Le paysage éditorial de la bande dessinée a connu une mutation profonde au cours des deux dernières décennies. Entre 2000 et 2020, plus de 80 000 albums de BD sont sortis des presses, marquant une période de foisonnement créatif sans précédent. Cette richesse, qui s'étend bien au-delà des simples chiffres de vente, témoigne d'une maturité artistique où le récit graphique s'émancipe pour explorer des thématiques aussi variées que l'intime, le politique, l'historique et l'onirique.

Les récits de l'imaginaire et de l'intime
Depuis 1979, tous les gallinacés ont désormais la possibilité de parler et donc de mener une existence normale, en cohabitant avec les humains. Cela n'a pas été sans mal, et c'est l'histoire que raconte le coq Jake Gallo à travers la vie de son père qui vient de mourir dans l'œuvre Elmer, de Gerry Alanguilan. Cette dimension anthropomorphique se retrouve également dans des récits où le fantastique sert de miroir à nos propres tourments.
Dans Roi Ours, par Mobidic, la courte vie de Xipil va s'achever dès les premières pages de ce récit. La jeune fille du chef a été choisie par son père pour être sacrifiée au dieu Caïman. On n'est jamais trop prudent pour délivrer la tribu de la malédiction qui pèse sur son village. Mais au lieu d'un saurien affamé, c'est un ours qui se présente devant la jeune fille. Le Roi des ours, même, qui la prend pour épouse, et va devoir négocier la vie de sa promise avec le caïman. Un formidable conte initiatique porté par le trait lumineux de Mobidic, jeune dessinatrice dont c'était le premier album.
L'intime occupe également une place centrale avec des œuvres comme Moi, ce que j'aime, c'est les monstres, d'Emil Ferris, la révélation de l'année 2018. L'autrice a livré 400 pages d'une expérience graphique incroyable, presque entièrement réalisée avec un stylo à bille scotché à son poignet en raison de problèmes articulaires. Dans un registre plus sobre, Après la pluie, de Jun Mayuzuki, explore une histoire d'amour entre une adolescente de 17 ans et son patron quadragénaire. Ne fuyez pas ! Ce n'est pas du tout ce que vous imaginez déjà. Point de Lolita ici, mais plutôt une relation qui va permettre à ces deux êtres brisés que tout oppose de puiser la force de traverser la période difficile dans laquelle ils se trouvent.
Petite leçon de BD EP2: La narration
L'engagement, l'Histoire et le politique
La bande dessinée s'empare également des grandes questions sociétales et historiques. Avec Les Cavaliers de l'apocadispe, Libon revisite les figures bibliques à travers trois cancres, Jé, Olive et Ludo, qui préfèrent par exemple bricoler une fusée à propulsion nucléaire dans la forêt en se servant dans une base militaire plutôt que d'étudier leurs tables de multiplication à l'école.
Le genre de l'uchronie est brillamment illustré par Superman Red Son, de Mark Millar et Dave Johnson, qui modifient l'histoire canonique en imaginant Superman tombé de Krypton, non pas dans la cambrousse américaine, mais dans la taïga soviétique. De même, Gung Ho, de Benjamin von Eckartsberg et Thomas von Kummant, offre une excellente BD post-apocalyptique qui vaut surtout pour les dessins somptueux de Thomas von Kummant, entièrement réalisés à l'ordinateur, mais sans encrage, en laissant exploser les couleurs à chaque page.
L'ésotérisme et le mystère tiennent aussi une place de choix, notamment avec Le Décalogue, de Franck Giroud et collectif : dix livres, dix auteurs, et une quête passionnante sur les traces d'un mystérieux manuscrit, qui contiendrait, dit-on, les dernières volontés de Mahomet. De quoi bouleverser les fondements des religions monothéistes.
L'évolution du support : de l'album aux "Noces" du papier
L’album pour enfants constitue depuis la fin des années 1950 l’un des pans les plus dynamiques et les plus innovants de la création graphique et littéraire française. Sa définition même demeure problématique, une appellation identique recouvrant des réalités très diverses. Les dictionnaires éclairent les origines du mot album, accusatif du latin albus (blanc), qui désignait dans l’Antiquité un support enduit de plâtre pour l’inscription des avis officiels.
L’usage contemporain du mot apparaît dans les années 1820 avec l’émergence d’un nouveau support éditorial : un recueil imprimé, relié, édité de gravures ou de lithographies. Espèce mutante du livre, créée pour véhiculer des images, l’album des années 1820 renverse la primauté millénaire du texte sur l’image. Dans ses premières formes, l’album se démarque également du système organisé du livre, n’étant pas fondé sur le principe de successivité qui régit la lecture. C'est un livre cadeau, un produit éditorial doté d’une couverture attrayante, frappée d’or, un article de librairie suivant le terme d’Aubert, qui en est le principal éditeur.

Modernité et ruptures graphiques
À partir des années 1880, l’album devient, face à la récession de la création littéraire, le lieu du renouvellement de l’édition pour la jeunesse, diversifiant ses formes et ses publics. Les albums du peintre Maurice Boutet de Monvel, publiés chez Plon, sont les premiers de ce type en 1883 et 1884. Le dessin linéaire, simplifié, sans indice de relief et de perspective, colorié en aplats de couleurs douces, inspiré des estampes japonaises, est au service de la clarté et de la lisibilité de l’image.
Plus près de nous, l'expérimentation visuelle atteint des sommets avec 3 secondes, de Marc-Antoine Mathieu. Attention, objet unique. Soixante-sept pages de neuf cases, toujours muettes, qui se déroulent à la manière d'un zoom, en suivant la trajectoire de la lumière pendant un temps extrêmement réduit. Il peut s'en passer des choses et un simple regard dans la bonne direction peut permettre de résoudre un terrible complot. C'est une expérience sensorielle à laquelle nous invite l'auteur, qui fait de chaque album une expérimentation.
La diversité des genres : de la science-fiction au témoignage
Le spectre de la bande dessinée contemporaine est vaste. Descender, de Jeff Lemire et Dustin Nguyen, propose une science-fiction sensible mettant en vedette Tim-21, un androïde à l'apparence enfantine, seul témoin de l'apparition des "Moissonneurs", des robots qui ont décimé la galaxie. Dans un tout autre style, Bouncer, par Alejandro Jodorowsky et François Boucq, illustre la vitalité du western, genre où les codes sont agencés par l'esprit démoniaque de Jodorowsky et illustrés de façon virtuose par Boucq.
Le récit de vie et le témoignage sont également des piliers de la production actuelle. Pyongyang, de Guy Delisle, est un récit à hauteur d'homme de son séjour en Corée du Nord, saisissant l'absurdité du quotidien, mais aussi le stoïcisme des habitants ou le décor gris monochrome de la ville. Hanté par ses tripes, Pozla, atteint de la maladie de Crohn, raconte non sans humour une vie de chiottes où la merde devient le centre d'une quête de reconstruction personnelle.
Enfin, des œuvres comme Ms. Marvel, de G. Willow Wilson et Adrian Alphona, redéfinissent le super-héros : Kamala Khan est une ado d'origine pakistanaise, capable de modifier la taille de tout ou partie de son corps. Elle est une super-héroïne, mais elle est aussi une jeune fille d'aujourd'hui, prise en étau entre son désir de liberté et sa famille, dans laquelle la culture et la religion musulmanes occupent une grande place. Ces récits, qu'ils soient de pure fiction ou ancrés dans le réel, forment la mosaïque complexe de la bande dessinée d'aujourd'hui, toujours en quête de nouveaux horizons narratifs.