Le paysage littéraire français du début du XXe siècle est marqué par des figures singulières qui, tout en restant en marge des grands courants officiels, ont su imprimer une marque indélébile par leur audace formelle et leur esprit irrévérencieux. Parmi ces poètes, Georges Fourest occupe une place à part, celle d'un « avocat loin de la cour d’appel », comme il aimait à se nommer lui-même. Né le 6 avril 1867 à Limoges, cet homme de lettres a su cultiver un art du travestissement et de la parodie qui culmine dans des œuvres aussi énigmatiques que Le Géranium ovipare.

La genèse d’un poète : entre droit et littérature
Le parcours de Georges Fourest ne prédestinait pas immédiatement à cette carrière de poète facétieux. Ayant suivi des études de droit, il aurait pu embrasser une carrière juridique classique. Pourtant, son attrait pour les milieux littéraires parisiens l'emporte. Il fréquente assidûment les cercles intellectuels et collabore à plusieurs revues emblématiques de l’époque, telles que La Connaissance ou Le Décadent.
Placé sous le patronage de Rabelais, « Le Duc, le Roi, le Maître », Fourest développe une esthétique qui semble paradoxale au premier abord. Si ses recueils, de La Négresse blonde (1909) aux Contes pour les satyres (1923), en passant par Le Géranium ovipare (1935), respirent une atmosphère ludique et lubrique, ils cultivent en fait un intellectualisme poussé. Loin d'être un simple amuseur, Fourest est un lecteur insatiable. Il est nourri par les poètes du XIXe siècle comme Verlaine, Laforgue ou Mallarmé, dont il pastiche les formes avec une virtuosité déconcertante, notamment à travers ses « pseudo-sonnets ».
L’art de la parodie et la faune rhétorique
La méthode de Fourest repose sur un travestissement constant des textes. Il résume parodiquement les grandes pièces du théâtre classique dans ses « Carnaval de chefs-d’œuvre », transformant la solennité en une matière burlesque. Il se fait « ciseleur d’archaïsmes troublants, d’impropriétés volontaires, d’oxymores et d’anacoluthes », puisant dans une faune rhétorique venue en droite ligne de la décadence.

Dans ses ouvrages, la fantaisie s’autorise toutes les licences. Il est un pitre, mais de l’espèce savante. Il est un bouffon, mais souverain du royaume. Il agit comme un mage, mais un mage qui éteindrait les étoiles pour que la nuit soit plus noire et plus énigmatique. Ses Contes pour les satyres sont brillants de mauvais esprit ironique, se situant quelque part entre Jarry et Villiers de l’Isle-Adam.
La figure de Georges Fourest : l’homme derrière le masque
La contradiction entre l’homme public et l’écrivain est frappante. Qui était-il vraiment ? « Ce poète, qui écrivait des vers fort peu bourgeois, vivait comme un bourgeois. » Il avait des rentes provenant, je crois, de ses propriétés du Limousin et qui lui permettaient de mener une vie libre de lettré et de curieux. Il était bon père et bon époux, heureux dans sa famille et ne se signalait par aucune excentricité particulière.
Au physique, on remarquait sa barbichette pointue et sa calvitie. Quand j’ai connu Georges Fourest, il était dans la soixantaine et déjà célèbre. Il ne ressemblait pas plus à l’idée qu’un lecteur de La Négresse blonde pouvait se faire de lui que le Gracq qu’on imaginait au moment de la publication du Château d’Argol ne ressemblait au Gracq réel. Le poète, qui époustouflait les foules et rêvait d’un enterrement délirant, était un homme tout à fait posé et - sauf quand à Deauville il portait veste blanche et casquette de yachtman - vêtu de la classique et déjà désuète jaquette et coiffé du melon dont le règne touchait aussi à sa fin. Il avait l’air bonhomme d’un chef de bureau de ministère.
Un héritage catholique et érudit
Il ne faut toutefois pas s'y tromper : sous la blague, sous l'humour noir et la fantaisie légère, il était avant tout un lettré. Grand amateur des petits poètes du XVIIe siècle, Scarron, Saint-Amant, Colletet, d’Assoucy, qu’il reconnaissait pour ses prédécesseurs, il avait également une forte culture philosophique et même théologique. Cet iconoclaste, qui plaisantait même sur sa propre mort, était un catholique pratiquant.
Fleurs des morts, Georges Fourest
Ce mélange de rigueur intellectuelle et de liberté totale définit ce que le critique Willy appelait « l’école fourestière ». Littérairement, ce livre singulier n’appartient à aucune école, sauf la sienne. Il y a des gens qui deviennent célèbres à force de travail, ou de constance, ou d’acharnement ; qui entassent Pélion sur Ossa jusqu’à forcer l’attention. À Fourest, la célébrité était venue, d’un coup, après une incubation et maturation des plus lentes, le jour où il avait fait paraître sa Négresse.
Le Géranium ovipare et la permanence du jeu
Le Géranium ovipare, publié en 1935, s'inscrit dans la continuité de cette œuvre singulière, indifférente aux transformations de la littérature d’après-guerre. L'ouvrage témoigne de la constance de Fourest dans la futilité assumée. En choisissant des titres aussi absurdes et poétiques, Fourest ne cherche pas seulement à provoquer, mais à créer un espace où le langage se libère de ses contraintes habituelles.

Le titre lui-même annonce la couleur : une juxtaposition contre-nature, biologique et végétale, qui résume parfaitement l'esprit de l'auteur. Le géranium, fleur domestique et banale, devient, sous la plume de Fourest, un objet de curiosité scientifique parodique. C'est dans ce décalage entre le trivial et le savant que réside toute la puissance de sa poésie. En transformant le monde en un immense terrain de jeu sémantique, Fourest nous invite à une lecture critique, où chaque vers devient une énigme, chaque rime une pirouette, et chaque poème une fenêtre ouverte sur une érudition malicieuse qui refuse de se prendre au sérieux.