L’Homme bonsaï contient tous les clichés des romans de piraterie que j’adore ! Étonnante histoire que celle de l’Homme bonsaï ! Après avoir écrit un conte pour enfants illustré avec maestria par l’excellent François Roca (paru en 2003 chez Albin Michel Jeunesse), Fred Bernard revisite son récit pour en tirer un superbe album de bande dessinée (Delcourt, collection Mirages). C’est la deuxième fois que je fais cela, j’avais déjà adapté en bande dessinée Jeanne et le Mokélé que j’avais signé en jeunesse avec François et qui est devenu la Tendresse des Crocodiles au Seuil.

Précisons que je m’étais auto censuré sur l’Homme bonsaï : j’avais en tête une histoire d’amour que je ne pouvais décemment pas placer dans un album jeunesse. Cela faisait cinq années que j’y pensais… C’est aussi le résultat de ma rencontre avec Guy Delcourt qui m’a proposé de travailler avec lui au sein de la collection Mirages. Guy Delcourt connaissait-il l’album jeunesse ? Non, et c’est amusant d’ailleurs. Quand je lui ai proposé de l’adapter en bande dessinée, je lui ai donné à lire le livre réalisé avec François Roca. Guy s’est bien demandé comment je pouvais en faire une bande dessinée !
La structure narrative : une mise en abîme des récits de mer
Un soir, à la taverne du « Homard manchot », le capitaine O’Murphy évoque l’épisode le plus stupéfiant d’une vie passée à sillonner les mers du globe. Durant une tempête, le capitaine O’Murphy et deux marins abordent un navire en perdition dans lequel est planté un arbre colossal. Incrédules, ils l’entendent lui demander d’écouter le récit de son destin tragique. Il s’appelle Amédée. Il fut enrôlé de force sur un navire pirate, puis abandonné sur une île.
Le récit présente deux passés et un présent. Il y a le présent où un capitaine raconte à des matelots qu’on lui a raconté que…, puis l’époque où on lui a raconté l’histoire et enfin l’époque où s’est déroulée l’histoire. La couleur aide à distinguer ces trois moments. Quand on est avec le capitaine, l’ambiance est plus sobre, alors que lorsque nous sommes avec les pirates, c’est bien plus coloré, il y a plus de fantaisie. Delphine Chédru, la coloriste, change ainsi de ton selon les passages.
L’Homme bonsaï est une histoire qui contient tous les clichés que j’adore des romans de piraterie : l’odieux capitaine, le type qu’on abandonne sur une île déserte, celui qui n’a rien demandé et qu’on embarque de force, les scènes d’abordage, les beuveries sur les ports… Bref, tous les ingrédients des histoires de pirates ! Quand je bosse en jeunesse avec François Roca, on se donne toujours un thème. Ça peut être les pompiers, l’Afrique, l’Inde ou les pirates.
L’évolution d’Amédée : de la victime au symbole végétal
Tout commence par une petite graine, vous le savez, on nous l’a tous raconté comme ça. Mais celle-ci vient d’un arbre géant, tombe sur la tête d’un homme, y prend racine comme une idée et devient un petit feuillu dont le corps de la personne ainsi fécondée est le terreau où développer son réseau radical. Parasite ou symbiote ? Il y a peu de l’un à l’autre, et là encore la distinction passera par la tête.
Heureusement pour Amédée le potier, naufragé sur cette île déserte par le capitaine Stroke après avoir été enrôlé de force et donc bien incapable de penser cette fabuleuse étrangeté végétale dont il est la victime, la sagesse orientale viendra à son secours sous la forme de pirates chinois, et plus particulièrement d’un vieux maître versé dans l’art des bonsaïs. Celui-ci taillera l’arbre avec science, contrôlera son développement et l’équilibre symbiotique s’installera, dérivant vers une osmose animal/végétal décuplant les capacités de cet homme ensemencé.

La distinction s’efface. Tout en ne faisant qu’un, l’homme devient arbre, l’arbre devient homme. Cet homme bonsaï ne craint plus les armes. Il est un surhomme. Au sommet de son crâne, il porte les bois d’une vie triomphante qui doit tout au végétal et qui fera le bonheur des pirates qui l’ont recueilli. Mais tout pouvoir a son revers, le temps animal n’est pas celui végétal, l’arbre est une plante qui s’élève vers le ciel et étire son existence sur des siècles et, surtout, ce potier n’est pas le contenant mais bien le contenu.
La dimension tragique et l’apport de la version adulte
Effectivement, l’homme bonsaï est un être fantastique, c’est un super héros, mais c’est aussi un héros romantique, tragique, invincible à l’image d’un héros mythologique. C’est également un être très seul, donc très malheureux. Il est malheureux quand il est souffre-douleur sur un bateau, il est malheureux quand il est tout seul sur île, il est malheureux quand il devient une machine de guerre… Mais il va rencontrer une femme qui va enfin le rendre heureux ! Elle sera la première à s’intéresser enfin à ce qu’il a dans la tête.
Absolument. L’extrême fin de mon récit reste la même, mais mon personnage bénéficie ici d’un accompagnement dont il ne disposait pas dans la version jeunesse. Un accompagnement sensuel et amoureux… Cette histoire d’amour est d’ailleurs tragique et destructrice, la jeune femme se sacrifie en vain pour lui en se saignant aux quatre veines, au sens propre.

Pourquoi cette version ? Parce que la thématique de ce texte est d’une grande richesse symbolique pour qui y réfléchit quelque peu et aussi parce qu’il est des thèmes que l’on n’aborde pas si l’on publie pour la jeunesse, en particulier celui d’une autre forme de symbiose (ou tentative) entre un homme et une femme. L’homme bonsaï en bande dessinée s’enrichit de ce moment où Amédée, au printemps de sa puissance, rencontre la très belle Changhaï-Li.
Analyse formelle : entre dessin instinctif et narration chromatique
Je fais de nombreux croquis de voyages que je mets en couleurs à l’aquarelle. Ce sont des dessins instinctifs, pris sur le vif. Honnêtement, ce n’est pas le même boulot de coloriser 120 planches de BD, il faut savoir accompagner la narration avec les couleurs. Je ne l’ai jamais fait, et ça me fait un peu peur sur une telle distance. Sincèrement, je craignais d’être un peu répétitif, de ne pas être assez inventif, assez audacieux. J’ai pensé confier les couleurs à Delphine Chédru que je connaissais - elle fait également des livres jeunesse - et j’aimais bien ses boulots. Delphine venait de mettre en couleurs le Spirou et Fantasio d’Émile Bravo avec une grande sobriété.
La crudité des scènes et du propos passe par un coup de crayon épais, aussi brut que le sont les protagonistes. Il ne s’embarrasse d’aucune fioriture, mais va au cœur de l’être, des êtres, des émotions, des désirs, des attentes. Les regards, sages, fiévreux ou fous, se détachent à l’instar des corps qui se meuvent, ploient et envahissent les cases, s’imposant à chaque page, prenant de la substance comme s’ils voulaient rendre réel ce qui paraît irréel.
Le dessin de Fred Bernard se pare des couleurs unies de Delphine Chédru comme d’une peau. Des cieux et eaux sombres cèdent la place à des aubes timides, tandis que les ombres suffocantes d’une cabine ou la lumière incertaine d’une taverne succèdent à des extérieurs lumineux qui forment de véritables bouffées d’air. L’homme-bonsaï est de ces BD qui captiveront ou déplairont d’emblée. Pour celui qui s’y laisse prendre, c’est comme un songe, fabuleux, unique, incroyable, comme seuls peuvent l’être les contes qui touchent au plus profond.

Le récit suit le rythme, tout de suspens et d’effets ménagés, du narrateur et joue habilement sur la mise en abîme - O’Murphy est notre Shérazade, barbue, fumant la pipe et sentant le cuir mouillé. Les mots sont bruts, les hommes rudes, et au fil des phrases la magie s’enclenche, opère. Le lecteur est entraîné dans un ailleurs qui s’émancipe de l’espace, du temps, des limites humaines pour faire plonger dans un monde de mystères où le corps se transforme, où le petit, le malmené devient grand, vainqueur, triomphant, où le sang cède la place à la sève, sans que la vie s’interrompe puisqu’elle ressurgit… autrement.
L’album se révèle une lecture d’une grande force symbolique, qui exploite le mythe de l’homme-arbre non comme une simple curiosité, mais comme une réflexion sur la condition humaine, la solitude et le besoin vital de connexion à l’autre. En s’affranchissant des contraintes de l’édition jeunesse, cette version en bande dessinée permet d’explorer la violence inhérente à la vie de marin et la fragilité extrême d’un être devenu, malgré lui, un monument vivant de la nature. La transformation d’Amédée, de potier à « homme bonsaï », devient ainsi la métaphore ultime du destin : une croissance imposée par les circonstances, maîtrisée par les arts ancestraux, et finalement figée pour l’éternité dans une épave, témoin silencieux des errances humaines.