En privé, quand elles ne sortaient pas, les femmes portaient leur kimono très long, si bien que le bas traînait par terre derrière elles et pouvait gêner la marche. À cette époque, lorsque les femmes de la riche bourgeoisie et de la classe des samouraïs restaient chez elles, elles portaient leur kosode très long (hikisusô) fermé au niveau de la taille par un obi mais laissant la partie inférieure légèrement entrouverte sur le devant et formant une sorte de traîne dans le dos où l'on pouvait admirer les motifs en continuité. Le bas des deux pans avant était alors visible même de dos. Lorsqu'elles sortaient, elles n'avaient pas d'autres solutions que de maintenir leur kosode relevé pour pouvoir marcher. Cette habitude commença dans les années 1735, une période où les vêtements (uchikake, kosode) ont vu leur longueur considérablement augmenter (environ 15 et 20 cm). Une jeune épouse bourgeoise qui s'apprête à sortir, porte un kosode bleu nuit discrètement orné sur le bas et l'a ajusté à sa hauteur en formant un pli au niveau de la taille (hashori).

L'Héritage du Kimono : De l'Edo à la Mode Contemporaine
La collection Matsuzakaya, fondée en 1611, a joué un rôle majeur dans la production et la diffusion du kimono. Quelque 150 pièces des plus prestigieuses retraceront le fil de l'évolution de ce vêtement essentiel de la garde-robe au Japon, depuis l'époque d'Edo (1603-1868) jusqu'à l'époque contemporaine. L'exposition traitera de l’évolution du kimono et de ses accessoires pour mieux évoquer leurs réinterprétations dans la mode japonaise et française contemporaine.
Le kimono, et par extension le kosode, est devenu une source d'inspiration inépuisable. Des designers japonais contemporains comme Issey Miyake, Kenzo Takada et Junko Koshino (dont on peut citer le Kimono Suminagashi en soie teinte à l'encre de 2015, le Haori-Matsu en organdi de soie avec applications de feuilles d’or de 2004, ou le Kimono Oiran en soie et polyester de 2009) se sont inspirés de ce vêtement emblématique. Mais son influence a également touché la haute couture occidentale. Dès le milieu du XIXe siècle, les femmes françaises à la mode ont commencé à porter des kimonos comme robes de chambre. Des créateurs comme Paul Poiret (avec une robe portefeuille de 1922), Madeleine Vionnet (robe d'après-midi à manches kimonos, collection été 1918), les Sœurs Callot (manteau « Casanova » à larges manches kimonos, 1925), Jean Paul Gaultier (peignoir d'été), Franck Sorbier (Kimono « Ailes de Papillon » en organza de soie, été 2008), Yves Saint Laurent (ensemble du soir avec manteau-mandarin matelassé de soie, collection automne-hiver 1994) et John Galliano pour Dior (modèle « Gia-Cia-Me-San », collection printemps-été 2007) ont tous puisé dans l'esthétique du kimono. Cette permanence du kimono, à travers ses formes originelles comme le kosode à motifs de prunier, quadrillage et coquillages, et ses réinterprétations modernes, confirme son statut d'icône indémodable de la mode.