L’histoire, qu’il s’agisse de la genèse d’un mouvement agricole mondial ou de l’origine d’une infusion célèbre, est souvent un entrelacs de mythes, de faits vérifiables et d’interprétations culturelles. Entre la noblesse anglaise du XIXe siècle et les préoccupations écologiques de l’Australie des années 1970, il existe un fil conducteur : la quête de pérennité.

Les Grey : Entre Noblesse, Politique et Légendes de Thé
Comme vous êtes incollables sur les titres de noblesse anglais, vous savez déjà que Earl signifie en anglais « comte ». Le célèbre thé noir à la bergamote a donc été nommé ainsi en l’honneur d’un certain comte Grey. Lequel, de comte ? Le deuxième. Enfin… On suppose.
Les Grey sont une famille de la noblesse anglaise qui remonte à Guillaume le Conquérant (ils sont d’ailleurs originaires de Normandie, plus précisément de Creully, dans le Calvados). Au fil des siècles, ils ont accumulé plusieurs titres, mais celui de « comte Grey » est tout récent : il a été attribué à Charles Grey (père) en 1801, en remerciement pour ses services militaires pendant les différents conflits qui ont suivi la Révolution française.
Nous voilà donc avec Charles Grey (fils), deuxième comte Grey, né en 1764 et mort en 1845. Si vous avez vu le film The Duchess, qui raconte la vie de Georgiana Cavendish, vous avez déjà entendu parler de lui. Car en plus de sa carrière politique, Charles Grey est connu pour avoir eu une liaison avec Georgiana, alors mariée au duc du Devonshire. En 1792, ils ont eu ensemble une fille illégitime, Eliza. Georgiana est restée avec son mari (qui l’avait menacée de lui enlever ses trois autres enfants si elle partait), et a été forcée d’abandonner la petite Eliza aux parents de Charles Grey, qui l’ont élevée en la faisant passer pour la leur.
En dépit du fait qu’on n’a rien de très solide pour étayer ça, il est couramment admis que c’est en référence à cet ex-premier ministre que le Earl Grey a été nommé ainsi. Histoires ? En 1803, au cours d’un voyage en Chine, Charles Grey (lui-même ou un de ses hommes) aurait sauvé de la noyade le fils d’un commerçant de thé. Un serviteur chinois travaillant pour la famille Grey, dans leur beau domaine ancestral de Howick Hall, trouvait que l’eau avait un sale goût, ce qui, par conséquent, donnait un sale goût au thé. L’un des actes politiques de Charles Grey fut, en 1834, de mettre fin au monopole que possédait la Compagnie des Indes Orientales sur le commerce du thé entre l’Angleterre et la Chine.
D’abord, rien n’indique que Charles Grey ait jamais mis les pieds en Chine (d’autant que, de son vivant, c’était un voyage très long et périlleux, le canal de Suez n’existant pas encore). Deux maisons de thé londoniennes se disputent la paternité de la recette. La maison Twinings prétend que Lady Grey en personne leur aurait fourni la recette venant de son domestique chinois. L’intérêt d’ajouter de la bergamote, c’est qu’il s’agit d’une huile aromatique très forte, capable de masquer le goût de thés de piètre qualité. Une recette comme celle-là permettrait donc de fabriquer un thé bon marché, auquel on ajouterait un peu de prestige en l’associant à un nom célèbre afin de le vendre plus cher. Or, vous allez rire, il se trouve qu’un commerçant du nom de William Grey a mis en vente un thé à la bergamote aux environs de 1850. Aujourd’hui, la popularité et l’intemporalité de cette recette sont telles que le mot Earl Grey n’a plus besoin de faire référence à quelque personnalité que ce soit. De son vivant, Charles Grey n’a probablement jamais entendu parler de tout ça.
La Permaculture : Une Réponse Holistique aux Crises Mondiales
La permaculture se base sur une éthique d’où découlent des principes et des techniques permettant un aménagement consciencieux du paysage d’un lieu s’inspirant des modèles trouvés dans la nature. Véritable philosophie, c’est donc une approche qui permet la conception et l’organisation de l’usage de la terre, de la planète et des groupes sociaux.
L'idée de la permaculture a été développée dans les années 1970 par les Australiens Bill Mollison et David Holmgren. Ils ont été confrontés aux effets destructeurs de l'agriculture industrielle occidentale. Les bases vitales de la biodiversité disparaissaient de plus en plus. Il était clair que ce mode d'agriculture n'avait pas d'avenir. En conséquence, la permaculture visait à cultiver des aliments et à créer des habitats en respectant les ressources naturelles ainsi qu’à régénérer l'environnement plutôt que de le détruire.
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Le cœur de la permaculture est constitué par ce que l'on appelle les « principes de conception de la permaculture ». Ces principes servent de guide pour la planification et la conception de systèmes - qu'il s'agisse d'un jardin, d'une ferme ou même d'une communauté entière. Ils sont basés sur l'observation et l'imitation des écosystèmes et englobent des concepts tels que la diversité, les cycles naturels, les symbioses et la pérennité, la vie sociale. Un des principes centraux de la permaculture est la création de cycles fermés. Dans l'agriculture, cela signifierait restaurer les cycles naturels, par exemple celui de l'azote ou du phosphore ! Au lieu de gaspiller les ressources, on les maintient grâce à des cycles continus. L'utilisation des déchets organiques comme engrais pour les plantes en est un bon exemple. Grâce au compostage, les déchets sont transformés en sol riche en nutriments et favorisent ainsi la croissance des plantes et la productivité.
Un autre principe important de la permaculture est la création de diversité. La nature se caractérise par une multitude de plantes et d'animaux qui interagissent entre eux dans des relations complexes. La permaculture utilise cette diversité pour créer des écosystèmes productifs et résilients. En combinant une diversité d'espèces et de plantes dans un jardin ou une ferme, on obtient une défense naturelle contre les parasites et les maladies. Un autre principe de la permaculture est de travailler avec la nature plutôt que contre elle. Au lieu de contrôler la nature, les processus naturels sont utilisés et encouragés.
Méthodologie et Design : L’Observation au Cœur du Projet
Pour la réalisation d'un projet en permaculture, quelle qu'en soit l'ampleur, plusieurs étapes sont cruciales :
- Observation : Cette première étape consiste à observer et à comprendre le contexte général en notant les besoins, les impondérables, les interactions de tous les éléments donnés, animés et inanimés, sur le site et avec celles de l'environnement. Cette étape doit être réalisée sans jugements.
- Bordures : Cette étape consiste à identifier les bordures ou les limites physiques et sociales du système visé. Il permet de comprendre les interactions entre les différents éléments. Les bordures peuvent être des limites et des opportunités ! Les interfaces dans la nature abritent toujours une dynamique et une diversité plus grandes que les systèmes des deux côtés pris ensemble.
- Ressources : Il s’agit de lister toutes les ressources de toutes sortes qui sont disponibles pour le projet depuis l'extérieur et sur le site concerné.
- Évaluation : Cette étape consiste à évaluer les informations recueillies lors des étapes précédentes pour comprendre les besoins, les ressources et les interactions existantes.
- Design : C'est à ce moment-là que nous conceptualisons à partir de toutes les données recueillies.
- Implémentation : Enfin, on se met au travail.
- Maintenance : Un système qui évolue de manière dynamique a besoin de beaucoup d'entretien, surtout au cours des premières années. Nous observons à nouveau sans préjugés et sommes prêts à apporter des corrections à tout moment.
L’Émergence Historique d’un Mouvement Mondial
L’histoire de la permaculture est souvent décrite assez sommairement comme le fruit de la rencontre de Bill Mollison et de David Holmgren, respectivement professeur et élève au sein d’une université australienne dans les années 1970. En réalité, de très nombreuses autres personnes ont participé à l’essor de ce mouvement qui s’est répandu comme une traînée de poudre dans le monde entier.
Bill Mollison, né en 1928, a quitté l'école à 15 ans pour participer à la gestion de la boulangerie familiale. Parmi les emplois qui ont suivi, il a été ouvrier en usine, marin, trappeur et pêcheur de requins. Parcours étonnant pour celui qui deviendra par la suite écologiste et qui le mènera à passer neuf années à la Wildlife Survey Section du CSIRO. En 1968, Mollison est devenu tuteur à l'Université de Tasmanie, à Hobart, et, plus tard, maître de conférences en psychologie environnementale. C'est dans ce rôle qu'il s'est lié à un étudiant du Tasmanian College of Advanced Education, David Holmgren.
David Holmgren, né en 1955, a grandi de l'autre côté du continent australien à Fremantle, avec des parents militants politiques. Après avoir obtenu son diplôme, il a passé un an à faire de l'auto-stop en Australie avant de déménager en Tasmanie en 1974 pour étudier la conception environnementale. C'est au cours de la brève mais intense association entre Mollison et Holmgren, débattant des idées dans le salon de Mollison, que l'épine dorsale du concept de permaculture a été formée.
Précurseurs et Influences : De Tree Crops à la Révolution d’un Seul Brin de Paille
Joseph Russell Smith était un économiste, érudit et géographe américain. Dans son livre de 1929 Tree Crops: A Permanent Agriculture, il a utilisé un terme antécédent pour la permaculture. Le livre est un résumé de ses vastes expériences avec les fruits et les noix comme cultures vivrières et fourragères. Smith voyait le monde comme un tout interdépendant et a suggéré des systèmes mixtes d'arbres et de cultures en dessous.
Dans le courant des années 1940, Percival Alfred Yeomans, ingénieur minier en Australie, a développé un système de gestion hydrologique appelé « système Keyline ». Ce concept permettait l'augmentation de la fertilité des terres au travers d’aménagements complexes de systèmes d’irrigation et de stockage de l’eau dans le paysage. Cela permettait de rendre l’agriculture et l’élevage plus productifs et résilients.
La permaculture théorisée par Mollison et Holmgren a été fortement inspirée du concept d’agriculture naturelle élaboré par le Japonais Masanobu Fukuoka. Ce concept s’inspire de la nature pour développer des systèmes agricoles basés sur la diversité de cultures, leur productivité naturelle ainsi que la biodiversité. Dans son ouvrage La Révolution d’un seul brin de paille (1975), Fukuoka propose quatre principes : pas de fertilisants, pas de travail du sol, pas de désherbant et aucun produit chimique.

La Ferme du Bec-Hellouin : L’Inspiration Moderne
La ferme du Bec-Hellouin, créée en 2003 par Perrine et Charles Hervé-Gruyer en Haute-Normandie, fait aujourd’hui référence en matière d’agriculture naturelle. Cette réussite démontre la pertinence sociale, économique et écologique d’une agriculture permaculturelle. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le livre Permaculture de Perrine et Charles Hervé-Gruyer n’est pas un ouvrage descriptif et pratique pour comprendre et appliquer les principes de la permaculture. Ce livre, c’est bien plus que ça. C’est le cheminement d’un couple animé par le désir de vivre proche de la nature et de pouvoir nourrir leurs enfants de produits sains.
Perrine et Charles nous expliquent, de manière aussi informative qu’intéressante, comment, en s’inspirant du travail d’agriculteurs du monde entier et de méthodes des siècles passés, en misant sur un design favorisant la beauté et les échanges entre différents écosystèmes, et en travaillant à la main, ils ont réussi à faire d’une terre hostile une source de produits savoureux et abondants.
L’Éthique au Cœur de la Transformation Sociale
La permaculture s'appuie sur une éthique. À partir de là, une fleur permacole a été créée. Les flèches, quant à elles, indiquent que dans ce principe de vie, on part d'actions et d'une volonté individuelles pour aller vers le collectif. Il est donc tout à fait possible pour chacun de se sentir impliqué dans la démarche en commençant par de petites actions qui peuvent devenir des habitudes. Les trois règles éthiques fondamentales sont :
- Prendre soin de la Terre : Assurer la pérennité des systèmes naturels.
- Prendre soin de l'Humain : Se comporter de manière juste et consciente les uns envers les autres.
- Partage équitable : Redistribuer les surplus et prendre seulement ce dont nous avons besoin.
Ces principes ne sont pas seulement agricoles ; ils constituent des suggestions pour mieux comprendre le fonctionnement des écosystèmes et de la biosphère dans son ensemble. Par exemple, le principe « Intégrer plutôt que séparer » et le principe « Utiliser et valoriser les ressources et les services renouvelables » se retrouvent tous deux dans l’objectif de créer des circuits fermés. Ce qui est un déchet à une extrémité de notre lieu de vie peut être utilisé comme une ressource bénéfique à l'autre bout.
L’Impact de l’Agriculture Industrielle sur le Contexte de Création
Suite à la Seconde Guerre mondiale, l’Europe est un champ de ruines avec une économie complètement détruite. Seule nation qui sort gagnante de cette guerre : les États-Unis. Ainsi, pour aider les pays européens à se reconstruire et contrer l’avancée inexorable du communisme, les USA lancent le plan Marshall. En contrepartie de ces aides, ces pays acceptent de se conformer à la politique capitaliste libérale.
Cela a entraîné le développement d’une nouvelle société de consommation de masse et l’apparition d’un nouveau mode de vie fondé sur le confort matériel. Ce développement du mode de vie américain n’a pas seulement touché la culture des pays mais également leur économie à l’exemple de l’agriculture qui a évolué d’une agriculture autosuffisante à une agriculture productiviste cherchant à diminuer le plus possible le prix de revient quitte à sacrifier les ressources disponibles. De ce fait, avec la mécanisation du mode de culture et le développement de l’utilisation des pesticides, le milieu agricole est alors révolutionné et on assiste à la disparition progressive de la paysannerie.
Les années 1970, marquées par le premier choc pétrolier, ont révélé la fragilité de ce système. La prise de conscience que l’agriculture intensive détruisait les écosystèmes, diminuait la biodiversité et empoisonnait la terre avec des produits chimiques a été le terreau fertile sur lequel la permaculture a pu germer.
Vers un Réseau Organique de Biodiversité
Les outils puissants de la permaculture ont déjà permis de créer de nombreux îlots de biodiversité, petits et grands. Avec chaque nouveau jardin de permaculture sur une surface géographique donnée, la densité de ces lieux augmente, la distance entre un point et les points proches diminue. À partir d'une certaine densité, un « réseau organique de biodiversité » se forme.
À partir du moment où les influences anthropogènes perturbatrices (pesticides, engrais artificiels, travail de la terre à l’aide de grosses machines, systèmes monoculturels, etc.) diminuent fortement, ce réseau se refermera progressivement lui-même sur l'ensemble du territoire. La permaculture nous offre la possibilité de vivre en harmonie avec la nature tout en répondant à nos besoins sans épuiser les ressources de la Terre. C’est une méthode de conception holistique qui, surtout à notre époque, est une réponse aux nombreux problèmes mondiaux. Elle nous permet de construire ensemble un avenir meilleur, plus durable et plus vivable.
Que ce soit à travers la dégustation d'un thé Earl Grey, dont l'histoire témoigne de la curiosité humaine et des échanges mondiaux, ou par la mise en œuvre de principes de design permacole dans nos jardins, l'essentiel réside dans une observation fine et respectueuse de notre environnement. Comme le rappelait Pierre Rabhi : « La nature est par définition le complexe vivant dans lequel l’être humain doit enfin trouver sa place s’il ne veut pas être éradiqué par ses propres erreurs. »