Mauvaises herbes : Entre humanisme cinématographique et paraboles bibliques

Le concept de « mauvaise herbe » traverse les époques, passant du champ agricole aux salles de cinéma, pour finir par s’ancrer dans les profondeurs de la théologie et de la philosophie morale. Cette exploration se propose de décortiquer la symbolique de l’ivraie et du bon grain, en confrontant le regard d’un cinéaste contemporain aux enseignements ancestraux des Évangiles.

L'humanisme de Kheiron : Le jardinier des âmes

« Il n’y a ni mauvaises herbes, ni mauvais hommes. Il n’y a que de mauvais cultivateurs. » En plaçant son film sous l’égide de cette citation de Victor Hugo tirée des Contemplations, Kheiron donne le ton d’un long-métrage humaniste sur l’éducation, qu’il tire en humoriste vers la comédie. Avec Mauvaises herbes, il s’inspire du parcours d’éducateur de son père pour un récit qui tresse tragédie, rire et émotion.

Dans ce récit, Waël, un magouilleur au grand cœur, se retrouve à encadrer six adolescents exclus de leur établissement pour absentéisme, insolence ou port d’arme. Le film est un portrait touchant d’un homme qui révèle le meilleur de lui-même en tendant la main à des jeunes en difficulté. Il défend avec générosité la transmission et le savoir-vivre ensemble.

Affiche du film Mauvaises herbes de Kheiron

Pour lui donner la réplique, il a choisi deux monuments du cinéma français : Catherine Deneuve, attachante en ange gardien entêté, et André Dussollier, en idéaliste solaire. Malgré les apparences, Waël est le seul survivant de son village et, quand il a sollicité l’aide des autres, personne ne l’a aidé. C’est parce qu’il a connu l’enfer que sa capacité à se reconnecter avec ces jeunes, en faisant preuve de vulnérabilité, devient le moteur de leur transformation.

La parabole du bon grain et de l'ivraie : Une lecture théologique

Dans l’Évangile de ce dimanche, Jésus raconte une parabole et utilise l’image du bon grain et des mauvaises herbes pour évoquer le mystère du mal et nos tentatives pour l’éradiquer. La question est légitime pour le cultivateur qui désire engranger le maximum de récoltes : comment faire disparaître les mauvaises herbes ?

Pour Jésus, agrobiologiste avant l’heure, les herbes folles et autres graminées sauvages n’ont pas besoin d’être arrachées. Mieux vaut attendre plus tard et laisser monter ensemble bonnes et mauvaises graines. On évitera ainsi de détruire les pousses prometteuses dans un tri sélectif bien trop précoce. Cette parabole, qui ne figure que dans l’Évangile de Matthieu, nous révèle que les fils du royaume de Dieu et les fils du malin coexistent dans ce monde, et qu’il en sera ainsi jusqu’au Jour du Jugement dernier.

Illustration de la parabole du bon grain et de l'ivraie

La présence du mal dans le monde est une énigme. Avec le jésuite et psychanalyste Denis Vasse, on peut identifier le mal comme étant « quelque chose qui vient s’attaquer à la vie en nous ». Face à notre volonté de perfection - une perfection que l’on construirait soi-même - Jésus nous dit de laisser faire, que le bien et le mal seront séparés en temps utile.

Le renversement des valeurs : De la graine à l'arbre

La graine d’une plante de moutarde peut atteindre plusieurs mètres de haut dans les régions fertiles de la Palestine. Cette parabole est à l’image du renversement des valeurs opéré par Jésus. Lorsque le levain est enfoui et disparaît dans la farine, cette dernière est entièrement transformée. La société tout entière est transformée par la présence des disciples en son sein.

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Il ne faut pas prendre ces histoires au pied de la lettre. C’est « quelque chose qu’il ne faut pas prendre au pied de la lettre », prévient la bibliste Marie-Reine Mezzarobba. Il faut en effet entrer dans une démarche de foi pour les comprendre. La parabole de la mauvaise herbe est une image de notre monde dans lequel se trouvent du bon grain et de l’ivraie. Cette idée renvoie à la distinction entre l’intégriste et le saint. Tous les deux sont des extrémistes, mais le premier veut obliger tout le monde à aller au ciel, alors que le saint est exigeant avec lui-même.

La confusion entre vertu et vice : Une complexité humaine

Il arrive même que la mauvaise herbe se trouve là où on ne l’attend pas, comme le relève le père de l’Église Jean Climaque : « Quand nous tirons de l’eau à la fontaine, nous ramenons parfois une grenouille sans nous en apercevoir ; de même quand nous travaillons à pratiquer les vertus, nous cherchons souvent à satisfaire des vices qui sont imperceptiblement entrelacés avec elles. »

Le propre du temps dans lequel nous sommes est qu’il est marqué par l’ambiguïté et le mélange. Dans le film Dans les hautes herbes, cette confusion est poussée à son paroxysme. L’atmosphère est troublante et très vite, on comprend que le temps et l’espace sont des notions très complexes dans le champ dans lequel sont prisonniers les personnages. Le rocher au milieu des herbes semble se nourrir des peurs et désirs secrets des personnages.

Schéma symbolique de la confusion entre bien et mal

Alors que dans le film de Kheiron, la « mauvaise herbe » est une métaphore de l’exclusion sociale qui peut être résolue par l’empathie du « cultivateur », dans les récits fantastiques ou bibliques, la frontière entre le salut et la perdition est bien plus poreuse. L’enjeu reste le même : apprendre à cultiver le bon grain malgré la présence inévitable de l’ivraie.

La responsabilité du cultivateur face à la société

Quand on aide les autres, on rend service à tout le monde. Malgré ses belles paroles, Victor, le personnage de Dussollier, est le premier à juger. La preuve qu’il est à la portée de n’importe qui d’être bête. Heureusement que Monique est suffisamment bienveillante pour le convaincre de tenter l’aventure. Monique est vraiment convaincue de l’influence que nous avons sur les autres. Ce n’est pas une question d’argent, c’est une question de mentalité.

C’est parce qu’un mec qui s’appelait Jésus lui sert d’exemple qu’elle ne baisse pas les bras. Tout en vaut toujours la peine. Regarde les signes qu’Il t’envoie. Alors bien sûr, il y a des personnes avec lesquelles c’est un peu plus compliqué, comme ce professeur pédophile à cause duquel Joseph va se pendre, comme ces criminels qui couraient après Waël pour le tuer ou comme ce flic sans scrupule. Le monde n’est pas une partie de plaisir.

Dans ces conditions, c’est facile de se faire passer pour un aveugle et piquer les portefeuilles des autres. Comme quoi, rien n’est perdu. Il ne faut jamais désespérer de la providence comme le répétait le Papet à Hugolin. Et dans l’ensemble, les gens réussissent à ne pas basculer du côté obscur. Waël en est la preuve vivante. Il est celui qui part de très loin. Victime des préjugés et du racisme. En proie aux doutes. Et il est soumis à la tentation. Ces enfants peuvent s’inspirer de lui car il met cette philosophie en pratique. Il encaisse les coups en grimaçant. Ce qui lui permet de retrouver le sourire plus tard. Il fait plus que payer sa dette envers Monique en aidant ces six adolescents à s’en sortir. C’est beaucoup.

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