Les Potages du Bataclan : Un Voyage Collectif de Survie, de Mémoire et de Reconstruction

Dessin d'audience du procès V13 représentant Aurélie Silvestre et François Giroud

Les attentats du 13 novembre 2015 à Paris et dans sa périphérie ont marqué la société française d'un traumatisme indélébile, faisant 130 morts et des centaines de blessés. Dix ans après ces événements tragiques, la résilience et la capacité de reconstruction des victimes continuent de s'exprimer sous diverses formes, notamment à travers des témoignages poignants et des œuvres mémorielles. Au cœur de cette démarche se trouve le groupe des « Potages », sept otages du Bataclan qui ont transformé leur expérience commune en un lien unique et puissant, inspirant une série télévisée et contribuant à une mémoire collective essentielle.

Le Procès V13 : Une Scène de Témoignages Poignants et de Mémoire Collective

Le procès des attentats du 13-Novembre, surnommé « V13 », s'est déroulé sur plus de dix mois, de septembre 2021 à juin 2022, dans une salle de 750m² du Palais de Justice de Paris, sur l'île de la Cité. Cette salle, prévue pour 550 places, a accueilli un processus judiciaire hors norme, où la place majeure accordée aux victimes a été particulièrement soulignée. Près d’une dizaine de dessinateurs d’audience ont participé à l'événement, croquant en direct les audiences et capturant l'intensité des moments.

Parmi ces artistes, Noëlle Herrenschmidt, célèbre dessinatrice d’audience depuis les années 1980, a réalisé des aquarelles permettant de saisir divers instants clés du procès V13. Ses œuvres représentent des portraits des parties civiles, des accusés, des femmes et des hommes de loi, ainsi que des professionnels entendus à la barre. Un dessin particulier de Noëlle Herrenschmidt immortalise les dépositions d’Aurélie Silvestre et de François Giroud, la compagne et le père de Matthieu Giroud, une victime de l’attentat du Bataclan. Matthieu Giroud était enseignant en géographie à l’université. Leurs témoignages, parmi les 350 parties civiles entendues, ont marqué l’audience du jeudi 21 octobre 2021.

Aurélie Silvestre, enceinte de cinq mois au moment des attentats, avait déjà témoigné en 2016, dans un livre intitulé Nos 14 novembre, du traumatisme vécu par les proches des victimes. Les annotations prises par Noëlle Herrenschmidt révèlent la sidération dont elle a fait part au procès, citant des phrases déchirantes comme « Mon père s’assied sur mon lit : "Mathieu est mort" ». Elles illustrent également le chemin de reconstruction entrepris avec ses deux enfants et son nouveau compagnon dans l’après-13 Novembre. La représentation sobre des deux témoins dans le dessin de Noëlle Herrenschmidt met en lumière la minutieuse préparation des parties civiles, qui lisaient leurs textes depuis le pupitre de la salle d’audience. Le tapuscrit en ligne de la déposition d’Aurélie Silvestre est d’ailleurs considéré comme un autre moment marquant du procès V13.

🔴 Procès des attentats du 13 Novembre : tout comprendre des enjeux du témoignage des victimes

La déposition de François Giroud, le père de Matthieu, représenté avec ses lunettes de vue, a évoqué les traumas vécus par les proches des victimes, mais aussi la nécessité de témoigner au procès, qu'il a qualifié de « devoir social » devant les journalistes. Ces dépositions ont offert aux victimes et à leurs proches l'occasion de renforcer cette communauté de destin et de deuil, forgée depuis les attentats, et de s’inscrire dans une mémoire collective. Aurélie Silvestre a exprimé cette inscription en déclarant : « Je suis restée immobile à imaginer quels drames avaient vécu les victimes avec les rubans rouges ou verts », faisant référence aux codes couleur utilisés, le rouge interdisant à la presse de poser des questions et le vert l'autorisant. Bien que le procès V13 ait été intégralement filmé, l’accès à ces archives audiovisuelles est en principe restreint durant cinquante ans. Le Musée-mémorial du terrorisme (MMT) présentera cependant des extraits de ces archives dans son exposition permanente, permettant une diffusion contrôlée et respectueuse de ces témoignages.

Les « Potages » du Bataclan : Une Amitié Née du Traumatisme

Infographie sur le lien entre trauma et résilience collective

Au cœur de la résilience post-attentats se trouve l'histoire des « Potages », un groupe de sept personnes qui figuraient parmi les onze otages du Bataclan le 13 novembre 2015. Ce surnom, contraction de « potes » et « otages », a été inventé par Marie Hourcastagnou, une Toulousaine retenue en otage avec son mari Arnaud. Elle expliquait : « J'en avais marre de dire 'mes potes otages', je trouvais que c'était un peu lourd. Et voilà, je me suis dit qu'on allait s'appeler comme ça ! » Pendant plus de deux heures, ce groupe a fait face aux terroristes dans un couloir de la salle de spectacle, une épreuve qui a forgé un lien indéfectible.

De cette survie collective et de ce lien unique est née l'inspiration pour la série de France Télévisions, intitulée « Des Vivants ». La série raconte l'histoire de ces sept otages et de leur parcours de reconstruction. Marie Hourcastagnou a inspiré l'un des personnages principaux, également nommé Marie, et interprété par l'actrice Alix Poisson. Invitée d'ICI Occitanie, Marie Hourcastagnou a exprimé sa satisfaction face à l'interprétation d'Alix Poisson : « Alix est une actrice de très grand talent qui a réussi à capter mon énergie. Je pense qu'on a une énergie similaire. Donc, j'ai très vite compris pourquoi c'était elle qui avait eu le rôle. C'est vrai que j'ai des amis ou d'anciens collègues qui me font des commentaires extrêmement élogieux sur Alix et qui me disent 'on ferme les yeux et on te voit.' »

Un « Besoin de Commémorer » et de Témoigner

Marie Hourcastagnou, qui se considère comme l'une des moins impactées par les attentats, a ressenti un profond « besoin de témoigner » en tant que partie prenante de l'événement. Elle a également souligné la nécessité de commémorer « ceux qui y sont restés pour faire en sorte qu'on ne les oublie pas ». Ce besoin de parole et de mémoire est partagé par de nombreuses victimes et leurs proches. Dix ans après les attentats, elle a accepté de se livrer au journal Le Monde, alors qu'en décembre 2015, elle avait refusé de témoigner lors de la réalisation du portrait de son mari, Arnaud, le dernier otage à avoir été libéré par les forces de l'ordre. Elle explique ce changement de perspective : « Mais moi, je voulais passer à autre chose. » Pour Marie, il était hors de question de figer cet instant sur papier ; il fallait « dépasser », « avancer », « ne pas ressasser ». Mais dix ans plus tard, les commémorations et la sortie de la série ont ouvert un espace pour cette parole. Elle confie que cette impression de « déjà-vu » chez certaines personnes qui la reconnaissent vient du fait qu'elle a « dû me voir dans un documentaire… », évoquant ainsi la diffusion de son histoire.

Pour traverser cette épreuve, Marie Hourcastagnou a eu besoin d’un accompagnement psychologique, insistant sur sa nécessité « quelle que soit l'ampleur du traumatisme ». Elle avait déjà entamé une psychothérapie un peu plus d’un an avant les attentats, ce qui lui a fourni « quelques billes, quelques armes pour gérer la situation ». Son mari, Arnaud, a eu besoin d'un suivi juste après les événements. Marie confie avoir partiellement oublié les images des attentats, ayant « un peu tendance à effacer les choses désagréables ». Elle explique que « le cerveau est bien fait et fait un tri », bien que la série ait ravivé certains souvenirs. Pour elle, c'est une soirée qui restera « indélébile ».

La Genèse de « Des Vivants » : Un Récit Collectif aux Vertus Réparatrices

La minisérie « Des Vivants », disponible sur la plateforme France.tv et diffusée sur France 2, a été créée par Jean-Xavier de Lestrade et Antoine Lacomblez, inspirés par la citation de Platonov de Tchekhov : « Enterrer les morts et réparer les vivants ». Cette fiction en huit épisodes relate la prise d’otages au Bataclan et le parcours de résilience et de reconstruction des sept « Potages ».

Schéma du processus de création de la série

Tout a commencé lorsque le producteur de NAC Films, Jérôme Corcos, a découvert un reportage sur la prise d’otages au Bataclan et a été « étonné de ne pas connaître cette histoire ». Le mention du groupe des « Potages » et du nom de David Fritz Goeppinger l'a convaincu qu'il y avait « une histoire à raconter ». Il a estimé que faire un film serait « réducteur » étant donné qu'ils étaient sept, et qu'une série s'imposait.

Jérôme Corcos a contacté David Fritz Goeppinger via Instagram, bien qu'il ait initialement espéré qu'il ne réponde pas, soucieux de ne pas « surfer sur le malheur de quelqu’un ». David a cependant répondu, menant à un déjeuner avec Nicolas Mauvernay de Mizar Films et Matthieu Belghiti de What’s Up Films. Pendant deux ans, les producteurs se sont rendus « porte des Lilas dans le QG » des Potages « une à deux fois par mois », comme le raconte Nicolas Mauvernay. Ils ont écouté les récits du couloir, de leur expérience, de leur groupe et de leur amitié. Des rencontres se sont déroulées sans même parler de la série, créant une proximité. Un jour, presque par hasard, les sept otages ont donné leur accord.

Les producteurs ont expliqué aux Potages qu'il serait difficile de trouver un réalisateur en France capable de porter un sujet aussi délicat. Ils leur ont assuré qu'ils ne feraient pas la série si le bon réalisateur n'était pas trouvé, démontrant ainsi qu'ils étaient devenus les « dépositaires de la confiance » des otages. Le premier nom sur leur liste était Jean-Xavier de Lestrade, Oscar du meilleur film documentaire en 2002 pour Un coupable idéal, et créateur de miniséries acclamées comme Laëtitia ou Sambre. Matthieu Belghiti a souligné la « responsabilité vis-à-vis du sujet, le 13-Novembre ».

Jean-Xavier de Lestrade a initialement craint l'histoire, mais c'est précisément cette peur qui l'a poussé à faire la série, convaincu que « la fiction s’empare de cette histoire ». Avec le scénariste Antoine Lacomblez, ils ont rencontré les Potages lors d’un dîner, que le réalisateur a décrit comme « un grand oral ». L’écriture est partie de leurs témoignages. Le duo a rencontré chaque Potage « un par un très longuement, des journées entières, où ils nous ont raconté leur histoire, en allant dans des zones extrêmement intimes ». Ils calibraient tout en demandant : « Est-ce que cela, on a le droit d’en parler ou pas ? » Antoine Lacomblez se souvient qu'à partir du moment où ils ont accepté de parler, ils devenaient « intarissables ». Le réalisateur et le scénariste se sont également entretenus avec les conjointes des Potages, les agents de la BRI qui ont donné l’assaut le 13-Novembre, et la psychologue de la DPJ, présente ce soir-là et qui a suivi trois des Potages en thérapie après le drame.

Rencontres et Ressemblances : Le Casting de « Des Vivants »

À l'écran, comme dans la vie, les « Potages » sont sept. Le casting de la série a été soigneusement choisi pour incarner ces survivants. Benjamin Lavernhe de la Comédie-Française joue Arnaud, et Alix Poisson interprète Marie. Grégory est incarné par Antoine Reinartz, Sébastien par Félix Moati, Caroline par Anne Steffens, Stéphane par Cédric Eeckhout, et David par Thomas Goldberg.

Jean-Xavier de Lestrade avait initialement intimé aux acteurs de ne pas rencontrer les Potages afin d'éviter la « tentation d’aller copier ou imiter le réel ». Cependant, cette règle a été rapidement brisée par Alix Poisson. L'actrice a contacté Marie par SMS avant le tournage, expliquant : « J’ai besoin de me présenter à vous sinon cela me paraît incongru de raconter un morceau de votre vie ». Les deux femmes ont échangé pendant des heures autour d’un café. La seule consigne de Marie à Alix a été : « C’est que par moments, il y ait de l’humour ».

Thomas Goldberg a rapidement croisé David, qui travaillait comme photographe de plateau sur le tournage. Ayant vu de nombreuses interviews de David, l'acteur a confessé : « Une distance s’est brisée tout de suite et cela m’a fait très peur ». Lors du tournage d’une scène de commémoration, Cédric Eeckhout a rencontré les filles de Stéphane, qui lui ont dit : « Salut papa », le faisant sourire. Sa rencontre avec Stéphane a eu lieu lors d’une fête organisée au milieu du tournage en présence des Potages. Cédric Eeckhout s'étonne encore : « Stéphane m’a offert un 33 tours des Fleshstones direct et on s’est pris dans les bras ».

Les acteurs ont été frappés par les ressemblances physiques avec leurs homologues réels. Benjamin Lavernhe a commenté : « C’était drôle de voir comment on leur ressemblait physiquement. C’était un sketch. On était tous avec notre binôme. On avait l’impression de voir des jumeaux se balader pendant toute la soirée ». Antoine Reinartz, qui joue Gregory, pris en otage avec son amie Caroline, a décrit la fête de mi-tournage comme « la panique » : « Si, en fait, quand on les rencontre, ils sont très différents de ce qu’on a imaginé, c’est trop tard, on est au milieu du tournage, on ne peut pas revenir en arrière ». Anne Steffens, qui incarne Caroline, n’a pas pu assister à cette fête et avoue avoir été « un peu jalouse des autres qui avaient pu croiser leur binôme et j’avais peur qu’il me manque quelque chose ». Elle a ajouté : « Quand je l’ai rencontrée, c’était génial ».

La production a organisé une projection de « Des Vivants » dans une salle de cinéma pour les Potages avant sa diffusion. Jean-Xavier de Lestrade a conclu, ému, que les Potages avaient « beaucoup ri et pleuré. Ils ont découvert des choses sur les autres. L’un d’eux a dit : “Après avoir vu la série, je les aime encore plus” ». Cette série est un témoignage de la force des liens humains face à l'adversité et de la capacité de l'art à cicatriser les plaies.

Au-delà de la Fiction : L'Impact des Attentats et les Commémorations

Les attentats du 13 novembre 2015 continuent de résonner profondément dans la société française. En cette journée particulière du 13 novembre, de nombreuses initiatives voient le jour pour rendre hommage aux victimes et soutenir les rescapés. À Toulouse, ville natale de Marie Hourcastagnou et d'Anne-Laure Arruebo, autre victime des attentats, les médias locaux comme ICI Occitanie se mobilisent pour recueillir des témoignages et diffuser des contenus informatifs. Le père d'Anne-Laure Arruebo, par exemple, a accepté de se confier à ICI Occitanie dix ans après.

Carte des lieux des attentats du 13 novembre 2015 à Paris

L'impact de ces événements s'étend bien au-delà des individus directement touchés. Des questions autour de l'indemnisation des victimes, de la gestion des données personnelles dans un contexte de menaces, ou encore de la création artistique inspirée par le traumatisme collectif, continuent d'occuper le débat public. La série « Surface », inspirée d'un livre d'Olivier Norek, aveyronnais de cœur, et racontant l'histoire d'une policière à Decazeville, témoigne de la manière dont la fiction peut explorer des thématiques liées aux conséquences de la violence et à la résilience.

La commémoration de ces attentats est un processus continu, essentiel pour honorer la mémoire des disparus et accompagner les vivants dans leur parcours de reconstruction. Les initiatives telles que le procès V13, les témoignages des victimes, et les œuvres artistiques comme « Des Vivants » jouent un rôle crucial dans cette démarche, permettant de maintenir vivante la mémoire collective et d'offrir des espaces de parole et de reconnaissance.

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