Aubagne : Préserver l'Agriculture Périurbaine face aux Défis Fonciers et Développer une Souveraineté Alimentaire Locale

La commune d’Aubagne, située à une vingtaine de kilomètres du littoral marseillais, est au cœur d’une plaine agricole entourée de collines calcaires. Elle accueille des exploitations maraîchères, arboricoles, horticoles et du sylvopastoralisme sur ses espaces naturels. Cependant, depuis les années 1970, cette richesse agricole est soumise à une pression foncière intense due à l’urbanisation croissante et au développement d’axes autoroutiers reliant Toulon, Marseille et Aix-en-Provence. La croissance de la ville, l'implantation de centres commerciaux et de zones industrielles empiètent sur les surfaces cultivées, et les parcelles périurbaines font l’objet de spéculation de la part de propriétaires. Face à cette situation, la mairie d'Aubagne et l’intercommunalité mènent depuis longtemps une politique volontariste de maintien de l’agriculture périurbaine, avec une ambition claire : protéger le foncier existant et mobiliser de nouvelles terres productives pour préserver une souveraineté alimentaire.

Carte d'Aubagne et de ses zones agricoles

La Charte Agricole d'Aubagne : Un Engagement Précoce contre la Spéculation Foncière

Dès 1990, la commune d’Aubagne a sollicité des exploitants et des partenaires institutionnels pour élaborer une charte agricole. L’objectif principal de cette initiative était de lutter contre la spéculation foncière et de redynamiser l’agriculture locale. Un programme d’actions a été structuré en 1992, et son champ d’application s’est étendu aux communes voisines suite à la création de l’intercommunalité en 1993. Sur le plan foncier, une convention a été établie avec la Société d'aménagement foncier et d'établissement rural (Safer) pour faciliter la veille foncière et la mise à disposition de terres aux agriculteurs. Le volet hydrique de la charte prévoyait la modernisation du réseau d’irrigation, un élément crucial pour des activités agricoles pérennes dans la région.

En 2009, la communauté d’agglomération du Pays d’Aubagne et de l’Étoile (CAPAE) a dressé un bilan positif de cette charte agricole. Le travail en partenariat avec la Safer avait permis de stabiliser les prix du foncier agricole, et le champ d’action s’était élargi pour inclure la gestion des déchets et le développement d'Associations pour le Maintien d'une Agriculture Paysanne (AMAP). Cependant, malgré ces succès, des difficultés persistaient pour installer de nouveaux agriculteurs, soulignant la nécessité d’actualiser la charte agricole pour répondre aux défis contemporains.

La Ferme des Jonquiers : Un Projet Pilote de Sanctuarisation du Foncier Agricole

Le renforcement de la politique agricole d'Aubagne a connu un tournant décisif en 2011, lorsque Terre de Liens (TDL) a intégré le groupe de travail sur la charte. C'est à ce moment que la Safer a présenté un dossier épineux : la mise en vente d’un terrain agricole de 2,68 hectares situé à proximité immédiate d’une zone commerciale. Ce terrain, fortement menacé d’être transformé en parking, représentait un enjeu majeur. Grâce à l’intervention du tribunal administratif, le prix initialement élevé (530 000 €) a pu être ramené à 320 000 €. Le site comprenait également un logement, des dépendances agricoles et 6 000 m² de terres attenantes, évalués à 350 000 €.

Un schéma d’intervention multipartenarial s’est alors dessiné, impliquant la CAPAE, la Commune d’Aubagne, la Région, le Département, la Safer, la Chambre d’Agriculture (CA), l’Association pour le Développement de l'Emploi Agricole et Rural (ADEAR), le Centre d'études techniques agricoles (CETA) et Terre de Liens. Ce partenariat a permis d’acquérir d’une part le logement et les dépendances par la Safer en vue d’un rachat par la collectivité, et d’autre part les 2,68 hectares de terres agricoles pour TDL. Un couple de maraîchers bio a été sélectionné comme futurs fermiers, apportant une nouvelle dynamique au projet.

🎥 🚜 Reportage à la Ferme des Hauts Roseaux avec David, maraîcher bio depuis 25 ans

L’acquisition de ce foncier a soulevé des débats au sein du mouvement Terre de Liens, notamment en raison du prix, jugé bien au-dessus de la moyenne départementale. Certains craignaient que cet achat n’aille dans le sens de la spéculation foncière. Cependant, au terme d’une troisième réunion du conseil d’administration de TDL, la volonté de sanctuariser le foncier agricole en partenariat avec la collectivité a prévalu. En 2013, une collecte d’épargne citoyenne a été lancée, mobilisant 310 000 €. La ferme a finalement été acquise en février 2014. L’intercommunalité et TDL ont ensuite établi un bail rural environnemental tripartite, permettant l'installation des maraîchers sur ce qui est devenu la Ferme des Jonquiers.

Succès et Perspectives de la Ferme des Jonquiers

L’acquisition conjointe de la Ferme des Jonquiers par TDL et la CAPAE a envoyé un signal fort, marquant un coup d’arrêt à l’artificialisation des terres à Aubagne. Le couple de maraîchers, fort de vingt ans d’expérience en itinérance, bénéficie désormais d’un bail pérenne qui lui permet de diversifier ses productions. Ils cultivent de nouvelles variétés de légumes, développent des vergers et envisagent à terme de créer une activité d’accueil, proposant des stages et une ferme de découverte. La production de la ferme est vendue sous la marque « Les Jardins du Pays d’Aubagne » sur les marchés locaux et aux AMAP, et pourrait à l’avenir s'orienter vers la restauration collective. Le succès de ce projet repose sur les liens forts et la coordination exemplaire des partenaires au sein du groupe de travail.

Maraîchers travaillant dans les champs de la Ferme des Jonquiers

Le Camp de Lambert : Un Nouveau Jalon pour l'Agriculture Bio en Circuits Courts

Face au déclin des exploitations agricoles et aux défis de souveraineté alimentaire, la ville d’Aubagne poursuit sa politique agricole volontariste avec un nouveau projet d'envergure : le Camp de Lambert. La tendance est en effet implacable : le nombre d’exploitations agricoles ne cesse de diminuer depuis les années 1980 en Provence-Alpes-Côte d’Azur. D’après la Direction régionale de l’alimentation et de la forêt (Draaf), le département des Bouches-du-Rhône a vu le nombre de fermes chuter de 61 % sur son territoire entre 1988 et 2020. C’est pourquoi la commune d’Aubagne, dont 70 % de la superficie est constituée de territoires naturels ou agricoles, se mobilise activement depuis plusieurs années. Comme l'explique Mathieu Hermant, conseiller municipal à l'agriculture, « face à ce constat, la ville entend protéger le foncier existant et mobiliser de nouvelles terres productives pour préserver une souveraineté alimentaire ».

Le projet du Camp de Lambert, porté par Aubagne, vise spécifiquement à développer une agriculture biologique en circuits courts. La commune, en partenariat avec le Conseil départemental et la Safer, a acquis 15 hectares de terres. Ces terres sont mises à disposition de six jeunes agriculteurs par le biais de baux ruraux signés en 2023, avec un loyer symbolique d'environ 100 euros par an. Cette démarche met en évidence la volonté de la ville de privilégier le soutien aux exploitants. « Le but n'est pas de faire de l'argent mais d’accompagner ces installations », commente Mathieu Hermant. Les bénéficiaires ont été sélectionnés pour la diversité de leurs productions biologiques envisagées : maraîchage, verger, plantes aromatiques et médicinales, œufs, volailles et huile d’olive, contribuant ainsi à une offre variée et locale.

Infographie sur la diversification des cultures au Camp de Lambert

La ville a également investi dans les infrastructures essentielles, notamment l'eau, l'électricité et les locaux nécessaires à l'activité agricole. Un partenariat solide a été établi avec la Chambre d’Agriculture, la Safer et le Centre d'études techniques agricoles (Ceta) du Pays d'Aubagne pour garantir l'accompagnement technique et économique des jeunes agriculteurs. Le financement de ce projet ambitieux est le fruit d'un effort combiné de la ville d'Aubagne et du Conseil départemental (via l’acquisition des terres et des aides aux exploitants, comme le fonds départemental de gestion de l’espace rural), complétés par des dispositifs européens et régionaux, en particulier la dotation jeune agriculteur.

Une Opportunité Foncier Saisie et des Défis à Relever

« C’est une opportunité foncière qui a permis de concrétiser cette ambition », souligne Mathieu Hermant, insistant sur le fait que la ville a su saisir une opportunité rare : la vente d’un terrain de 15 hectares. Pour remporter l'acquisition, la ville, qui était en recherche active de foncier, s’est associée à des acteurs agricoles locaux pour monter un projet structuré et convaincant. « Nous avons mis en avant l'installation de jeunes agriculteurs, la redynamisation d'une zone agricole en jachère, l'accompagnement et le soutien d'une commune sur des projets de cette envergure », poursuit l’élu.

Les agriculteurs installés au Camp de Lambert ont réalisé leurs premières ventes en 2024 et s'investissent collectivement pour l’irrigation, la mise en place de serres et la plantation de haies. Les ventes de paniers, proposées en circuit court, dépassent déjà les attentes. Néanmoins, des défis restent à relever. « La gestion leur appartient, mais cela peut être compliqué en raison des éventuels départs ou des investissements à réaliser », admet Mathieu Hermant. Pour continuer à favoriser le circuit court et faciliter la commercialisation, des études sont actuellement en cours pour installer un lieu de vente directement sur place.

Pour Mathieu Hermant, la réussite de tels projets repose avant tout sur la « volonté politique d'installer de nouveaux agriculteurs et de reconquérir des terres agricoles laissées en jachère ». Cela implique une démarche proactive d’identification du foncier, un accompagnement global (technique, administratif et financier, notamment via un faible loyer et des aides adaptées) et la mise en place de partenariats solides, ainsi qu'un projet convainquant pour des acteurs comme la Safer.

Perspectives d'Avenir et Reconnaissance des Efforts

Les perspectives d’évolution pour l'agriculture aubagnaise sont nombreuses. Le point de vente du Camp de Lambert est à l’étude, et un diagnostic approfondi va être réalisé sur les 900 hectares de zones agricoles de la commune. Cette démarche s'inscrit pleinement dans le Projet Alimentaire Territorial (PAT) de la Métropole Aix-Marseille-Provence, qui promeut le « bien manger en Provence ». Comme l’explique Gérard Gazay, maire d’Aubagne, l’objectif est de « pérenniser une agriculture rémunératrice et durable, pourvoyeuse de productions de proximité diversifiées et de qualité ». La stratégie globale inclut également la modernisation de l'irrigation, la création d'un marché de producteurs parallèle avec une vingtaine de producteurs locaux, le développement de la restauration collective locale et un soutien actif aux familles en situation de précarité alimentaire.

Sur les 15 hectares de la Campagne Lambert, six jeunes agriculteurs ont lancé leur première année de production en 2024 avec le soutien de la Ville d’Aubagne. Ils y développent une agriculture biologique, respectueuse de l’environnement et destinée à la vente en circuit court. Ce « projet majeur de notre ambition municipale », comme le souligne Alain Rousset, 1er adjoint en charge de l’Administration générale et de l’Aménagement du territoire, a valu à la Ville d’Aubagne le “Prix La Gazette des Communes” lors du dernier Salon des Maires. Retenu parmi plus de 250 candidatures, ce projet de la Campagne Lambert, mené en partenariat avec le Conseil Départemental, la SAFER et la Chambre d’Agriculture, vise « à développer une agriculture durable et péri-urbaine au sein d’un espace agricole préservé ».

Schéma des partenariats pour le projet Camp de Lambert

Ville Nature, avec 70 % de sa surface en espaces naturels ou agricoles préservés, Aubagne joue un rôle clé dans l'est du département « dans le développement d’une agriculture locale, responsable mais aussi attractive », défend Matthieu Hermant, conseiller municipal délégué à l’Agriculture et à la Forêt. Les six agriculteurs installés se sont organisés en coopérative, favorisant ainsi le partage de matériel, la création de synergies dans leurs actions et la proposition en circuit local de leurs plantes aromatiques et médicinales, volailles, fruits et légumes. Cette collaboration renforce la résilience et l'attractivité de l'agriculture aubagnaise, démontrant qu'une politique volontariste et des partenariats solides sont essentiels pour préserver et développer une agriculture locale face aux pressions urbaines.

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