Le figuier maudit : une lecture symbolique et spirituelle de l'Évangile

L’épisode du figuier maudit par Jésus, rapporté dans les évangiles de Marc (Mc 11,13-14.20-25) et de Matthieu (Mt 21,19-22), constitue l’un des récits les plus déroutants du Nouveau Testament. À première vue, cet acte semble étranger à la douceur habituelle du Christ : Jésus, ayant faim, s’approche d’un figuier, n’y trouve que des feuilles, et le condamne à ne plus jamais porter de fruit. L’arbre se dessèche instantanément ou dès le lendemain. Cet événement, souvent qualifié de « geste prophétique », s’inscrit dans une structure narrative précise : il encadre l'expulsion des marchands du Temple, créant un dialogue symbolique puissant entre la stérilité de la nature et celle de l’institution religieuse.

Illustration symbolique d'un figuier dans un paysage biblique

Le geste prophétique dans la tradition biblique

La première chose à dire est qu’il s’agit d’un geste prophétique comme il s’en trouve plusieurs exemples dans l’Ancien Testament. En effet, le prophète est généralement considéré comme l’homme de la parole. Mais cette parole peut être prêchée par des mots, comme c’est habituellement le cas, soit par des gestes. Il s’agit d’un geste surprenant qui demande une interprétation dans laquelle le message est indiqué. Par exemple, on n’a qu’à lire 1 S 15,27-28; 1 R 11,29-33; 22,11-12; Os 1-3; Is 20; Jr 1,11-14; 13,1-11; 18,1-12; 19; 24; 27-28; 32; Éz 4,1-3; 4,9-17; 5; 12,1-20; 24,3-14; 37,15-28 ou ailleurs dans le Nouveau Testament Ac 21,10-14.

Dans ce cas-ci, le geste symbolique se comprend dans son contexte d’introduction à la passion et à partir de la parole d’interprétation de Jésus. En effet, Jésus vient d’entrer triomphalement à Jérusalem (les rameaux) en Mc 11,1-11 // Mt 21,1-11. L’épisode suivant, aussi un geste symbolique, est les vendeurs chassés du temple. Si Marc encadre cet épisode des deux petits morceaux sur le figuier (le geste puis son interprétation), Matthieu les met en un seul morceau après l’épisode des vendeurs chassés du temple. De cette manière, on peut mieux saisir le sens du récit, mais on perd de vue son rapport avec les événements qui ont lieu et lui donnent sans doute son sens symbolique.

La question de la saison et la logique du don

Ce qui a attiré mon attention dans ce texte, c'est cette petite phrase insidieuse que Marc est le seul des évangélistes à ajouter à ce récit : Jésus voit des feuilles, ne trouve pas de fruits, et Marc ajoute : « Ce n'était pas la saison des figues ! ». Alors, comment Jésus peut-il en vouloir à ce figuier ? Il semble que cela soit d'une grande injustice. Marc donne l'impression de saper notre histoire édifiante. J'ai longtemps pensé qu'il ne fallait pas donner d'importance à cette petite phrase de Marc, que c'était juste pour lui un souvenir historique, et que Jésus, selon son habitude, ne se préoccupait pas tant des figuiers que de donner des leçons imagées.

Il y a deux logiques qui se présentent alors à nous. Il y a celle du figuier qui ne donne du fruit que quand c'est le bon moment pour lui d'en donner, et il y a la logique du Christ, logique surnaturelle allant à l'encontre de la loi naturelle, qui demande de donner des fruits au moment où l'autre en a besoin, même si ce n'est pas le moment pour soi. La logique naturelle est en fait la nôtre par nature, c'est une logique d'égoïsme avant tout : je veux bien donner aux autres ou rendre service, mais je décide du moment en fonction de moi-même, je le fais quand ça m'arrange.

Quelle est la signification de la parabole du figuier ?

Le Temple et la stérilité religieuse

L’enjeu de l’histoire des marchands du Temple n'est pas d'être pour ou contre les ventes paroissiales ; mais que ces marchands participaient à l'organisation du service des sacrifices ; les fidèles venaient pour se faire pardonner leurs péchés, pour se mettre en règle avec Dieu. Or les prophètes et Jésus ont dit et répété la demande de Dieu : « Ce que je veux, c'est l'amour, et non pas le sacrifice ». Je ne veux pas que vous vous donniez bonne conscience par des actes religieux, en allant au temple, en mettant des cierges, en faisant des sacrifices, en donnant de l'argent à l'église, en faisant des bonnes oeuvres. Ce que je veux, c'est l'amour.

La question importante n'est donc pas finalement d'être ou non un chrétien bien pratiquant, ou d'être un pilier d'Eglise, mais de savoir si oui ou non vous portez des fruits. En de plus, qu'est-ce que Jésus trouve sur le figuier et dont il ne se satisfait pas ? Des feuilles. Or en hébreu, la feuille d'un arbre se dit "alla", ce qui monte ; mais "alla" veut dire aussi ce qui monte vers Dieu, et a donné le mot "le'ola" qui signifie le sacrifice, l'holocauste. Jésus voit un figuier couvert de feuilles, comme un homme plein d'actes religieux, de sacrifices, de bonnes oeuvres faites dans le temple.

Le symbolisme des feuilles : Adam et Ève

Par ailleurs, cette question de temps était cruciale pour les juifs de cette époque. Il n'y a en effet dans toute la Bible que deux passages où il est question à la fois de feuille et de figuier : celui de Marc que nous étudions ici, et ce passage de la Genèse où Adam et Eve, se sentant pêcheurs imparfaits, cherchent à masquer eux-mêmes leur imperfection avec des feuilles de figuier, afin de paraître parfaits. Les feuilles de figuier, pour Adam et Eve et donc symboliquement pour nous, c'est la bonne conscience à bon marché, et Dieu refuse cela : c'est lui qui cachera l'imperfection, qui pardonnera le péché, après qu'on l'ait montrée. Ce n'est ni la religion de la bonne conscience (ou de l'inconscience), ni la religion de la culpabilité infinie ; c'est la religion où l'on dit : "Oui, Seigneur, je ne suis pas parfait, je ne suis pas autosuffisant, il faut que je donne des fruits, mais Seigneur, pardonne-moi".

La foi en Dieu : au-delà de la démonstration de puissance

On a parfois voulu voir là l'enjeu d'un acte de puissance, de la capacité à faire un miracle, les disciples étant impressionnés de ce que Jésus avait réussi à faire, et lui disant qu'ils pourraient en faire bien d'autres avec la foi. Mais sérieusement, y a-t-il dans la vie, un intérêt quelconque à dessécher un figuier ou à jeter une montagne dans la mer ? Absolument aucun. Comment croire que le Christ s'amuse à des enfantillages de démonstration de puissance inutile ?

Ce que Jésus nous dit là en fait, c'est que si nous avions suffisamment de foi, nous serions capable de tuer les figuiers stériles qui sont en nous, de détruire tout ce qui, dans nos vies ne produit pas de fruit d'amour pour les autres. Il faut une très grande dose de foi pour être capable de retirer les branches mortes et sèches de sa vie. Ce n'est pas facile d'ôter de nous cette tendance à ne produire que des feuilles, car les feuilles profitent au figuier et notre bonne conscience ne nous est pas désagréable. Les fruits, eux, épuisent l'arbre, c'est tout ce que nous donnons aux autres. C'est pourquoi Jésus dit simplement : Ayez foi en Dieu, c'est l'essentiel.

Schéma illustrant le lien entre la foi, le pardon et la prière dans l'enseignement de Jésus

La prière et le pardon : l'essentiel de la relation

La relation à Dieu n'est pas un marchandage comme avec les marchands du temple, ce n'est pas le figuier qui donne des fruits quand il en a envie, Dieu donne quand on lui demande. Demandez pardon à Dieu : même si ce n'est pas le moment, il vous le donnera, sans contrepartie, sans condition, sans que vous lui promettiez une bonne oeuvre. C'est pourquoi je vous dis : Tout ce que vous demanderez en priant, croyez que vous l'avez reçu, et vous le verrez s'accomplir. Dieu donne ce qu'on lui demande dans la prière, bien-sûr, pas n'importe quoi mais ce dont il est question dans notre passage : faire disparaître de notre vie tout le fatras d'inutilités stériles, ne laisser que l'essentiel : la foi en Dieu.

Le texte met en évidence l’origine, la source : Dieu. L’idée est intéressante. La foi ne vient pas de nous, elle est « la parole de Christ » (Romains 10:17). Comme Christ est l’envoyé de Dieu, la foi effectivement est produite et alimentée par Dieu. Nous ne sommes que les receveurs ! D’abord si l’accent est mis sur Dieu et non sur l’homme, ce n’est que vérité ! Rappelons que le socle de la foi est la confiance. Elle est l’élément central sur lequel repose toute la solidité de la relation.

Conclusion sur la dynamique du disciple

Le récit de Jésus maudissant le figuier stérile se trouve dans deux récits évangéliques différents. Il figure d'abord dans Matthieu 21:18-22, puis dans Marc 11:12-14. Bien qu'il y ait de légères différences entre les deux récits, il est facile de les réconcilier en étudiant les passages. Comme pour toutes les Écritures, la clé de la compréhension de ce passage réside dans la compréhension du contexte dans lequel il s'est produit. Pour bien comprendre ce passage, nous devons d'abord examiner le cadre chronologique et géographique.

En purifiant le temple et en maudissant le figuier, en le faisant se dessécher et mourir, Jésus prononçait son jugement à venir sur Israël et démontrait son pouvoir de l'exécuter. Il enseigne également le principe selon lequel la profession et l'observance religieuses ne suffisent pas à garantir le salut, à moins que le fruit d'un salut authentique ne soit mis en évidence dans la vie de la personne. Jacques reprendra plus tard cette vérité en écrivant que "la foi sans les œuvres est morte" (Jacques 2:26). La leçon du figuier est que nous devons porter des fruits spirituels, et pas seulement donner une apparence de religiosité.

Enfin, il convient de souligner que le pardon est indissociable de cette dynamique. "Mais si vous ne pardonnez pas, votre Père qui est dans les cieux ne vous pardonnera pas non plus vos offenses" (v. 25). Le mot grec (aphiémi) exprime l'idée forte de laisser aller, de lâcher. Comment pouvons-nous revendiquer la liberté, cette glorieuse liberté des enfants de Dieu si nous la refusons à d’autres ? Le contexte parle de relation vraie et dénonce indirectement les hypocrisies des apparences, nous invitant à chasser ce qui fait obstacle à une vie féconde.

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