Les semences paysannes : Comprendre le renouveau de la biodiversité cultivée

La question des semences est au cœur d'un système alimentaire vertueux, loin des logiques industrielles qui ont dominé l'agriculture depuis le milieu du XXe siècle. Les semences paysannes, souvent qualifiées d'anciennes ou de « variétés populations », constituent un pilier essentiel de la biodiversité cultivée. Depuis le 1er janvier 2022, un changement législatif majeur a permis de clarifier leur statut : les semences paysannes sont désormais autorisées à la vente auprès des particuliers, permettant aux jardiniers amateurs de s'approprier ces ressources génétiques vivantes.

Champ de légumes diversifiés illustrant la biodiversité cultivée des variétés paysannes

Définition et nature des semences paysannes

Le terme de semences paysannes, relatif aux semences d’origine végétale, renvoie à tout ou partie d’organe végétal (graine, tubercule, bouture…) qui est destiné à la reproduction. Les semences paysannes sont des semences qui sont sélectionnées et reproduites par les paysans et/ou les jardiniers sur leurs fermes, la plupart du temps en agriculture biologique. Elles sont issues de populations végétales gérées par les agriculteurs, sélectionnées, triées et conservées avant d’être semées.

Véronique Chable, biologiste et agronome, ingénieure de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), résume ainsi leur essence : « Les semences paysannes sont reproductibles et donc reproduites dans leur environnement de production avec des méthodes naturelles. Les graines sont semées, sélectionnées et reproduites par les agriculteurs. » Cette capacité de reproduction est fondamentale : contrairement aux semences hybrides F1, industrielles, standardisées et sélectionnées par des semenciers sur des stations de recherche, qui sont souvent non reproductibles par l’agriculteur, la semence paysanne est un bien commun.

Un pouvoir évolutif au service de l'adaptation

La semence paysanne n'est pas sélectionnée pour ses caractères de performance pure ou de calibrage industriel. Elle est évolutive et s’adapte, de génération en génération, aux conditions de son environnement. La sélection est l’effet conjoint de la sélection réalisée par l’agriculteur et la sélection naturelle qui survient dans ses champs. Cette coévolution conduit à leur adaptation à des systèmes de culture à faible niveau d’intrants.

L’agriculteur qui sélectionne des semences paysannes obtient une population hétérogène. Elle est composée d’individus ayant des caractères proches, mais des patrimoines génétiques différents : cette particularité leur confère un pouvoir évolutif. Ce n'est pas une faiblesse, mais une force face au changement climatique. Comme le souligne Stéphane Crozat du Centre de ressources de botanique appliquée (CRBA), « elles vont s'adapter au terroir et vont enregistrer les informations : sécheresse, maladie. Cela va leur permettre de s'adapter aux conditions de leur environnement et, par exemple, d'avoir moins de besoins en eau. »

Le cadre juridique : de l'interdiction à la reconnaissance

Pendant des décennies, le cadre réglementaire a favorisé des semences « réglementées » stables, distinctes et homogènes, obtenues par des techniques de sélection en laboratoire. L'inscription au Catalogue officiel des variétés était une condition sine qua non pour toute commercialisation. Cependant, les variétés paysannes, par leur nature même d'hétérogénéité, ne pouvaient répondre aux critères DHS (Distinct, Homogène, Stable) conçus pour l'agro-industrie.

Depuis la loi n°2020-699 du 10 juin 2020, il est explicitement reconnu que la vente de semences de variétés du domaine public non inscrites au Catalogue officiel est possible pour les particuliers. Par ailleurs, le nouveau règlement bio européen autorise depuis janvier 2023 des semences biologiques plus hétérogènes, sous le nom de « Matériel Hétérogène Biologique » (MHB), rendant envisageable la diffusion des semences paysannes pour les professionnels. Ce matériel hétérogène constitue une exemption à la réglementation semences classique : il n'est pas soumis à l'obligation d'inscription au catalogue ni à des tests VATE (Valeur Agronomique, Technologique et Environnementale) rigides.

Le rôle des réseaux et des maisons de semences

Différentes organisations (associations, entreprises semencières, syndicats paysans…) ont créé en 2003 le Réseau semences paysannes. Ce collectif a pour objectifs de remettre ces variétés dans les champs, de mettre en réseau les initiatives, de valoriser les savoir-faire paysans et d'animer des campagnes de plaidoyer. Des Maisons de Semences Paysannes ont également vu le jour pour permettre la conservation, l’échange et le partage de savoir-faire et une gestion collective de la biodiversité cultivée.

Ces structures donnent la possibilité aux paysans, jardiniers, chercheurs et citoyens d’organiser eux-mêmes et collectivement le développement des semences paysannes sur leurs territoires. Des exemples comme l'association KaolKozh en Bretagne, qui travaille sur des variétés traditionnelles comme le chou de Lorient ou l’oignon rosé d’Armorique, illustrent cette dynamique locale. De même, des collectifs comme l’Association Bio Loire Océan travaillent depuis plusieurs années à la sélection et la multiplication de semences paysannes, permettant de proposer ces légumes dans les Paniers Bio Solidaires.

Semences paysannes et semences biologiques : des approches complémentaires

Il est fréquent de confondre semences paysannes et semences bio, pourtant les deux notions diffèrent. Les semences bio sont produites selon les principes de l’agriculture biologique, sans recours aux produits chimiques de synthèse ni aux OGM, et répondent à des critères stricts de pureté variétale et de conformité génétique. Elles peuvent, contrairement aux semences paysannes, provenir de lignées hybrides.

En définitive, les semences paysannes et les semences bio ne s’opposent pas : elles se complètent. Les premières correspondent à une méthode de sélection qui garde vivante la mémoire des paysans et la liberté de sélection, tandis que les secondes garantissent une conformité réglementaire et une traçabilité pour les filières biologiques certifiées. Les deux approches tendent vers une même promesse : celle d’une biodiversité préservée, d’une terre vivante et d’une agriculture plus saine.

Infographie comparant les caractéristiques des semences paysannes et des semences industrielles

L'enjeu de la souveraineté alimentaire

Derrière un simple sachet de graines se cache une complexité insoupçonnée. Les semences paysannes sont un réel atout pour les territoires et leurs paysans mais aussi pour les consommateurs, notamment en termes de saveurs et de qualités nutritionnelles. De nombreuses variétés anciennes sont reconnues pour être plus goûteuses que les variétés calibrées de la grande distribution.

Au-delà du goût, c'est la question de l'autonomie qui est posée. En permettant la reproduction des plantes à la ferme, le système des semences paysannes garantit aux producteurs une indépendance vis-à-vis des semenciers industriels. Cette liberté est atteignable pour peu d'en acquérir les compétences, demandant de la rigueur mais restant accessible à tout le monde. Ces semences sont au cœur de la « Co-évolution du Vivant » entre plantes, humains et terroirs, apportant des éléments de réponse aux bouleversements climatiques tout en favorisant plus de justice sociale et économique.

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