
Au cœur d'Albi, sur la zone de Canavières, un havre de nature sauvage en bordure du Tarn, l'air est empreint d'humidité. Ce site, protégé des constructions en raison de son statut de zone inondable, fut jadis la capitale albigeoise du maraîchage. Le temps a cependant altéré ce paysage, et l'avènement d'un monde nouveau, où la productivité et la mondialisation ont supplanté la production agricole de proximité, a entraîné la disparition de la majorité des serres. C'est dans ce contexte que la municipalité a pris la décision d'agir pour enrayer cette « pendule soi-disant irréversible de la délocalisation agricole » et d'investir massivement pour relancer la production de fruits et légumes sur la commune.
De la terre jusqu'au marché, un chantier d'insertion en maraîchage à Albi
Une volonté municipale forte : acquisition de terres et soutien aux producteurs bio
La ville d'Albi s'est engagée résolument dans cette démarche dès 2014, avec la décision d'acheter des terres à Canavières afin d'y installer des maraîchers. Cette initiative a été déclenchée par un événement marquant : « L’année précédente, une dame nous a fait don d’un terrain de 3 000 m2. Cela a fait tilt dans ma tête », se souvient Jean-Michel Bouat, adjoint au maire à l’agriculture urbaine. Pour lui, l’énergie et l’alimentation sont deux piliers essentiels. Il est convaincu que « relocaliser l’alimentation change la vie des gens. Et le bilan carbone est immédiat ».
À ce jour, 8,5 hectares ont déjà été acquis par la municipalité, avec l'objectif clair d'accueillir un maximum de producteurs bios. Ce projet ambitieux vise à redonner à Canavières son rôle historique de zone maraîchère pour Albi. Pour cela, 73 hectares ont été classés en zone d’aménagement différé. La ville continue d'accroître son emprise foncière, rachetant « au fur et à mesure que c’est à vendre. Petit bout par petit bout », comme le précise Jean-Michel Bouat. Une stratégie qui implique de contacter régulièrement les descendants des anciens maraîchers, en leur expliquant la démarche de la ville, « que ce n’est pas pour spéculer. Certains y sont sensibles », affirme l’élu.
Des maraîchers engagés dans une agriculture naturelle et innovante
Actuellement, quatre structures maraîchères et un apiculteur sont installés sur la zone de Canavières. Parmi eux, Jacques Morlat et son Jardin d'André sont les pionniers. Trois autres producteurs sont en cours d'installation, dont Jean-Gabriel Pélissou, qui a été rencontré sur sa nouvelle exploitation à Canavières-le-Bas. Il prévoit de travailler sur 1,3 hectare pour produire des légumes bios.

La philosophie de Jean-Gabriel Pélissou est profondément ancrée dans les principes de l'agriculture biologique et naturelle. Il s'abstient d'utiliser des pesticides et des compléments d'engrais chimiques. Son approche va même plus loin : « Je ne retourne même pas la terre. Je veux que tout soit le plus naturel possible. » Jean-Gabriel a également choisi de laisser des arbres sur sa zone de production, dans le but d'intégrer le bois raméal fragmenté (BRF) à son sol. Le BRF, pour les profanes, est un mélange non composté de résidus de broyage et de branches, une pratique qui s'inscrit dans ce que l'on appelle l'agroforesterie. Il ajoute également de la paille sur les plantations.
Son engagement en faveur de l'autonomie et du recyclage est notable. « Je suis allé chercher les détritus des animaux du cirque Amar. C'est excellent comme fumier naturel. Et c'est gratuit », explique-t-il. Il a même négocié avec le Salon du cheval pour réaliser la même opération. Chaque détail est pensé pour minimiser les apports extérieurs. Grâce à ce système et en intégrant du feuillage entre les lignes de semence, il espère « pouvoir utiliser très peu d'eau ». Cette approche représente une philosophie bio à 100 %.
Pour Jean-Gabriel, originaire d'Arthès et ancien élève de lycée agricole, ce projet municipal est une véritable aubaine. Il cherchait vainement un terrain pour s'installer sur Arthès et Lescure. « Ici, c'est parfait. La terre est bonne, l'endroit très proche du centre d'Albi. » La location des terres est gratuite au début, avant de passer, si le modèle économique fonctionne, à un bail fermier. Jean-Gabriel aspire à retrouver le goût des bons légumes, des espèces anciennes, et à les vendre sur le marché. Il regorge d'idées pour l'avenir, notamment celle de « créer ici un compost pour récupérer les épluchures de ses clients ».

Un impact significatif sur l'approvisionnement local
Les efforts déployés par la ville et les maraîchers de Canavières portent déjà leurs fruits. « Aujourd’hui, ce sont 60 tonnes de légumes qui sont produits sur place. C’est autant qui ne viennent pas du marché de Perpignan », souligne Jean-Michel Bouat. Bien qu'Albi n’ait pas encore atteint l’autosuffisance alimentaire, la part de l'approvisionnement local pour la cuisine centrale est remarquable. Actuellement, 67 % des 3 500 repas servis chaque jour sont préparés avec des produits provenant du Tarn et des départements limitrophes. Les maraîchers de Canavières jouent un rôle crucial dans cette réussite.
L'objectif est d'installer des personnes dans un modèle qui fonctionne. Le bail est d'abord précaire : « Nous ne demandons pas de loyer le temps que le producteur construise son modèle. Après l’objectif est de passer sur un bail », explique Jean-Michel Bouat. La ville a également prévu la possibilité pour les exploitations de s'agrandir. Ainsi, la Landelle, une des structures maraîchères, qui livre 70 % de sa production à la cuisine centrale, devrait encore « augmenter sa production pour répondre à la demande. C’est un cercle vertueux », selon l’élu. Élise, une autre maraîchère, est également en passe d'agrandir son exploitation.
Tous les maraîchers de la zone sont bios. Bien que ce ne soit pas une obligation formelle, cette pratique s'impose de fait, car « l’immense majorité des personnes qui veulent s’engager dans cette démarche, n’envisagent pas de travailler autrement », fait remarquer Jean-Michel Bouat. Outre la cuisine centrale, les produits de Canavières sont également disponibles au marché du Castelviel.

Défis et réussites d'un projet pionnier
Le chemin n'est pas sans embûches. Jean-Michel Bouat ne nie pas certains échecs : deux personnes installées ont malheureusement abandonné. Cependant, la persévérance de la ville et l'engagement des producteurs sont palpables. « Aujourd’hui, il y a 11 personnes qui travaillent sur la zone », se félicite l'adjoint au maire. Le processus de sélection des candidats est rigoureux : la ville reçoit les demandes et les transmet à la chambre d’agriculture. Le CV de chaque candidat est « expertisé » par le CFA de Fonlabour, qui propose également des formations si nécessaire.
Ce projet audacieux a dépassé les attentes initiales. L'élu admet que la communication s'est parfois « emballée » lorsqu'il était question d'autosuffisance alimentaire. Cependant, il ne regrette rien et reste « persuadé de la pertinence de la démarche de la ville. Le but était de faire bouger les choses. Cela nous a permis d’aller un peu partout en France et de donner des idées à beaucoup de collectivités. Nous sommes quelques-uns à avoir lancé ce mouvement ».
Le Tarn-et-Garonne, un modèle agricole performant et identitaire
Le succès du maraîchage à Canavières s'inscrit dans un contexte régional où l'agriculture joue un rôle prépondérant. Le Tarn-et-Garonne, par exemple, incarne une agriculture performante et identitaire, riche d'une mosaïque de paysages entre les vallées du Tarn, de l’Aveyron et de la Garonne, et les terrasses argilo-calcaires. Ce département se distingue particulièrement par son arboriculture, un pilier économique et identitaire majeur. Il est le premier producteur national de chasselas de Moissac, de prunes d’Ente et de pommes, générant à lui seul 80 % des fruits d’Occitanie. Des melons, pêches et raisins complètent l’éventail fruitier, tandis que les grandes cultures comme le maïs, le tournesol et le soja occupent les plaines fertiles. Le Tarn-et-Garonne compte 3 613 exploitations agricoles, dont plus de 1 100 fruitières, mobilisant plus de 12 000 salariés (chiffres 2022). La qualité est une priorité pour les producteurs tarn-et-garonnais, qui brillent chaque année au Salon de l’agriculture à Paris.
Malgré ces succès, le modèle agricole local reste vulnérable. Fortement dépendante de l'eau, l'agriculture subit de plein fouet les effets du changement climatique : gels tardifs destructeurs, sécheresses récurrentes et tensions croissantes autour de la ressource hydrique. Ces défis soulignent l'importance de pratiques agricoles résilientes et économes en ressources, telles que celles adoptées à Canavières.
L'Ariège, terre de formation et d'innovation agricole
La région est également dynamique en matière de formation agricole. Le CFPPA de Saint-Girons, en Ariège, a récemment organisé des portes ouvertes pour présenter ses formations, en alternance ou en formation continue. Ces formations couvrent un large éventail de métiers, allant des démonstrations de coupes de bois à la tronçonneuse et de taille à la hache de troncs, à la conduite de troupeaux de moutons avec chien de berger. Le CFPPA Ariège-Comminges, qui dispose de deux antennes à Saint-Gaudens et Saint-Girons autour du site principal de Pamiers, propose des filières générales en production agricole, maraîchage, élevage, plantes aromatiques et médicinales, et grandes cultures. Il offre également des formations plus spécifiques, comme le pastoralisme, ainsi que des formations en exploitation forestière (bûcheron et conducteur d’engins) et une nouvelle filière en sylviculture et entretien des espaces boisés. Une « troisième voie de formation, ouverte et à distance », est également proposée pour les productions agricoles et l’exploitation forestière. Historiquement dédié à la formation continue, le site de Saint-Girons s’ouvre désormais à l’alternance, offrant ainsi de nouvelles opportunités aux futurs professionnels de l'agriculture et de la forêt.

Bocalenvers : une initiative toulousaine contre le gaspillage alimentaire
Le souci de l'alimentation locale et durable s'étend au-delà de la production. À Toulouse, l'association Bocalenvers, fondée en décembre 2021, s’est imposée comme pionnière de la conserverie antigaspillage inclusive. Installée dans les cuisines de La Bouillonnante, un tiers lieu coopératif toulousain dédié à la transition alimentaire, cette conserverie associative propose deux services clés. D'une part, elle offre la transformation en conserves personnalisées avec la création de recettes sur mesure. D'autre part, elle rachète des produits déclassés. « On rachète des fruits et légumes hors calibres pour les transformer en conserves », expliquent les responsables.
En seulement trois ans, Bocalenvers a eu un impact significatif : elle a accompagné 40 bénéficiaires en situation de précarité et/ou de handicap, sauvé 12 tonnes de fruits et légumes du gaspillage, produit plus de 40 000 bocaux, conçu 48 recettes de conserves sucrées et salées, et s’est entourée de plus de 100 partenaires distributeurs à Toulouse. L'insertion socioprofessionnelle de publics très éloignés de l’emploi, l'inclusion sociale et la lutte contre le gaspillage alimentaire sont les valeurs fondatrices de Bocalenvers, qui a vendu 20 000 bocaux en 2024. Des initiatives comme celle-ci complètent parfaitement les efforts de relocalisation de la production agricole, en assurant que les produits, même ceux considérés comme "hors calibres", trouvent une seconde vie et contribuent à une alimentation plus durable et solidaire.
tags: #le #maraichage #a #canneviere #la #depeche