La Dualité du Haricot : Entre Tradition Spirituelle et Héritage Agricole

Le terme « haricot » résonne dans deux sphères radicalement différentes de l’expérience humaine : celle, sacrée et rituelle, du Japon traditionnel, et celle, nourricière et historique, de l’agriculture mondiale. Si la « danse du haricot » peut évoquer autant la chorégraphie symbolique des démons du temple Rozan-ji que la croissance vigoureuse des tiges volubiles dans un potager, une analyse approfondie révèle comment cette légumineuse a tissé sa toile dans les cultures du monde entier.

Illustration thématique mêlant motifs de fleurs de haricot et symboles du Setsubun japonais

Les Racines du Setsubun : Le Pouvoir du Haricot dans le Rituel Japonais

Le setsubun est cette précieuse tradition ancrée dans tout le Japon au début du mois de février qui consiste à lancer des haricots de soja pour éloigner le mal. Originairement, le setsubun correspondait aux changements des quatre saisons de l’ancien calendrier luni-solaire. Le rite était donc reproduit quatre fois par an. Au fil des siècles, la notion de setsubun s’est concentrée sur le « début du printemps », du fait que le setsubun de printemps, comme il marquait également le début de l’année dans le calendrier luni-solaire, était dès l’origine le plus important. De nos jours, le setsubun est fixé aux environs du 2 ou 3 février.

Ce jour-là, les familles lancent des haricots de soja dans la maison en criant : « Les démons dehors ! Le bonheur dedans ! » (Oni wa soto, fuku wa uchi). Depuis les temps anciens, il est dit que les changements de saison facilitent l’entrée des démons dans le monde humain. Au palais impérial de Heian (l’ancienne Kyoto), pendant la période de Heian (794-1185), un rite « purificateur du mal » appelé tsuina originaire de Chine vers la fin du VIIe siècle-début du VIIIe siècle, était réalisé lors du setsubun de printemps.

Le pouvoir du mamemaki (« lancer de haricots de soja ») contre les démons vient d’un jeu de mot : si un « haricot » (mame) entre dans « l’œil d’un démon » (ma-me), le « démon est anéanti » (ma-me). C’est ainsi qu’un récit du milieu du XVe siècle raconte que lorsqu’un démon était apparu sur le mont Kurama à Kyoto, celui-ci fut exterminé par un lancer de haricots de soja. On dit que c’est ce récit qui aurait popularisé le rite tsuina et l’aurait répandu dans tout le pays.

Représentation schématique du rite du Mamemaki dans une demeure japonaise

Le Temple Rozan-ji et la Danse des Démons

Le temple Rozan-ji, fondé vers l’an 938, abrite un rite très populaire du setsubun, appelé oni-odori (« la danse des démons »). Le 3 février à partir de 15 heures, trois démons, un rouge, un vert et un noir, s’incarnent à partir des trois grands poisons de l’homme : l’avidité, la haine et les récriminations. Les créatures montent sur scène au son des tambours et des conques. Le démon vert danse et frappe du pied, une grande hache à l’épaule. Les spectateurs autour de la scène immortalisent la danse des démons. L’officiant tire à l’arc pour invoquer les cinq « rois de clarté » protecteurs des cinq directions : est, ouest, nord, sud et centre. Les démons vaincus ressortent du temple dans un piteux état. C’est la fin du spectacle.

Le Sanctuaire Yoshida et les Rites de l’Ancien Temps

À Kyoto, le rite du setsubun tel qu’il est pratiqué au sanctuaire Yoshida, dans l’arrondissement de Sakyô, est particulièrement populaire. Le sanctuaire en question fut fondé en l’an 859 afin d’héberger quatre divinités du sanctuaire Kasuga-taisha de Nara, et a la réputation de protéger le palais impérial de Kyoto de la direction néfaste (le nord-est, dite « porte des démons »), prémunir des catastrophes et apporter la chance.

Le 2 février, la veille du setsubun proprement dit, à partir de 18 heures, a lieu le fameux rite tsuina, la reproduction conforme de celui qui se tenait au palais impérial dans les premiers temps de la période de Heian au VIIIe siècle. Plus généralement, on l’appelle aussi oni yarai, le « renvoi des démons ». Quand apparaissent les démons rouge, bleu et jaune, qui symbolisent les malheurs et les catastrophes, le chasseur de démons (hôsôshi) entre en scène et les disperse. Le 3 février à 23 heures commence la fête du feu, un rite lui aussi typique du setsubun de Kyoto. Un immense lit de braises est préparé devant le portique shintô san-no-torii du sanctuaire, sur lequel les visiteurs sont invités à brûler leurs vieilles amulettes et talismans de l’année précédente afin de permettre aux divinités qui les ont habités de retourner chez eux.

Le Haricot Grimpant au Potager : Botanique et Culture

Le haricot grimpant (aussi connu sous le nom de "haricot à rames") est idéal pour les petits jardins. Contrairement aux haricots nains, il a la particularité de s'accrocher à des supports grâce à ses tiges volubiles. Cette plante de la famille des Fabacées est à la fois productive et décorative. Le haricot à rames se distingue des haricots nains par sa hauteur, pouvant atteindre de 1,50 à 4 mètres. La capacité de ses tiges volubiles à s'enrouler autour de supports (treillis, rames, grillages, etc.) fait d'elle la variété idéale pour les petits potagers.

La domestication de Phaseolus vulgaris pour ses grains a débuté il y a près de 8 000 ans de façon indépendante au Mexique et dans les Andes méridionales ; puis la culture s’est diffusée dans toutes les Amériques. La forme sauvage est une plante grimpante (croissance indéterminée) qui a besoin d’un support lui permettant de satisfaire ses besoins en lumière. Les tiges sont initialement diageotropes (croissance des tiges à angle droit par rapport à la force de gravité). Ce n’est qu’au contact d’un support potentiel qu’elles grimpent.

L'Association des « Trois Sœurs » et l'Héritage Amérindien

Il est clairement établi que le système de culture, appelé « trois sœurs », à savoir haricot, maïs et courge, était utilisé par de nombreuses tribus agricoles amérindiennes. Les haricots fournissent des composés azotés aux autres plantes en fixant l’azote ainsi que des protéines végétales aux humains. Le maïs fournit des tiges pour le haricot grimpant et la courge offre un abri protecteur pour garder le sol humide et contenir les mauvaises herbes. La culture de la forme grimpante du haricot à écosser sec a suivi le développement de la culture du maïs dans le sud de la France, Occitanie et Nouvelle Aquitaine, où l’association haricot-maïs a été reconstituée. L’apogée de ce système de culture en France se situe à la fin du XIXe siècle, et tout particulièrement dans la plaine de Tarbes.

Schéma explicatif de l'association culturale des Trois Sœurs

Évolution et Sélection : De la Plante Sauvage au Potager Moderne

Le haricot s’est assez vite répandu et, de proche en proche, il est arrivé dans tous les villages. Le haricot a beaucoup évolué au fil des années, ce qui semble assez curieux a priori car en principe, c’est une plante autogame qui s’autoféconde, il devrait donc en résulter en théorie une certaine stabilité génétique. Les jardiniers et les agriculteurs ont donc assuré leur propre sélection. Lorsqu’une gousse de haricots présentait par exemple des grains plus gros ou d’une couleur plus jolie ou plus précoces, ce sont ces grains-là que l’on choisissait comme semence.

Dans les campagnes, la population recherchait surtout une récolte maximale, ce qui explique que les populations rurales aient surtout privilégié les haricots grimpants. Par contre, dès que l’économie marchande s’est développée et que la mécanisation des cultures est apparue, la sélection s’est faite de manière plus rigoureuse et plus scientifique. Les variétés naines plus faciles à cultiver, ont pris le dessus. Par ailleurs, il y a eu une demande de la bourgeoisie « au palais plus délicat » de consommer des haricots verts sans fil et moins coriaces. Le développement de ces haricots plus tendres date seulement de la fin du 19ème siècle.

Techniques de Culture et Entretien du Haricot à Rames

Débuter les semis de haricots à rames lorsque le sol est suffisamment réchauffé (à partir de mai ou d'avril dans les régions du sud). Échelonner les semis jusqu'au mois de juillet, afin d'étaler les récoltes qui peuvent être abondantes. Les haricots à rames sont un peu plus contraignants que les haricots nains, car ils nécessitent d'être tuteurés. La multiplication du haricot à rames se réalise par semis (seules les variétés non hybrides peuvent être multipliées).

Le haricot grimpant est une légumineuse, qui s'intègre parfaitement dans une rotation des cultures. Les plantes appartenant à la famille des Fabacées ont la particularité de fixer l'azote de l'air dans le sol. Aussi, on les cultivera entre deux cultures gourmandes en nutriments (telles que les légumes-feuilles et les légumes-fruits). Parmi les associations favorables du haricot à rames, citons la pomme de terre, la carotte, le concombre, le chou-fleur, le maïs, le céleri et l'aubergine.

Calendrier de culture et conseils de tuteurage pour le haricot grimpant

Récolte et Conservation des Variétés à Rames

En fonction de la variété, la récolte des haricots à rames débute entre 60 et 90 jours après les semis. Les haricots en grains frais (ou mangetouts) doivent être récoltés avant que le grain ne soit trop gros. À défaut, une récolte à pleine maturité donnera des haricots à écosser (aussi connus sous le nom de "haricots secs"). Notez que les variétés à parchemin doivent être récoltées régulièrement (tous les 2 ou 3 jours), afin d'éviter la formation de fils. Les haricots grimpants fraîchement récoltés ne se conservent que 2 à 3 jours, dans un lieu frais et aéré. Il existe plus de 40 variétés de haricots grimpants (avec ou sans parchemin), à gousses vertes, violettes ou jaunes.

Du Temple au Potager : Une Symbiose Culturelle

Si le haricot à rames, avec sa croissance indéterminée, grimpe vers la lumière pour offrir ses gousses aux jardiniers, le haricot de soja, dans le calme des temples de Kyoto, est lancé pour purifier l'espace humain. Dans les deux cas, le haricot est un vecteur de vie et de protection. Que ce soit par la fixation de l'azote dans le sol ou par la symbolique du mamemaki visant à anéantir le démon, cette plante humble demeure un pilier fondamental de nos interactions avec la nature et le spirituel. La redécouverte actuelle des légumineuses, après une période de délaissement au XXe siècle, témoigne d'un retour vers des savoirs ancestraux où le haricot, qu'il soit grimpant ou rituel, retrouve sa place centrale.

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