La culture du tabac, qu'elle soit destinée à la consommation récréative ou à des usages insecticides, est un processus complexe qui débute par la graine et se termine par la feuille séchée, prête à être transformée. Ce parcours, souvent ancestral, implique des techniques spécifiques, de la semence délicate à la récolte méticuleuse, en passant par des étapes de séchage et de fermentation qui déterminent la qualité finale du produit. L'histoire du tabac est intimement liée à celle des civilisations, avec des espèces comme le Nicotiana rustica et le Nicotiana tabacum ayant des origines et des usages distincts.
Origines et Diversité des Espèces de Tabac
Le tabac, scientifiquement connu sous le nom de Nicotiana, appartient à la famille des Solanacées, la même famille que la tomate et la pomme de terre. Deux espèces principales ont marqué l'histoire et l'usage du tabac : le Nicotiana rustica, souvent appelé "Petit Tabac" ou "Tabac de Jardin", et le Nicotiana tabacum, le "Tabac Commun".
Le Nicotiana rustica est une plante annuelle, originaire de la cordillère des Andes, couvrant des régions telles que l'Équateur, le Pérou et la Bolivie. Son aire de répartition s'est étendue à travers le Venezuela, l'Amérique Centrale, le Mexique et jusqu'à l'est des États-Unis. Cette plante, mesurant entre 40 et 80 cm de hauteur, est reconnaissable à ses poils glanduleux et à son odeur caractéristique. Ses inflorescences sont des panicules portant des fleurs jaunes, et ses fruits sont des capsules subglobuleuses. Le centre d'origine du N. rustica est souvent situé au Pérou ou au nord-ouest de l'Argentine, bien que Charles Heiser suggère une domestication au Mexique. Son arrivée dans les régions forestières de l'est des États-Unis est estimée autour de 180 avant J.-C., et plus tardivement, vers 720 après J.-C., dans le sud-ouest des États-Unis, comme en témoignent les découvertes archéologiques de graines. Historiquement, le N. rustica était le seul tabac utilisé par les Amérindiens des régions forestières de l'est de l'Amérique du Nord, y compris par les Hurons près du lac Ontario.
Le Nicotiana tabacum, quant à lui, est la variété la plus couramment cultivée aujourd'hui, notamment le tabac Burley. Le Burley est produit dans environ 55 pays, mais la plus grande partie de la production ne provient que de la moitié d'entre eux. Il est principalement utilisé dans les mélanges de tabacs pour cigarettes en raison de sa grande capacité d'absorption des arômes ajoutés, pouvant atteindre 25% de son poids, contre seulement 7-8% pour le Virginia. La couleur des feuilles traitées de Burley varie du marron clair au roux et au marron foncé. Les plants de Burley sont vert clair, avec des tiges et des côtes blanc-crème, et un plant typique porte 20 à 30 feuilles, avec une récolte moyenne de 2500 à 3000 livres par acre. Le tabac commun (N. tabacum) n'est arrivé dans les régions forestières de l'est des États-Unis qu'avec les colons britanniques. Les Espagnols, tout comme les Anglais, adoptèrent massivement le N. tabacum, le cultivèrent et l'exportèrent vers l'Europe. La première description européenne du tabac fut celle du tabac à fleurs jaunes (N. rustica) par Rembert Dodoens en 1554, bien qu'il l'ait illustré à tort avec une représentation de jusquiame jaune. Les Amérindiens de la côte est ont fini par préférer le tabac commun brésilien (N. tabacum) au N. rustica.

La Semence : Un Début Délicat
La culture du tabac commence par la graine, une étape qui demande une attention particulière en raison de sa taille minuscule. Il est crucial de manipuler les graines avec soin. Il est conseillé de couper le sachet avec des ciseaux au-dessus d'une assiette et de verser directement les graines dans un petit pot en verre ou en plastique propre et sec, à conserver au réfrigérateur en attendant le semis.
La petite taille des graines de tabac impose de les disperser suffisamment lors du semis pour éviter que les plants ne poussent trop serrés, rendant le repiquage ultérieur difficile. De plus, l'arrosage doit être effectué avec précaution. Une eau qui ruisselle peut provoquer l'agglomération des graines invisibles sur le terreau, créant des "paquets" de plantules qui se concurrenceront.
Pour la semence, la création d'une petite pépinière est recommandée. Des contenants de récupération comme des boîtes à œufs en plastique, des boîtes de crème glacée ou des tupperwares transparents, capables de contenir environ 5 cm de terreau, sont idéaux. Ces contenants doivent être percés de trous de drainage au fond et placés sur un petit plateau pour recueillir l'excès d'eau.
Le semis peut être réalisé dès le début février jusqu'au début mai, que ce soit pour un repiquage en pleine terre (dans les régions sans gel) ou en pots. Il faut remplir le conteneur d'environ 10 cm de terreau, le tasser et l'imbiber d'eau. Après égouttage et égalisation de la surface, une petite pincée de graines est dispersée en frottant les doigts dans un mouvement tournant. Il est important de ne pas recouvrir les graines de terreau ; elles doivent rester exposées en surface.

Le conteneur est ensuite couvert de film plastique de cuisine ou d'un couvercle et placé dans un endroit chaud (idéalement 18 à 20°C), à l'abri du soleil direct. Si la lumière est insuffisante, ce n'est pas un problème pour la germination, mais elle deviendra essentielle une fois les graines levées. Il est déconseillé d'arroser directement ; il est préférable de faire tremper la boîte dans quelques centimètres d'eau ou d'utiliser un vaporisateur pour humidifier le terreau par le dessous, évitant ainsi l'agglomération des graines.
Selon les conditions, les semis lèvent entre 3 et 20 jours. Le taux de levée est généralement bon (80 à 90%). Il est judicieux de faire plusieurs boîtes de semis dans des endroits différents pour observer les conditions optimales et avoir plus de choix pour sélectionner les plus beaux plants à repiquer. Une fois que les plants adultes ont produit des fleurs et des graines, il est possible d'en conserver pour les années suivantes, car la graine de tabac se reproduit fidèlement.
Du Semis au Repiquage : Les Premiers Pas de la Croissance
Les plantules sont prêtes pour le repiquage en godets lorsque leurs deux premières feuilles atteignent au moins 1,5 cm. Pendant cette période, l'arrosage se fait par vaporisation pour maintenir le terreau humide, bien que la plante soit résistante. L'exposition à la lumière est primordiale. Les plants peuvent être mis en serre dès la levée fin février, ou directement au jardin, sur une terrasse ou un balcon, à condition qu'il n'y ait pas de gel.
Le repiquage en godets peut se faire lorsque les feuilles atteignent 15 mm, mais il est souvent préférable d'attendre que les feuilles soient plus grandes (5 cm ou plus). Cela permet de sélectionner les plants les plus vigoureux et de leur donner plus de temps pour se développer en pépinière. Il est important d'éclaircir les semis trop denses pour permettre aux autres plants de mieux se développer.
Pour le repiquage en godets, il faut préparer des petits contenants remplis de terreau, les mouiller, puis faire un trou assez profond pour y placer délicatement la plantule. La petite racine blanche descend assez bas. Il est conseillé de sortir plusieurs plantules ensemble, d'en choisir la plus vigoureuse et de placer celle-ci dans le trou, en pinçant la terre autour sans enterrer le collet.
Après le repiquage, les godets doivent être placés à l'abri du soleil direct pendant deux à trois jours, le temps que les plantes s'adaptent. Ensuite, ils peuvent être exposés au soleil et arrosés fréquemment, car les plants boivent beaucoup et grandissent rapidement. Il faut rester vigilant quant aux risques de gel nocturne et couvrir les godets si nécessaire.

Lorsque les plantes ont atteint une taille respectable en godet (feuilles d'au moins dix centimètres de long, pour résister aux limaces) et que tout risque de gel est écarté, elles sont prêtes à être plantées en pleine terre.
La Plantation en Terre : Un Choix Stratégique
La mise en pleine terre peut se faire dès avril dans le sud de la France, mais il est souvent conseillé d'attendre après les Saints de Glace (vers la mi-mai) pour éviter tout risque. Les plants sont alors mis en pleine terre pour qu'ils deviennent bien robustes.
Le sol importe peu pour le tabac, qui est une plante très rustique capable de pousser dans divers climats. On peut planter en lignes ou en carrés, en respectant un écart d'au moins 60 centimètres entre les plants et un mètre entre les rangs. Un arrosage et un binage sont nécessaires si la pluie vient à manquer. Une fois en terre, le tabac peut être largement oublié jusqu'à la récolte.
Il est recommandé d'enlever les gourmands qui poussent à l'aisselle des feuilles, de manière similaire aux tomates. Le tabac ne nécessite généralement pas d'engrais, de pesticides ou de fongicides, ce qui en fait une culture idéale pour le jardinier bio. Les plants de Virginia doivent atteindre entre 1,70 et 2,20 mètres de hauteur, et ceux d'Oriental entre 1,20 et 1,50 mètre en fin d'été. La plante s'adapte bien aux sols argileux, mais son comportement sur sols calcaires est moins documenté.
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La plante de tabac est rarement affectée par les maladies ou les parasites, en partie parce que la culture à grande échelle a diminué, limitant les épidémies, et que certains insectes sont repoussés par la plante elle-même. Cependant, il faut être attentif aux gastéropodes lorsque les plants sont encore jeunes. Les limaces et les escargots peuvent grignoter les feuilles extérieures, mais la plante se régénère généralement de l'intérieur. Les insectes pollinisateurs, comme les abeilles et les papillons, apprécient les fleurs de tabac, et les petits mammifères herbivores comme les lièvres n'y touchent généralement pas.
Il est essentiel de se rappeler que le tabac contient de la nicotine, une substance active qui, concentrée, peut être un poison violent. Il faut donc être conscient de la nature de ce que l'on cultive et ne pas laisser traîner les feuilles, surtout lorsqu'elles sont sèches, à la portée des enfants. La plante de tabac est une drogue dont la consommation peut être mortelle à haute dose et qui est très addictive. Les feuilles récoltées et séchées doivent être conservées en lieu sûr, comme un médicament potentiellement dangereux. Il ne faut ni en donner ni en vendre sans discernement.
La Récolte Manuelle : Un Travail Méticuleux
La récolte du tabac s'effectue généralement entre juillet et octobre, selon la variété cultivée et les conditions météorologiques. Le tabac de Virginie, par exemple, est cueilli feuille à feuille au fur et à mesure de sa maturation, en commençant par le bas, et ce, jusqu'en octobre.
La récolte manuelle est un processus qui demande beaucoup de main-d'œuvre. Dans certaines exploitations, comme le GAEC Escupeyrat Frères en Dordogne, qui cultive du tabac destiné aux cigarettes électroniques depuis 2019, la récolte manuelle reste la norme malgré les tentatives de mécanisation. Les employés récoltent les feuilles de tabac qui sont ensuite transportées dans des remorques. Une vingtaine de rangs, chacun de 30 à 50 mètres de long, sont répartis sur chaque planche.
La cueillette s'effectue en plusieurs étapes. Les feuilles mûrissent par niveaux, de bas en haut. Le premier niveau inférieur peut être récolté environ 40 à 45 jours après la plantation, lorsque les boutons floraux apparaissent. Sur un buisson, il y a 4 à 8 niveaux qui sont récoltés successivement. Il est permis de collecter une petite quantité de matières premières trop mûres pour le jardin, bien que leur efficacité diminue après séchage en raison d'une quantité insuffisante de nicotine.
Pour détacher la feuille, on appuie légèrement sur le pétiole, et le limbe se sépare de la pousse avec un clic caractéristique. Pour obtenir du tabac en poudre, il est possible de couper les pousses entières lorsque la majorité des feuilles est mûre. Les feuilles languissent, c'est-à-dire qu'elles jaunissent en perdant leur chlorophylle tout en restant vivantes. Ce processus est appelé fermentation primaire.

Le Séchage et la Fermentation : La Transformation Essentielle
Après la récolte, les feuilles de tabac subissent un processus de séchage et de fermentation qui vise à évacuer l'eau et à développer les arômes et les caractéristiques de la feuille.
Le Séchage
Les feuilles collectées sont lavées de la saleté puis séchées. Plusieurs méthodes de séchage existent. Le séchage à l'air libre, au soleil, est possible. Dans un appartement, les feuilles peuvent être disposées sur un rebord de fenêtre ou un radiateur. Les feuilles jaunies et altérées sont enfilées sur une corde solide pour ne pas se toucher et suspendues sous un auvent ou dans le grenier. Par temps ensoleillé, les fils sont déplacés à l'extérieur.

Le séchage artificiel, dans des hangars plus ou moins aérés, permet de maîtriser la température et l'hygrométrie pour préserver la qualité des feuilles. Ces hangars, comme les séchoirs "cathédrales" emblématiques du paysage tabacole du Sud-Ouest français, pouvaient autrefois contenir jusqu'à 20 000 pieds de tabac suspendus. Le séchage peut durer jusqu'en novembre ou décembre, selon les conditions.
Dans un séchoir moderne, le toit est souvent en tôle et il n'y a pas d'étage. Les feuilles sont suspendues à des fils verticaux. Le séchage prend en moyenne 15 à 45 jours pour l'ensemble des étapes de récolte et de séchage. Un séchoir spécial, avec des programmes de régulation de température, peut raccourcir ce temps. Le régime de température optimal pour le tabac est une augmentation progressive de 33 à 70°C en 5 à 7 jours. Dans un four, les feuilles sont placées sur une plaque recouverte de papier sulfurisé, en une seule couche, sans préchauffage, et au niveau supérieur pour éviter qu'elles ne brûlent.
Les feuilles de tabac séchées sont brun clair ou brun foncé, s'effritent au toucher, et leur nervure est fragile. Une odeur de tabac parfumé est le meilleur indicateur de leur état de préparation.
La Fermentation
La fermentation est un processus clé qui augmente la teneur en nicotine libre et développe les arômes. Pour la fermentation, les feuilles sont écrasées et placées dans un bocal en verre. Elles peuvent être versées avec une petite quantité d'alcool (vodka, brandy, whisky, etc.) ou de vinaigre (environ 1 à 1,5 c. à café par 10 à 15 g de matière première). Le vinaigre est généralement utilisé pour le tabac destiné à un usage insecticide. Pour le tabac à fumer, on privilégie les boissons alcoolisées aromatiques.
Cette fermentation, parfois appelée "mijotage", est une fermentation primaire. Les feuilles collectées, une fois lavées et séchées, sont placées dans des boîtes en carton et recouvertes d'un chiffon humide. Pour les variétés claires, elle dure 3-4 jours, pour les variétés vert foncé, environ une semaine.

Tri et Stockage : La Touche Finale
Une fois séchées et fermentées, les feuilles de tabac sont triées en fonction de leur qualité. Les feuilles "brûlées" ou illiquides sont jetées. Les feuilles légèrement brûlées voient leur partie noircie séparée. Pour obtenir du tabac en poudre, les feuilles sèches peuvent être moulues dans un moulin à café ou à la main dans un mortier.
Le tabac bien conservé peut garder ses propriétés jusqu'à 5 ans. Il doit être stocké dans des contenants hermétiques (plastique, verre, métal) dans un endroit à humidité faible à modérée. Pendant le stockage, l'arôme peut diminuer, mais ses propriétés insecticides et nutritionnelles restent. Le tabac avarié prend une odeur désagréable de brûlé ou de pourri et devient noir. L'humidité peut provoquer l'apparition de moisissures.
Usages Alternatifs et Évolutions de la Filière
Bien que le tabac soit principalement associé à la consommation par inhalation, il possède également des propriétés insecticides utiles en horticulture. Une infusion de feuilles de tabac peut être préparée en versant 1 litre d'eau chaude sur ½ tasse de tabac en poudre, laissée à macérer dans un endroit sombre pendant 2-3 jours. Après filtration, on ajoute 1 à 2 litres d'eau et on dissout 10 à 15 g de savon pour obtenir un insecticide. Les arbres fruitiers peuvent également être fumigés avec de la poudre de tabac pour lutter contre les parasites.
La filière tabacole française a connu des transformations importantes. Autrefois monopole d'État, la culture du tabac a subi le déclin des aides publiques et la concurrence internationale. En Dordogne, malgré l'effondrement des surfaces de production, certains paysans se tournent vers de nouveaux marchés, notamment celui de la cigarette électronique. L'entreprise VDLV, basée à Bordeaux, transforme des feuilles de tabac à forte teneur en nicotine pour fabriquer des liquides pour vapoteuses, en mettant l'accent sur la traçabilité.
La fermeture de la dernière usine de tabac française à Sarlat en octobre 2021 oblige les producteurs à vendre leur tabac à l'étranger, en Italie ou en Pologne. Cependant, des initiatives comme le GAEC Escupeyrat Frères montrent une adaptation, en cultivant du tabac pour les cigarettes électroniques. L'entreprise Bergerac Seed & Breeding (BSB), leader européen en sélection variétale de tabac, joue un rôle crucial dans l'approvisionnement en graines et répond aux exigences de l'industrie du tabac à fumer, du cigare et de la chicha.
Le tabac, plante aux multiples facettes, continue d'évoluer, passant de la culture traditionnelle à des applications modernes, tout en conservant son importance historique et économique. La cueillette manuelle, bien que laborieuse, demeure une étape cruciale qui souligne le lien direct entre le travail de la terre et le produit fini, qu'il soit destiné à être fumé ou utilisé pour ses propriétés protectrices. L'histoire du tabac est loin d'être terminée, s'adaptant aux nouvelles demandes et aux défis contemporains.
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