Les paysagistes ou les métamorphoses du jardinier

Avant-propos

L’histoire de l’humanité est indissociable de sa capacité à transformer son environnement. Le jardin, espace clos ou ouvert, est le théâtre de cette volonté de mise en ordre du vivant. Pierre Donadieu, théoricien et professeur à l’École nationale supérieure du paysage de Versailles-Marseille, propose dans son ouvrage Les paysagistes, ou les métamorphoses du jardinier, une lecture panoramique des différents métiers qui composent la filière du paysage. Selon son acceptation courante, la figure du paysagiste est indissociable de celle du jardinier. L’art des parcs et des jardins, ainsi que la connaissance du vivant, constituent en effet le fond de plan culturel commun à tous les paysagistes.

Une illustration historique représentant l'évolution du jardinage depuis les premiers outils rudimentaires jusqu'aux plans d'urbanisme modernes.

Aux origines : le ciel, la terre et les mythes de la fertilité

La relation entre l'homme et la terre trouve ses racines dans les mythes fondateurs de la fertilité. Avant même la structuration du paysage en tant qu'art, le jardin était un espace sacré, un microcosme reflétant l'ordre cosmique. Cette dimension spirituelle a imprégné les premières civilisations, où le jardinier agissait comme un médiateur entre le ciel et la terre.

Autour de la planète : l'homme et les plantes

La domestication des plantes a accompagné l'essor des sociétés humaines. De la culture vivrière à l'ornementation, l'homme a sélectionné, déplacé et hybridé le vivant, créant une mosaïque de paysages à travers le monde. Cette interaction constante entre la main de l'homme et le cycle végétal forme la base même de ce que nous nommons aujourd'hui le paysage.

Jardins des horizons lointains : L'Antiquité

Dans l'Égypte ancienne et en Mésopotamie, le jardin était une oasis de fraîcheur et de vie au milieu d'un environnement hostile. L'eau, canalisée avec ingéniosité, structurait l'espace. Plus tard, la Grèce et Rome ont institutionnalisé le jardin comme lieu de réflexion philosophique et de plaisir esthétique, posant les jalons de l'architecture paysagère occidentale.

L'Islam : Genèse d'une esthétique

Le jardin islamique, de Bagdad à Samarra, en passant par l'Espagne et le Maghreb, est une représentation terrestre du paradis. La gestion de l'espace, centrée sur la géométrie et la présence apaisante de l'eau, témoigne d'une maîtrise technique alliée à une recherche spirituelle profonde.

L'Extrême-Orient : Chine et Japon

En Chine et au Japon, le jardin s'affranchit de la symétrie rigide pour épouser les formes de la nature sauvage. La recherche de l'harmonie entre le minéral, le végétal et le vide est au cœur de ces pratiques ancestrales, où chaque élément est disposé pour susciter une méditation sur la fugacité du temps.

Le jardin japonais ou le pouvoir de la nature - Japanese garden or power of nature - 庭

Le Moyen Age : De la chute de Rome à la Renaissance

Le haut Moyen Age, période de transition après la chute de Rome, voit le jardin se replier derrière les murs des monastères. Ces espaces, à la fois utilitaires et symboliques, préservent le savoir botanique. Aux XIIe et XIIIe siècles, le jardin commence à s'ouvrir, marquant le grand tournant vers la Renaissance.

La Renaissance : L'Italie et la France

L'Italie voit l'émergence du style Renaissance, où la perspective devient l'outil central de la composition. Les jardins français, héritiers de cette tradition, intègrent la rigueur géométrique à une esthétique de la puissance, transformant le jardin en une extension du pouvoir politique.

L'âge baroque : Les jardins du Roi-Soleil

Sous l'absolutisme, le jardin devient un miroir de la centralisation politique. Les jardins du Roi-Soleil, caractérisés par l'infini et la perspective longue, jouent avec les ombres et les miroirs. L'air et les couleurs de l'espace sont maîtrisés pour créer une expérience totale, un théâtre à ciel ouvert où la nature est entièrement soumise à la volonté souveraine.

Le jardin de l'homme sensible

Le XVIIIe siècle marque une rupture. Une nouvelle image de l'Angleterre émerge, privilégiant le pittoresque et l'émotion. Le jardin devient un espace de sensibilité et de réflexion philosophique, étroitement lié à la théorie de la connaissance. Orner son bien n'est plus une simple démonstration de richesse, mais l'expression d'un rapport intime et mélancolique à la nature.

Plan détaillé d'un jardin à l'anglaise illustrant la transition vers une esthétique plus naturelle et sensible.

Les jardins de l'ère industrielle

L'industrialisation transforme profondément le paysage. Les parcs publics deviennent des poumons nécessaires pour les cités en expansion. Parallèlement, l'Eden de série se développe avec les jardins ouvriers et les cités-jardins, tandis que la nature est privatisée dans les jardins de banlieue, refuges des artistes et des poètes.

Les jardins de notre temps

L'homme du XXe siècle, confronté à l'urbanisation massive, redéfinit sa relation au vivant. Dans la langue française, le terme de paysagiste désigne à la fois des artistes, des architectes, des architectes paysagistes, des ingénieurs, des entrepreneurs de parcs et de jardins, des jardiniers, des botanistes, des pépiniéristes, des fleuristes, etc. Le public comprend que tous sont des professionnels du paysage et du jardin et exercent ces métiers avec des compétences diverses et souvent mêlées : les uns comme artistes, les autres comme techniciens, planificateurs, entrepreneurs, ingénieurs et chercheurs.

Qui sont les paysagistes ?

Pourtant, des évolutions récentes ont ouvert la discipline à d'autres domaines, notamment l'urbanisme et l'aménagement du territoire, les sciences sociales et naturelles, l'ingénierie et les beaux-arts. Ces glissements sont à la base d'une démultiplication des pratiques du paysage, parfois même éloignées les unes des autres. Qui sont les paysagistes ? Quels sont leurs champs d'interventions et leurs compétences ? Quels sont leurs liens et leurs engagements vis-à-vis de la société ? Pierre Donadieu propose des clefs de lecture et des repères historiques permettant de comprendre l'évolution du paysagisme, son enseignement au sein des différentes écoles et ses champs de recherches.

La complexité des profils professionnels

Le paysagiste peut-il être à la fois un artiste créateur, un jardinier, un ingénieur, un médiateur social, un urbaniste, un ethnologue et un conseiller des élus ? Le lecteur y trouvera notamment une série de portraits des figures fondatrices : Le Nôtre, Russel Page, Geoffrey Jellicoe, Jacques Simon, Michel Corajoud, Bernard Lassus, ou encore Gilles Clément. L'auteur revient également sur les concepts structurant la pensée du paysage, développée entre autres par John Brinckerhoff Jackson, Augustin Berque, Gilles A. Tiberghien, Jean-Marc Besse et Alain Roger.

Graphique montrant l'interconnexion des différentes compétences du paysagiste moderne entre sciences et arts.

La tension entre art et science

Les métiers du paysage sont à la croisée entre domaines scientifiques - botanique, horticulture, écologie, géographie, sociologie, ingénierie - et pratiques artistiques - art des jardins, arts plastiques, photographie, écriture. Pourtant, l'auteur s'interroge : le "succès contemporain [des paysagistes] n'est-il pas lié à leur capacité de résistance à cet irrésistible clivage entre arts et science ?". "La compréhension d'un site à aménager par un paysagiste ne peut être qu'hybride : rationnelle, […] sensible, […] morale et esthétique", affirme-t-il.

Le morcellement des compétences

Alors que l'introduction semble faire du paysagisme une discipline transversale, résistante au "grand partage", les différents métiers du paysage décrits par la suite - les jardiniers, les architectes-paysagistes, les paysagistes urbanistes, les ingénieurs paysagistes, les entrepreneurs paysagistes, les chercheurs en paysage… - deviennent autant de figures archétypales qui tendent à morceler les compétences, à opposer plutôt qu'à réunir, ce qui ne facilite pas une lecture globale. Mettre les métiers du paysage dans des cases comme le propose Pierre Donadieu est certes un moyen efficace et pédagogique pour décrire ce milieu. Mais cela induit inconsciemment de nouvelles barrières qui, paradoxalement, vont dans le sens du "grand partage" que dénonçait l'auteur en premier lieu.

Perspsectives sur le design paysager

Il serait alors peut-être temps de lever l'ambiguïté sur le paysagisme et il est dommage que Pierre Donadieu n'aille pas plus loin sur ce point. Car des disciplines comme l'architecture ou le design ont depuis plus d'un siècle réussi la synthèse entre art et technique, en inventant par là même la notion d'arts appliqués. La notion de "projet" telle qu'elle est enseignée dans les Écoles Nationales Supérieures du Paysage se rapproche de plus en plus de celle enseignée dans les écoles d'architecture. Elle repose en effet sur la prospection synthétique d'une forme (d'un dessin) liée à une intention (un dessein) ce qui est une des définitions du verbe anglais to design. Dans cette même langue d'ailleurs, le terme de paysagiste devient landscape architect ou landscape designer témoignant du rapprochement certain entre le paysagisme, l'architecture et le design. La culture du paysage, issue de l'art des jardins et de l'horticulture, n'a donc pas encore décidé d'assumer pleinement ce rapprochement avec l'architecture et la culture des arts appliqués.

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