Les Gelées Nocturnes Printanières : Un Défi Majeur pour les Arbres Fruitiers à l'Ère du Changement Climatique

Le printemps, avec son renouveau et sa promesse de récoltes abondantes, apporte aussi son lot de défis pour les agriculteurs et les horticulteurs. Parmi ces défis, les gelées de printemps occupent une place particulière, se manifestant comme une menace redoutable pour nos arbres fruitiers. Ces phénomènes climatiques, souvent imprévisibles et potentiellement destructeurs, peuvent compromettre la production fruitière en un clin d’œil, réduisant à néant les espoirs d'une récolte fructueuse. Les gelées de printemps se produisent lorsque les températures chutent sous le point de congélation pendant les nuits claires et calmes du printemps. Contrairement aux gelées d’hiver, auxquelles les plantes sont en grande partie endurcies, les gelées de printemps surviennent à un moment où les arbres fruitiers ont commencé leur cycle de croissance active. Dès que la date officielle du printemps s'annonce, il suffit de quelques belles journées ensoleillées aux températures plus clémentes pour imaginer que l'été arrive. Mais il n'en va pas ainsi, car le printemps joue l'alternance entre des périodes durant lesquelles la météo s'adoucit suivies de phases où le thermomètre descend et peut même chuter sous la barre du 0°C. Les bourgeons, les fleurs naissantes, et même les jeunes fruits sont alors extrêmement vulnérables au froid.

On pourrait penser que le changement climatique, avec ses températures globalement plus élevées, réduirait le risque de gelées au printemps. Malheureusement, ce n'est pas nécessairement le cas. Le changement climatique peut entraîner des conditions météorologiques plus erratiques, augmentant paradoxalement le risque de gelées soudaines au printemps. De plus, des hivers plus doux peuvent inciter les plantes à commencer leur cycle de croissance plus tôt, les rendant encore plus susceptibles aux gelées inattendues. Cette réalité complexe signifie que l'importance de la question des gelées printanières s'accentue malgré les températures globalement plus élevées. La beauté et la promesse du printemps cachent une menace redoutable pour nos arbres fruitiers.

Les Mécanismes des Gelées Printanières : Une Menace Sournoise

Les phénomènes de gelées printanières sont le fruit de mécanismes météorologiques spécifiques. Les gelées de printemps surviennent lorsque plusieurs conditions météorologiques se conjuguent, créant un environnement propice à un refroidissement rapide des végétaux. Les nuits claires et sans nuages sont particulièrement propices au phénomène. En l'absence de couverture nuageuse, la chaleur accumulée par la terre pendant la journée s'échappe facilement dans l'atmosphère par rayonnement thermique, entraînant une baisse rapide de la température au sol. Ce refroidissement nocturne joue un rôle central dans la genèse des gelées de printemps, ce processus étant principalement alimenté par la dissipation de la chaleur de la surface terrestre qui s'évapore dans l'espace, abaissant ainsi la température de l'air près du sol.

De plus, l'absence de vent contribue à maintenir l'air froid au niveau du sol, renforçant l'effet de refroidissement sur les plantes. Le rôle du vent est cependant nuancé : bien qu'un vent léger puisse contribuer à maintenir un certain degré de mélange dans l'atmosphère, empêchant l'air froid de stagner au sol, un vent trop fort dissipe la couche d'air froid, réduisant le risque de gel. L'impact de l'humidité est également un facteur à considérer : une forte humidité de l'air peut également servir de frein au refroidissement. L'humidité élevée favorise la formation de rosée ou de givre, un processus qui libère de la chaleur latente et peut aider à maintenir la température au-dessus du point de congélation.

La connaissance précise de ces mécanismes permet aux producteurs d'arbres fruitiers de mieux anticiper les risques de gelées de printemps et de prendre des mesures préventives adaptées. Ces mesures peuvent inclure le choix judicieux de l'emplacement des vergers, l'utilisation de techniques de protection comme le chauffage ou l'aspersion d'eau, et le suivi attentif des prévisions météorologiques.

formation d'un rift, marge passive et ouverture océan

Types de Gels et Leurs Spécificités

La lutte contre le gel nécessite une compréhension approfondie des différents types de gel auxquels les cultures peuvent être exposées, car chaque type demande une stratégie de protection spécifique.

Le gel de rayonnement, le plus commun, survient lors de nuits claires et sans vent, lorsque la température au sol atteint 0°C. Ce type de gel est caractérisé par une forte baisse de la température durant la nuit, pouvant atteindre de 2 à 4°C par heure, en l'absence de couverture nuageuse pour retenir la chaleur émise par le sol. C'est le résultat direct du processus de refroidissement nocturne par rayonnement.

Le gel d'advection se produit avec l'arrivée d'une masse d'air froid accompagnée de vents forts venant des pôles. Dans ce cas, le froid n'est pas uniquement le fruit d'une perte de chaleur locale par rayonnement, mais d'un déplacement de masses d'air glaciales sur de grandes distances.

Le gel d'évaporation fait référence à l'abaissement rapide de la température due à l'évaporation de l'eau sur les plantes au lever du jour, surtout après une soirée claire suivant une journée pluvieuse. L'évaporation consomme de l'énergie (chaleur latente de vaporisation), ce qui a pour effet de refroidir la surface des plantes.

La gelée blanche se forme dans des conditions d'humidité élevée, où l'eau de l'air gèle autour des plantes, formant une couche de givre protectrice. Cette gelée blanche correspond à un dépôt visible de givre (petits cristaux de glace) sur les plantes, le sol ou les objets. Elle se produit lorsque la température de l’air descend sous 0 °C et que l’air contient suffisamment d’humidité. La vapeur d’eau se condense puis gèle directement sur les surfaces, formant le givre. Paradoxalement, elle est souvent moins destructrice que la gelée noire, car la formation de givre libère un peu de chaleur latente, et la couche de glace agit comme un isolant.

La gelée noire, quant à elle, est une gelée sans givre visible. Elle se produit lorsque la température passe sous 0 °C et que l’air est très sec. Il n’y a pas assez d’humidité pour former du givre, et l’air froid agit directement sur le végétal. La gelée noire est beaucoup plus dangereuse, car le froid agit directement sur les tissus végétaux sans “tampon” thermique, entraînant des dégâts souvent plus graves et moins perceptibles immédiatement.

La compréhension de ces différents types de gel est fondamentale pour mettre en œuvre des stratégies de protection efficaces, adaptées aux conditions spécifiques et aux types de cultures concernés.

Vulnérabilité des Arbres Fruitiers : Le Rôle des Stades Phénologiques

Au cœur du printemps, les cultures fruitières se trouvent à un moment critique de leur développement. Les bourgeons éclatent, les fleurs s'ouvrent et les jeunes pousses apparaissent, marquant le début d'un cycle de vie prometteur où la sève monte. Cependant, cette phase de renouveau rend les plantes particulièrement vulnérables aux caprices de la nature, notamment aux gelées de printemps.

Les bourgeons et les jeunes pousses sont les organes les plus sensibles des plantes fruitières durant le printemps. À ce stade, ils sont riches en eau et pauvres en substances antigel naturelles, ce qui les rend particulièrement susceptibles au gel. Lorsque la température descend en dessous du point de congélation, les cellules végétales peuvent geler, entraînant des lésions qui compromettent non seulement la croissance de la plante mais aussi sa capacité à produire des fruits. Ces jeunes organes encore très tendres sont très fragiles. Tout se joue au stade de développement, et plus ils sont fragiles, plus le risque est élevé.

La gélivité, ou la sensibilité au gel, varie considérablement selon les stades phénologiques des plantes. Chaque espèce, et même chaque variété au sein d'une espèce, présente des seuils de température critique spécifiques à chaque étape de son développement. Les stades les plus vulnérables sont souvent ceux de la floraison et de la formation des jeunes fruits, période durant laquelle les fleurs puis les jeunes fruits sont en pleine formation. En effet, dès -1,5°C à -3°C, tout espoir de récolter poires, cerises, pêches, pommes, abricots peut être anéanti.

Le stade phénologique influence non seulement le niveau de sensibilité au gel mais aussi la capacité de récupération de la plante. Par exemple, un gel tardif au printemps peut ne pas tuer les bourgeons déjà bien développés, mais il peut endommager gravement les organes reproducteurs, réduisant ainsi le potentiel de fructification. Le gel peut causer des dégâts importants sur les arbres fruitiers, surtout s'il survient au mauvais moment, celui du débourrement et celui de la floraison. Une fois que la pleine floraison illumine le jardin, attention, il s'agit de la période la plus critique, car les fleurs ouvertes se trouvent exposées directement au gel qui va les détruire, empêchant toute fécondation. Les pétales brunissent, le cœur de la fleur noircit puis tombe, signe visible des nécroses irréversibles.

Schéma des stades phénologiques BBCH des arbres fruitiers et leurs seuils de gélivité

En hiver, tant que le repos hivernal se poursuit et que le débourrement n'a pas commencé, les arbres fruitiers n'ont pas grand-chose à craindre des périodes de gelée ; les dégâts sont rares, sauf en cas de gel extrême et prolongé, ce qui devient très rare aujourd'hui. La sortie de la dormance hivernale se caractérise par une circulation de la sève qui repart. Le débourrement commence, c’est-à-dire la phase qui voit les bourgeons floraux commencer à s’ouvrir.

Le système BBCH, ou "Biologische Bundesanstalt, Bundessortenamt und CHemische Industrie", est un code universel utilisé pour décrire avec précision les stades phénologiques des plantes, y compris les arbres fruitiers. Développé dans les années 1990 par des institutions allemandes en collaboration avec l'industrie chimique, ce système classe les différentes phases de croissance de la plante, du repos hivernal à la maturation du fruit, en passant par la floraison et le développement des fruits. Chaque chiffre dans le code BBCH est suivi d'un second qui fournit des informations encore plus spécifiques sur l'état de développement, permettant ainsi une description très détaillée de la plante. En ce qui concerne le gel, le système BBCH est un outil précieux pour identifier les stades de développement durant lesquels les arbres fruitiers sont particulièrement vulnérables aux basses températures. Les dégâts sur les cultures dépendent non seulement du stade de débourrement, mais également de la fréquence et de l’intensité des épisodes gélifs, un facteur accentué par différents éléments environnementaux, notamment la présence de neige au sol qui peut localement faire descendre les températures de plusieurs degrés par rapport à un sol nu, l'absence de vent qui limite le brassage de l'air, ou encore les éclaircies nocturnes.

Les plantes disposent de plusieurs mécanismes de résistance au gel qui leur permettent de survivre à des températures sous le point de congélation. Ces mécanismes incluent l'acclimatation au froid, où les plantes diminuent progressivement leur point de congélation en accumulant des sucres et d'autres solutés qui agissent comme des cryoprotecteurs. La tolérance au gel extracellulaire est un autre mécanisme de défense crucial. Dans ce cas, l'eau gèle d'abord à l'extérieur des cellules, entraînant une déshydratation osmotique des cellules qui protège le contenu cellulaire du gel.

Cependant, les gelées printanières peuvent avoir des effets dévastateurs sur les bourgeons en développement et, par extension, sur la production future des cultures fruitières. Le gel endommage les tissus végétaux en formant des cristaux de glace à l'intérieur des cellules, ce qui perturbe les membranes cellulaires et cause la mort cellulaire. Lorsque le mercure chute sous la barre fatidique des -2 °C, le liquide intracellulaire des jeunes tissus gèle, provoquant des nécroses irréversibles. Les impacts à long terme d'un épisode de gel ne se limitent pas à la perte immédiate de fleurs ou de fruits ; ils peuvent également affecter la vigueur et la santé de la plante dans son ensemble, réduisant sa croissance et sa productivité dans les années suivantes. La gestion du risque de gel nécessite une approche intégrée, combinant la sélection variétale, les pratiques culturales adaptées et l'utilisation de techniques de protection physique ou chimique pour minimiser les dommages.

L'Aggravation du Risque par le Changement Climatique

Les gelées de printemps continuent et continueront à se produire malgré le réchauffement climatique. Il est tentant de croire que le changement climatique, en adoucissant nos hivers, faciliterait la vie des végétaux. C’est en réalité tout l’inverse qui se produit. Le réchauffement global induit une floraison précoce. Même si l’augmentation des températures moyennes rend les vagues de froid en avril moins probables, les hivers plus doux provoquent l’avancée de la saison de croissance de la végétation, un stade où les cultures sont vulnérables à de basses températures. De ce fait lors des épisodes de gel du printemps, les fruits sont à un stade de leur développement plus sensibles.

Sur les 20 dernières années, le cycle de croissance des végétaux est avancé de 1 semaine à 15 jours. Des hivers de plus en plus doux signifient une floraison de plus en plus précoce. Les arbres, trompés par des températures clémentes dès le mois de février, sortent prématurément de leur dormance hivernale et se retrouvent en première ligne. Auparavant sans conséquence majeure, le gel printanier de ces dernières années agresse à présent la plante à un moment où elle est déjà en période de floraison. Ce n’était pas le cas avant les années 2000: les végétaux étaient encore à un stade de croissance où ils pouvaient davantage résister. La conjonction d'un printemps précoce suivi d'un épisode de gel accentue le danger pour les cultures. La douceur printanière favorise le bourgeonnement de la végétation.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes et font froid dans le dos. En 2017, une année noire pour le secteur, les arboriculteurs belges ont vu leurs espoirs s’envoler avec des pertes estimées à 65 % sur certaines variétés de pommes. En 2012, 30 % de la récolte de pommes et de poires ont été perdues à cause du gel. Les épisodes de gel tardif d’avril 2021 ont occasionné des dégâts matériels importants en France, estimés à au moins 2 milliards d’euros de pertes selon la FNSEA.

En ce printemps 2024, la floraison des arbres fruitiers et le débourrement des vignes ont été exceptionnellement précoces, avec une avance de 2-3 semaines par rapport à la normale. C’est donc l’année la plus précoce de ces vingt dernières années et cette situation renforce les risques liés au gel tardif. Les températures en Belgique ont atteint, dans la nuit du lundi 22 au mardi 23 avril, entre -1 et -3 degrés, alors que, à certains endroits, les pommes, les poires, les cerises et les abricots sont déjà au stade de petits fruits. Ils ont d’ailleurs entre deux et trois semaines d’avance par rapport aux années précédentes. Ces petits fruits sont sensibles au gel et aux températures négatives. Avec -1 degré, il n’y a pas trop de souci, le gel peut simplement abîmer la peau du fruit. Mais dès qu’on arrive à -2 et plus, avec du gel sévère, on risque de gros problèmes pour les récoltes. Le gel peut toucher les pépins et faire tomber le fruit avant qu’il ne soit mûr. Les régions les plus touchées seront les zones continentales et celles situées en altitude où le risque de gelée demeurera même avec le changement climatique.

Toutes les régions peuvent être touchées par le gel, bien que les Provinces les plus concernées en Wallonie sont Namur, Liège et Luxembourg. La durée de l’épisode de gel et le microclimat du verger sont des éléments déterminants : les vergers situés dans des creux ou sur des sommets venteux sont plus sensibles au gel car la température réellement ressentie est encore plus basse que la température mesurée. On constate pour un même mois, une grande variabilité d’une année à l’autre. On remarque que certaines années, au printemps, le nombre de jours de gelées tardives qui provoquent parfois des dégâts importants aux cultures fruitières, sont parfois encore assez nombreux.

Impact du réchauffement climatique sur le calendrier de floraison des arbres fruitiers

Impact Spécifique sur les Cultures Fruitières et Vignes

La sensibilité au gel varie en fonction de l’espèce fruitière et du stade auquel elle se trouve au moment du gel. Les conséquences peuvent être dévastatrices et s'exprimer différemment selon la culture.

Pour les pommiers, on estime que 40 à 60% des fleurs ont été gelées en certains endroits, lors d'épisodes particulièrement intenses. Cependant, la partie haute de l'arbre pourrait avoir été préservée, et ainsi limiter les dégâts globaux. De plus, si la floraison a été importante cette année-là, il se pourrait que la production soit relativement peu impactée, car l'arbre peut compenser une partie des pertes. Les arboriculteurs devront attendre 2-3 semaines pour y voir plus clair après un épisode de gel. La réaction des variétés face au gel est également très variable. Par exemple, si la fleur d’une Conférence est gelée, il y aura un fruit, mais plus petit et grisailleux. Sur les variétés comme la Doyenné du Comice, lorsque la fleur gelée, alors il n’y aura pas de fruit du tout. Dans le verger, la résistance est une affaire de génétique et de timing. Les variétés à floraison plus tardive, comme les pommes Gala ou Golden, sont moins sensibles au gel car elles fleurissent plus tard et limitent le risque. Les variétés dites parthénocarpiques (en poires, par exemple les Conférence et Durondeau) sont aussi plus résistantes car il est possible d’avoir des fruits même si les fleurs sont gelées. Par contre, les variétés triploïdes de pommes comme les Jonagold ou les Boscoop sont très sensibles au gel.

Les vignes connaissent des pertes souvent plus importantes. En vigne, les pertes peuvent être estimées à 70% dans certains cas sévères. La majorité des producteurs avaient pourtant mis en place des mesures anti-gel (bougies - environ 200 bougies / ha - et ballots de paille). Les dégâts du gel sur la vigne sont souvent plus importants que pour les arbres fruitiers, puisque pour ces derniers, c’est souvent la partie inférieure qui est touchée (le gel étant proche du sol). La partie supérieure reste donc globalement productive, alors que pour la vigne, les dégâts peuvent être totaux avec une gelée qui touche l’intégralité de la plante. Comme pour les arboriculteurs, il faudra attendre 2-3 semaines pour y voir plus clair. En Wallonie, il y a de plus en plus de vignes. En cette période de l’année, elles sont au stade des sarments (nouveaux bois que les vignes développent chaque année). Ces vignes sont encore plus sensibles que les arbres fruitiers car les dégâts peuvent se faire dès -0,5 degré. Plus une vigne est haute, plus elle sera à l’abri du gel. Les vignobles, qui sont de plus en plus nombreux à s’étendre en Wallonie, connaissent la même période de sensibilité au gel que les poires et pommes. Les zones en cuvette (plus humides) et en altitude (exposition au vent) sont les plus à risque.

Les fraisiers sont plantés au mois de mars et doivent subir un certain nombre de jours de froids pour initier la floraison. Ils sont considérés comme rustiques et peuvent résister à des températures jusqu’à -7 -8° C. Ils peuvent refleurir après des gelées. Les variétés plus précoces sont de plus en plus répandues - pour répondre à la demande des consommateurs de trouver des fraises le plus tôt possible -, c’est pourquoi elles sont cultivées en pleine terre mais sous tunnels. Souvent on met du paillage pour protéger le plant de fraise sur sa base, et aussi pour préserver le fruit de la boue. Mais cette technique, dans certaines conditions, empêche la chaleur au niveau du sol de remonter lorsqu’il fait plus froid et cela empêche d’aller réchauffer la feuille et la fleur qui sont alors exposés au gel tardif. Les périodes les plus délicates pour la culture de fraises sont le début de floraison et le stade où le fruit est vert.

La framboise est une plante rustique qui résiste aux périodes de gel et qui se développe plus tardivement. Les problèmes de gel printanier ne touchent que les variétés précoces de framboisiers, qui sortent plus tôt de leur repos et se retrouvent ainsi en première ligne face aux aléas climatiques.

Les variétés dites « précoces » sont en première ligne du front. L’amandier, l’abricotier et le pêcher sont les plus exposés. Dès que leurs fleurs s’ouvrent, leur tolérance au froid s’effondre. À l’inverse, des variétés plus prudentes comme la pomme Golden ou la poire Conférence - une variété de poire allongée très prisée en Europe du Nord pour sa productivité - offrent une meilleure résilience. Leur floraison tardive leur permet souvent d’esquiver les dernières vagues de froid. Conséquence du changement climatique, une des nouvelles orientations est de travailler avec des variétés d’arbres fruitiers plus tardives, c’est-à-dire dont la floraison arrive plus tard. Le désavantage des variétés tardives est qu’elles se développent en même temps que leurs ravageurs (insectes), alors que les variétés précoces sont déjà assez développées avant l’apparition de ces derniers. De plus, afin de se différencier et créer une valeur ajoutée sur le marché, la recherche agronomique travaille actuellement sur des essais de variétés tolérantes à la tavelure, et gustativement intéressante.

Carte des régions les plus touchées par le gel en Wallonie

Les jeunes arbres, eux, sont plus fragiles. Certaines espèces comme le kaki ou le kiwi demandent une attention particulière durant les deux à trois premières années de leur croissance, car leur système racinaire et leurs tissus sont encore en développement. Les Saints de glace ne sont pas une légende et désignent les gelées qui surviennent durant le mois de mai. Cela n'a rien d'exceptionnel car les floraisons des arbres fruitiers sont de plus en plus précoces du fait d'hivers anormalement doux causés par le dérèglement climatique.

Stratégies et Techniques de Lutte Contre le Gel

Les producteurs disposent de moyens variés pour lutter contre le gel, mais ils sont généralement onéreux, d’une efficacité variable et nécessitent beaucoup de travail, souvent nocturne, pour les agriculteurs. La protection des cultures contre les gelées de printemps exige une stratégie proactive qui tient compte de la diversité des stades phénologiques et de leur sensibilité variable au gel.

1. Lutte indirecte et Prévention Culturelle

La protection commence bien avant la première gelée, dès la conception du jardin. L’emplacement est vital. Planter ses fruitiers au Sud ou au Sud-Ouest, à l’abri d’un mur qui restitue la chaleur nocturne, peut faire la différence entre une récolte abondante et un désastre. Autant que possible, optez pour un emplacement ensoleillé (qui réchauffe rapidement le sol, sèche le feuillage et favorise le mûrissement des fruits) et à l’abri du vent. L'intégration de haies brise-vent est également encouragée pour protéger les cultures des courants d’air polaires. Installer des haies brise-vent est un de ces gestes simples mais efficaces.

Les arbres fruitiers implantés depuis plusieurs années ne craignent pas le gel sur leur structure principale ; seules leurs fleurs et leurs fruits peuvent être endommagés. En revanche, les jeunes arbres sont plus fragiles. Il convient, en outre, de faire attention à ne pas endommager les boutons ou fleurs déjà épanouies : ces jeunes organes encore très tendres sont très fragiles. Au moment de la plantation des jeunes arbres, on pense souvent à l’esthétique du jardin, à la proximité de la maison pour profiter des futurs fruits, ou encore à l’espace réservé aux enfants, mais l'exposition au gel doit être une considération primordiale.

Concernant le choix variétal, il est judicieux de diversifier les périodes de floraison. Sachez qu’une floraison tardive ne signifie pas forcément une récolte tardive. Par ailleurs, certaines variétés sont plus sensibles au gel que d’autres. Une des nouvelles orientations est de travailler avec des variétés d’arbres fruitiers plus tardives, c’est-à-dire dont la floraison arrive plus tard et limite le risque.

Vous l’ignorez peut-être, mais la hauteur des branches peut également faire la différence. En effet, les fleurs d’une demi-tige situées à environ 1,70 m du sol seront moins exposées au gel que celles d’un scion (jeune plant). La position en hauteur peut parfois offrir une protection relative.

Pour les fruitiers qui nécessitent une taille annuelle, tailler tardivement va permettre de réduire les risques liés au gel de printemps. Les espèces à pépins (pommier, poirier…), que l’on peut tailler dès décembre, peuvent être taillées plus tard en saison, jusqu’en février. Cela a pour effet de décaler légèrement le réveil végétatif.

Le paillage et la gestion du sol sont également des aspects importants. Le froid s’accumule souvent au ras du sol. En disposant de la paille, des copeaux de bois ou des feuilles mortes au pied des jeunes arbres, on crée un tampon thermique. Déposer un épais paillis au pied des fruitiers va limiter le froid plus sévère au niveau du sol où se trouvent les racines. Mais cette technique, très utile en hiver, demande une gestion particulière en période de gel printanier. S’il conserve l’humidité en période sèche, il fait de même en période froide. Cela peut empêcher la chaleur au niveau du sol de remonter lorsqu’il fait plus froid et cela empêche d’aller réchauffer la feuille et la fleur qui sont alors exposés au gel tardif.

Il est conseillé de surveiller la météo durant la période de floraison et de grossissement des fruits. Tondez les zones enherbées : un gazon ou une prairie mal entretenus ralentissent le réchauffement du sol et concentrent l’humidité. Sous les fruitiers, maintenez une végétation basse en période de gel. Attention ! De même, n’arrosez pas juste avant ni pendant une période de froid. Cela refroidit le sol et favorise la condensation lors des variations de température.

Le voile d’hivernage : Ce tissu technique en polypropylène agit comme une couverture. Il laisse respirer la plante tout en emprisonnant un peu de chaleur. En complément de ces bonnes pratiques, vous pouvez couvrir vos petits arbres d’un voile d’hivernage (type P17). Cette technique est plus difficile à mettre en œuvre sur les sujets adultes. Attention : ne couvrez jamais vos arbres avec une bâche plastique, car elle ne permet pas la respiration de la plante et peut aggraver les dommages. À ce stade de développement des boutons floraux, il ne faut poser un voile que lorsque le risque de gel nocturne est bien réel. On parle de lutte indirecte quand l'agriculteur met en place des stratégies d'évitement et change ses pratiques culturales pour ne pas confronter ses cultures aux gelées lors des phases où elles sont le plus sensibles (décalage des semis, adaptations des variétés…).

2. Techniques Actives de Protection Contre le Gel

Quand la lutte indirecte ne suffit pas, d'autres techniques entrent en scène, exigeant souvent des investissements et une intervention directe en journée ou durant la nuit.

L’aspersion d’eau / Micro-aspersion : le bouclier thermique inverséC’est sans doute la technique la plus spectaculaire utilisée par les professionnels. En pulvérisant de l’eau sur les bourgeons juste avant le gel, on crée une fine couche de glace. Paradoxalement, cette glace isole le bourgeon. La transformation de l’eau liquide en glace libère une petite quantité de chaleur qui maintient le tissu végétal à une température de sécurité. Cette technique est la plus efficace face au gel. Elle consiste à déverser de l’eau préventivement sur la culture, avec un système de pulvérisation par jets brumisant. L’eau gèle alors sur les bourgeons, fleurs ou fruits et forme une carapace qui a un effet protecteur, comme une sorte d’igloo. Cette croûte de protection préservera du grand gel. Ce système est peu utilisé en Wallonie car il nécessite une prise d’eau importante dans le verger et consomme 30 à 40 m³ d’eau par ha, et les arboriculteurs wallons sont généralement peu équipés de tel système d’irrigation. Malheureusement, aucun producteur ne le fait (en Wallonie, selon les observations) car cela demande d’énormes quantités d’eau qu’on ne peut pas se permettre de gaspiller. La micro aspersion : cette technique nécessite la moitié d’eau d’une aspersion classique mais elle ne fonctionne pas s’il y a trop de vent durant la nuit de gel, ce qui peut réduire son efficacité.

Système d'aspersion d'eau en action dans un verger au lever du jour

Les bougies antigel / ChaufferettesCela consiste à allumer des grosses bougies au sein de la culture. Le chauffage par bougies reste un des moyens de lutte privilégié par les producteurs car il a une bonne efficacité pour autant que l’air chaud produit par les bougies parvienne à monter et que le gel ne dure pas plus d’une nuit. Le coût de cette technique est élevé (+/- 2.500 à 3.000€/ha par nuit) et nécessite beaucoup de travail. Dans les vastes exploitations, on ne recule devant rien pour sauver la récolte. Des bougies chauffantes ou des brûleurs à gaz transforment parfois les vergers en constellations lumineuses nocturnes pour réchauffer l’air. On peut aussi faire brûler, pendant une bonne partie de la nuit, des énormes bougies avec des dizaines de litres de cire pour maintenir une bonne température entre les pieds des arbres ou des vignes. Cette technique est très utilisée en Wallonie, comme en France, malgré son coût et la logistique qu'elle implique.

Bougies antigel allumées dans un verger de cerisiers en pleine nuit

Chauffage par brassage de l’air / Brûleurs mobilesIl s’agit de recourir à un brûleur à gaz qui chauffe l’air entre les arbres jusqu’à 80-85 °C. Plus impressionnant encore, l’usage de ventilateurs géants pour le brassage d’air. Il existe également des appareils équipés de brûleurs qui sont transportés par des tracteurs à travers les allées des vergers ou des petites éoliennes qui envoient de l’air chaud en hauteur vers le sol.

La Tour à vent / Éoliennes antigelC'est une technique qui consiste à aller chercher l’air plus chaud en altitude pour le souffler sur les arbres. Son efficacité est limitée et elle est intéressante uniquement si on a de la gelée blanche, car il y a généralement une couche d'air plus chaud en altitude lors de ce type de gel.

Cordon infrarougeAu domaine de Doriémont (province de Namur), la viticultrice Colienne Demain a testé pour la première fois les cordons infrarouges, ont pu constater nos collègues de L’Avenir. Ces tubes, déroulés le long des baguettes autour des vignes, protègent sans pour autant chauffer l'air ambiant. Comment? Grâce à une onde infrarouge qui augmente la température autour des bourgeons, créant une zone de microclimat plus clément.

Le Métier d'Arboriculteur Face à l'Incertitude

Le producteur doit avoir une excellente connaissance de son verger, de l’exposition de ses parcelles, du micro-climat sur l’exploitation, du degré d’exposition au vent et des températures réellement ressenties. C’est pourquoi, pour les aider dans leurs prises de décision, les producteurs wallons sont entourés par des acteurs privés et publics, tels que les institutions, les centres-pilotes, les organismes de recherche agronomique. Ces entités offrent un soutien précieux, car les producteurs reçoivent à la fois des avertissements quant aux épisodes météo, mais aussi des conseils adaptés pour les aider à gérer au mieux leurs productions. Estimez-vous heureux de ne pas faire partie des professionnels pour qui les mesures de protection à prendre constituent une prouesse tant au niveau de la lourdeur des moyens qu'aux résultats enregistrés pas toujours au rendez-vous.

Le métier d’arboriculteur est plein d’incertitude car en quelques jours une grande partie, voire toute une récolte annuelle, peut être perdue. Planter un verger est un engagement d’une vie car, en fonction des variétés, un verger de pommes dure 40 ans et un verger de poires 60 ans. En moyenne, les producteurs wallons ont des cultures arboricoles de 15ha. Les dégâts du gel sont visibles très rapidement, les fleurs gèlent, et si la fleur est gelée, il n’y a pas de fruits, bien que certaines variétés réagissent différemment. Après une nuit de gel, les dégâts sont visibles très rapidement. Une fois les dommages constatés, il n’y a malheureusement plus rien à faire, les pertes sont souvent irréversibles. Tous ces conseils permettront de renforcer la résistance au gel et d’en limiter les effets. Néanmoins, n’oubliez pas que la nature reste imprévisible et que l’homme ne peut en maîtriser tous les aspects. La question demeure : les cultivateurs ont-ils mis leurs systèmes de protection antigel assez rapidement ? Et surtout, est-ce que c’est efficace ? Il faudra attendre quelques jours pour le savoir. Les épisodes de ce mois d’avril vont-ils se reproduire ? Comment les producteurs wallons doivent-ils s’adapter ? Comment luttent-ils pour protéger leurs cultures ? Quels sont les effets du changement climatique ? Telles sont les interrogations constantes auxquelles les professionnels doivent faire face.

tags: #les #gelees #nocturnes #sont #mauvaises #pour