Souvent redoutées et arrachées sans pitié par de nombreux jardiniers, les plantes que l'on qualifie communément de "mauvaises herbes", ou adventices, sont en réalité bien plus que de simples "invitées" non prévues. Loin d'être de simples nuisances, ces herbes sauvages qui poussent spontanément dans nos jardins possèdent des vertus souvent méconnues et essentielles pour la santé de nos sols et la richesse de la biodiversité. Le terme même de "mauvaise herbe" est aujourd'hui remis en question par de nombreux experts, soulignant son caractère subjectif et dépassé. Comme l'expliquait Aïda Setbel, responsable d’animations horticoles, en 2022, "une mauvaise herbe, c’est un terme qui n’est pas spécifique et qui est très flou". Pour un agriculteur, par exemple, une mauvaise herbe désigne "toute plante poussant dans un champ cultivé, sans y avoir été intentionnellement mise par l’agriculteur cette année-là". Stéphane Marie, animateur de l'émission "Silence, ça pousse !" sur France 5, considère l'appellation "totalitaire" et insiste sur le fait que la perception d'une "mauvaise herbe" dépend de la sensibilité de chacun. Il est donc temps de changer notre regard sur ces plantes et de reconnaître leur rôle indispensable.

Un soutien précieux à la biodiversité
Les adventices jouent un rôle crucial dans la préservation et le développement de la biodiversité au sein de nos jardins. Elles agissent comme de véritables havres de paix et des sources de nourriture pour de nombreuses espèces.
Nourriture et abri pour les pollinisateurs et insectes auxiliaires
De nombreuses "mauvaises herbes" sont des plantes mellifères, produisant de bonnes quantités de nectar et de pollen. Elles sont ainsi d'une importance capitale pour les animaux pollinisateurs, essentiels à la reproduction des plantes. Inès Turki, chargée de projet au pôle jardiner autrement de la Société nationale d’horticulture de France, souligne leur intérêt pour les abeilles, bien sûr, mais aussi les syrphes, les chrysopes vertes ou encore les abeilles charpentières. Le pissenlit, par exemple, est l'une des fleurs les plus nectarifères et mellifères de notre flore, fleurissant du printemps à l'automne et assurant un garde-manger vital pour des centaines d'insectes. L'ortie, quant à elle, est une plante hôte pour une cinquantaine d'insectes, dont le papillon vulcain, et attire également de nombreuses coccinelles, de précieux prédateurs des nuisibles. La pâquerette, qui fleurit toute l'année, offre également une source constante de nectar et de pollen. En fournissant des fleurs et des graines tout au long de l'année, les herbes sauvages attirent et nourrissent de nombreuses espèces d'oiseaux et d'insectes, qui sont des auxiliaires bien utiles au jardinier, tels que les papillons, les coccinelles, les syrphes, les chrysopes, les abeilles ou les mésanges.

Refuges pour la faune
Au-delà de la nourriture, certaines adventices offrent des refuges essentiels pour la petite faune. Stéphane Marie l'illustre avec l'exemple du chardon : "Si vous l’enlevez, vous n’aurez plus de chardonneret élégant par exemple." Il en va de même pour les ronces. Si elles ne recouvrent pas la totalité d'un jardin, elles peuvent constituer un "super refuge pour certaines espèces animales et servir de nourriture, avec ses jeunes pousses, pour les chevreuils par exemple." Laisser des bandes d'herbes le long des haies, murets ou chemins crée des réserves écologiques nécessaires au cycle de vie de nombreuses espèces, offrant abris et ressources aux oiseaux, hérissons et amphibiens. La présence d’herbes sauvages dans un gazon n’est pas un signe de négligence, mais plutôt un indicateur d’un écosystème en équilibre.
Peut-on remplacer les pollinisateurs ? | 42 - La réponse à presque tout | ARTE
Des fonctions protectrices et enrichissantes pour le sol
Les "mauvaises herbes" ne sont pas seulement bénéfiques pour la faune, elles jouent également un rôle fondamental dans la santé et la fertilité du sol.
Protection contre l'érosion et amélioration de la structure du sol
Loin d’être inutiles, les mauvaises herbes ont une fonction protectrice majeure pour le jardin. Elles forment un couvert végétal qui protège le sol de l’érosion, qu'elle soit causée par le vent ou par les précipitations. Ce couvert limite l'évaporation de l'eau, aidant ainsi à maintenir une bonne humidité du sol, un atout précieux face aux étés de plus en plus secs. De plus, grâce à leur système racinaire, ces plantes aèrent le sol, facilitant la circulation de l'eau et des nutriments, ce qui est essentiel pour le développement des cultures. Elles contribuent aussi à améliorer la structure du sol. "Plus il y a de mauvaises herbes plus la nature s’équilibre", ajoute Stéphane Marie. Un sol nu est susceptible de se retrouver en coulées de boue dans les rivières et les fleuves, un phénomène que la couverture végétale des adventices aide à prévenir.

Enrichissement du sol en matière organique
Ces plantes permettent également d’enrichir le sol en humus, cette couche supérieure du sol créée, entretenue et modifiée par la décomposition de la matière organique. En poussant et en se décomposant, elles apportent de la matière organique qui nourrit les micro-organismes du sol et contribue à sa fertilité. Le trèfle, par exemple, est un excellent engrais vert qui améliore continuellement la qualité du sol. Il a la capacité de capter l'azote de l'air et les reliquats du sol pour les stocker, enrichissant ainsi le substrat de manière naturelle.
Des indicateurs précieux de la santé du sol
L'observation des plantes qui poussent spontanément peut constituer un "bon moyen de mieux connaître son sol", comme le souligne Inès Turki. Certaines plantes, appelées bio-indicatrices, sont des révélateurs fiables des caractéristiques du sol, signalant des carences ou des excès en certains éléments comme l'azote ou le calcium, ou indiquant son niveau de compaction ou son acidité. "Ces plantes nous parlent, il faut juste apprendre à les écouter", explique un expert.
- Le pissenlit indique généralement un bon sol pour les cultures, riche en nutriments.
- Le rumex à larges feuilles (Rumex obtusifolius) pousse dans des sols où l’acidité est bonne pour les plantes cultivées mais où l’excès de fertilisants et de tassement nuisent au bon développement des organismes du sol et des autres plantes.
- Le chénopode blanc (Chenopodium album) est présent dans des sols qui peuvent être légèrement acides, où il n’y a pas assez de matières végétales en décomposition, rendant le sol peu stable.
- Le lierre terrestre (Glechoma hederacea) se développe dans des sols où l’acidité est bonne, mais qui contiennent un peu trop de matières végétales en décomposition par rapport à ce que les organismes vivants du sol parviennent à décomposer. Les plantes ne poussent alors pas autant qu'elles le pourraient.
- La cardamine hérissée (Cardamine hirsuta) pousse sur des sols légèrement acides où les matières mortes se décomposent vite mais où il manque justement de la matière à décomposer pour stabiliser le sol.
- La vergerette du Canada (Erigeron canadensis) apprécie les sols ensoleillés avec de bonnes conditions d'humidité et d'acidité, mais souvent tassés et manquant de matières en décomposition.
- Le chiendent apprécie particulièrement les sols compactés.
- Le trèfle peut être un signe de manque d'azote dans la terre.
En observant les adventices qui se développent dans notre jardin, il est possible d'identifier certains problèmes et d'ajuster les soins apportés au sol, permettant une approche plus respectueuse et ciblée du jardinage.

Des vertus insoupçonnées : des plantes comestibles et médicinales
Si certaines "mauvaises herbes" peuvent finir dans nos assiettes, c'est parce que de nombreuses espèces sont comestibles, à condition bien sûr de les reconnaître parfaitement. En cas de doute, il est impératif de se renseigner auprès d'experts pour éviter toute mauvaise surprise.
- L'ortie, très pratique pour attirer de nombreuses espèces de papillons et des coccinelles dans votre jardin, est succulente en soupe. Elle est également très riche en vitamines A, C, fer et calcium.
- Le pissenlit est également comestible. "Mon père nous faisait souvent une bonne salade de pissenlit avec des œufs durs et des lardons, c’était un délice", se souvient un expert. Ses feuilles ont des propriétés diurétiques et digestives reconnues.
- L'ail des ours est une autre plante sauvage comestible très appréciée.
- Le plantain possède également des propriétés thérapeutiques reconnues et est couramment utilisé en phytothérapie.
Ces plantes peuvent aussi être transformées en solutions naturelles pour le jardin. L'ortie, par exemple, peut être utilisée pour concocter un excellent antiparasite et un engrais naturel.

Repenser notre relation avec les "mauvaises herbes"
Le concept de "mauvaise herbe" remonte aux débuts de l'agriculture, il y a des dizaines de milliers d'années. Avant de cultiver des plantes pour les manger, les humains consommaient des plantes sauvages, et la notion de "mauvaise herbe" n'avait alors probablement aucun sens. Concrètement, une personne appellera "mauvaise herbe" les plantes qu'elle n'utilise pas, que ce soit pour manger, pour décorer, etc. et qu'elle souhaite désherber car elle pense qu'elles nuisent aux plantes qu'elle a semées. Cependant, de nombreux experts estiment que le terme est injuste et qu'il est préférable de lui substituer celui d'adventice, qui se dit d'une plante poussant spontanément et dont les effets sont variables sur la biodiversité.
Il est vrai que les "mauvaises herbes" ont un "défaut" : elles ont beaucoup de qualités ! Elles poussent souvent plus vite que les plantes cultivées, elles sont plus résistantes aux maladies et elles peuvent entrer en concurrence pour l’eau avec les plantes cultivées, notamment au moment de leur mise en terre. Le désherbage est parfois nécessaire pour permettre aux plantes cultivées de s'épanouir. Toutefois, plutôt que de chercher à les éradiquer complètement, il est recommandé d'apprendre à vivre avec ces plantes, à les contrôler et à éviter qu'elles n'étouffent les cultures.
Peut-on remplacer les pollinisateurs ? | 42 - La réponse à presque tout | ARTE
Solutions pour faciliter la cohabitation
Plusieurs techniques non polluantes peuvent aider à limiter la prolifération intempestive des herbes sauvages sans recourir aux désherbants chimiques, nocifs pour l'environnement, l'eau et notre santé.
- Le paillage des massifs floraux : En recouvrant le sol, le paillage limite la pousse des adventices en les privant de lumière.
- La hauteur de coupe de la pelouse (8 cm) : Une pelouse plus haute ombrage le sol, réduisant la germination et la croissance des "mauvaises herbes".
- Les plantes couvre-sol : Celles-ci sont une alternative esthétique et écologique au paillage synthétique, créant un tapis végétal qui empêche les adventices de s'installer.
Repenser notre relation avec les "mauvaises herbes" peut transformer nos pratiques de jardinage. L'arrachage systématique des herbes folles est une douce utopie, car un pied de plantain, par exemple, dissémine 40 000 graines par an qui peuvent rester en dormance durant 40 années ! Laisser pousser l'herbe permet de faire revenir les essences sauvages sur un terrain et de privilégier la diversité des plantes. Graminées, marguerites, trèfles, pissenlits, coquelicots et autres orchidées sauvages peuvent s'y plaire et jouer un rôle essentiel dans l'équilibre de la biodiversité. En les observant et en les comprenant, nous découvrirons que les adventices sont des partenaires indispensables pour un jardin en harmonie avec la nature.