L’Âme Sauvage : Renaissance et Préservation du Jardin des Plantes du Maquis

Lorsque l’on évoque les « Serres de Ferruccio » ou la « Balade avec un nez », le visage rieur de Stéphane Rogliano revient, instantanément, illuminer nos mémoires et nos cœurs de Porto-Vecchiais, et même au-delà. Fort de sa connaissance botanique sans mesure, Stéphane Rogliano était un passeur de savoir. Amoureux de ce territoire et conscient de sa fragilité, il aspirait à partager sa passion et à protéger ce végétal insulaire. Ses serres et son jardin, les randonnées botaniques ou encore les apéros olfactifs étaient la réalisation de sa vie et son inquiétude première était qu’elles disparaissent avec lui. S’il a fini par trouver un repreneur pour ses serres, c’était plus compliqué pour son jardin botanique et les valeurs qu’elles sous-entendaient : la défense et la sauvegarde des plantes du maquis à travers la sensibilisation et la transmission.

Portrait paysager du maquis corse sous une lumière dorée de fin d'après-midi

L'émergence d'une vision : De l'association à l'Alma Salvatica

À la croisée des chemins, la rencontre avec Stevana Careddu, paysagiste, a sonné comme une évidence. Partageant une même vision et un même attachement, Stevana commence à accompagner Stéphane dans un projet associatif, mais sa disparition prématurée met cette nouvelle aventure en suspens. Lorsque la famille de Stéphane Rogliano s’attelle à faire revivre son jardin botanique, c’est avec cette même évidence qu’elle se tourne vers Stevana. L’association « Le Jardin des Plantes du Maquis » voit ainsi le jour en 2023, et devient l’année suivante « l’Alma Salvatica », l’Âme Sauvage, sous la direction de Stevana.

Le projet de territoire défendu par Stéphane Rogliano trouve alors sa continuité à travers le travail engagé de l’association : le jardin botanique dédié à la flore endémique et sauvage à des fins pédagogiques, culturelles et scientifiques est le fer de lance de l’Alma Salvatica. Les parcelles imaginées par Stéphane, dédiées à une collection de jardins thématiques, perdurent et tendent à être améliorées, voire créées. Des noms appelant à la curiosité et à la découverte : l’Archipel, la Mare, le Jardin scientifique, le Jardin de curé. Chaque jardin raconte une histoire et appelle à la découverte esthétique du monde végétal qui nous entoure.

Une mosaïque de jardins thématiques

La structure du jardin repose sur une immersion sensorielle et intellectuelle où chaque zone possède une identité propre :

  • L’Archipel : Il dessine un ensemble d’îles, chacune composée d’une plante spécifique du maquis. Ainsi, la Corse est dédiée à l’Immortelle.
  • Le Jardin en mouvement : Il offre un paysage en jachère où poussent les graines semées au gré du vent et des oiseaux et où la main de l’homme n’intervient pas.
  • Le Labyrinthe des Senteurs : Il propose un sillonnement botanique entre les différentes odeurs et couleurs du maquis, en hommage aux « Balades avec un Nez » de Stéphane Rogliano.
  • Le Mandala : On y trouve des plantes aromatiques (Immortelle, Erba Barona, Nepita, Marjolaine, etc.) cultivées selon une pratique d’origine Indo-Tibétaine, formant un jardin aux courbes géométriques, profondément respectueux de l’écosystème.

Schéma illustrant la disposition géométrique du Mandala des aromatiques

Éducation, transmission et engagement scientifique

Au-delà de l’observation des plantes du maquis, l’association s’engage à transmettre, sensibiliser et éduquer sur tout ce qui a trait à la flore. Des ateliers sont ainsi envisagés pour apprendre à faire des semis, à travailler les plantes, à pratiquer le land art, et à préparer des apéritifs olfactifs. Le public pourra assister à des conférences de spécialistes botaniques, paysagistes et environnementaux. Le jardin botanique aspire à être un lieu de vie, de fédération des personnes où chacun apporterait ses connaissances. La langue corse a également toute sa place au sein de l’association.

L’Alma Salvatica se présente comme un « Conservatoire amoureux des plantes du maquis » et appelle à la réflexion sur l’harmonie entre l’homme et son environnement, ainsi que sur la nécessaire biodiversité. C’est pour cela que l’association milite pour la reconnaissance du maquis comme une personne morale, avec toute la légitimité, la protection et le respect qui lui sont attachés. Dans cette optique, l’association ambitionne de créer une banque de graines pour sauvegarder et conserver l’ensemble des plantes du maquis. Cette initiative représenterait une solution environnementale permettant d’ensemencer des territoires ravagés par les incendies.

Avec cette même conviction, sont nés les projets de « Jardin Scientifique » et de « Mare » : observer et étudier une centaine d’espèces endémiques et sauvages avec la collaboration du Conservatoire National Botanique de Corse et aménager une zone humide avec le concours de l’Office de l’Environnement de la Corse.

La chimie des huiles essentielles - Explication de la distillation des huiles essentielles

Philosophie de culture : L'équilibre avant tout

La vocation même de l’association est d’apporter des réponses environnementales fondées sur la nature insulaire. Tout est une question d’équilibre et non de nocivité. Il faut encourager la biodiversité et la culture en sol vivant. Contrairement aux idées reçues, il ne faut pas toucher au sol déjà existant, mais s’appuyer sur lui pour planter. Il faut savoir se servir de la biodiversité déjà présente, avoir conscience de la vie qu’il y a dans le sol et trouver l’équilibre. Par exemple, l’invasion des fourmis résulte de l’arrachage systématique des herbes. Or, en laissant la biodiversité vivre, l’herbe devient l’alliée qui maintient les prédateurs naturels.

Reconnue d’Intérêt Général, cette association est une véritable force locale soutenue par des appuis prestigieux, de Florence Pinton, professeure à l’école AgroParisTech, à la Cheffe Anne-Sophie Pic. L’ouverture au public est prévue fin d’année 2024, début d’année 2025.

La flore emblématique du maquis : Un patrimoine à protéger

En botanique, le maquis désigne une formation végétale caractéristique des régions au climat méditerranéen. Le terme est un emprunt, par l’intermédiaire du corse machja, à l’italien macchia, dérivé du latin macula « tache », par allusion à l’aspect tacheté d’un paysage de maquis. La flore insulaire est particulièrement riche avec environ 2500 espèces, dont 131 totalement endémiques.

Parmi les piliers de ce paysage, citons :

  • L’Arbousier (Arbutus unedo) : Surnommé « arbre aux fraises », il est décoratif en toute saison. Ses feuilles persistantes sont riches en tanins.
  • La Bruyère arborescente (Erica arborea) : Poussant sur les sols siliceux, son rhizome est utilisé pour la confection de pipes.
  • Le Chêne vert (Quercus ilex) : Arbre à feuillage persistant, longévité exceptionnelle pouvant atteindre 2 000 ans.
  • Le Pistachier lentisque (Pistacia lentiscus) : Arbuste dense, pilier du maquis, dont la résine est réputée pour ses vertus médicinales.
  • Les Cistes (Cistus) : Plantes omniprésentes dont la floraison illumine le paysage en avril et mai.
  • Le Myrte (Myrtus communis) : Arbuste aromatique aux baies bleu-noir, possédant de puissantes qualités digestives.
  • Le Romarin (Rosmarinus officinalis) : Indispensable plante mellifère et condimentaire.
  • L’Immortelle (Helichrysum italicum) : Plante phare reconnaissable à son parfum puissant et ses fleurs jaune d’or qui se conservent séchées.
  • L’Asphodèle (Asphodelus) : Symbole de la saison fleurie, sa hampe florale peut atteindre 1m50.

Macro photographie d'une fleur d'Immortelle dans son environnement naturel

Adaptation et résilience du milieu

Le maquis est une formation végétale qui s'établit sur sols acides. La végétation est essentiellement à feuillage persistant, toujours verte. Les petites feuilles sont coriaces, épineuses ou duveteuses, souvent aromatiques. L’adaptation au feu est une caractéristique essentielle du maquis, acquise depuis la fin du Tertiaire, il y a 2,6 millions d’années. Il n’y a pas ici de climax, c’est un équilibre dynamique où interviennent les passages du feu et les cycles de sécheresse.

Dans un contexte de sécheresses répétées, les espèces méditerranéennes offrent une alternative robuste aux pelouses gourmandes. Contrairement aux habitudes de jardinage classique, ces plantes n’aiment ni les excès de compost ni les arrosages abondants. Elles s’installent dans une terre allégée de graviers et se débrouillent seules après leurs premières années d’enracinement.

Ces plantes, l’association Alma Salvatica se propose de les faire connaître aux locaux et aux visiteurs. Pendant une heure, les visiteurs s’arrêtent devant chaque plante, sentent, et essaient d’imaginer de quelle manière elles peuvent être utilisées dans la vie quotidienne. "On prend le temps de faire découvrir, de montrer, d’expliquer. C’est aussi une façon de poursuivre la préservation de ce patrimoine", explique Stevana Careddu. Le jardin botanique aspire ainsi à être un lieu de vie, de fédération des personnes où chacun apporterait ses connaissances, contribuant à la valorisation du patrimoine naturel et culturel de la Corse.

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