Des Vivants : Une immersion nécessaire dans la résilience des rescapés du Bataclan

La série Des Vivants s'impose comme une œuvre mémorielle et artistique majeure, retraçant l’histoire méconnue d’hommes et de femmes retenus en otages pendant plus de deux heures par les terroristes, dans un étroit couloir du Bataclan jusqu’à l’assaut de la BRI. Ils étaient 11. Sept d’entre eux se sont surnommés les « potages », contraction de potes et otages. Ces 7 victimes ont été associées au projet dès le départ. Et, suite au recueil de leurs témoignages, Jean-Xavier de Lestrade, à travers huit épisodes, a raconté leur processus de retour à la vie.

Affiche stylisée représentant le lien collectif des sept survivants

La genèse d'un récit collectif

Le projet est né d'une volonté de ne pas simplement documenter l'horreur, mais de comprendre ce qui lie les êtres humains après le chaos. « Enterrer les morts et réparer les vivants ». Cette citation extraite de Platonov de Tchekhov a inspiré le titre Des Vivants à Jean-Xavier de Lestrade et Antoine Lacomblez. Tout commence lorsque le producteur de NAC Films, Jérôme Corcos, voit un reportage sur la prise d’otages au Bataclan : « J’ai été étonné de ne pas connaître cette histoire. Ils parlaient d’un groupe qui s’appelait “les Potages” et j’ai relevé le nom de David Fritz Goeppinger. Il y avait une histoire à raconter. À partir du moment où ils étaient sept, il fallait une série. Ce serait réducteur de faire un film ».

Pendant deux ans, les producteurs ont tissé des liens de confiance avec ces survivants. « On leur a expliqué que peu de réalisateurs en France étaient capables de porter un sujet aussi délicat et que si on ne trouvait pas le bon pour s’en emparer, on ne ferait pas cette série. Ce jour-là, ils ont compris qu’on était devenus les dépositaires de la confiance qu’ils nous accordaient et qu’on ne ferait pas cette série à tout prix ». Le choix s'est porté sur Jean-Xavier de Lestrade, dont l'approche documentaire et narrative garantissait une rigueur indispensable.

Le processus de création : humilité et authenticité

Pour le réalisateur, l'approche devait être radicalement différente des codes habituels de la fiction. « L’écriture est partie de leurs témoignages. On les a vus un par un très longuement, des journées entières, où ils nous ont raconté leur histoire, en allant dans des zones extrêmement intimes. On calibrait tout en leur demandant : “Est-ce que cela, on a le droit d’en parler ou pas ?” ».

Cette démarche a nécessité une grande pudeur. Le réalisateur a tenu à ce que les acteurs ne rencontrent pas immédiatement leur « binôme » pour éviter toute imitation superficielle. Il souhaitait qu'ils s'inspirent du rythme des voix et de la substance émotionnelle des récits. « Avec mon coscénariste, nous n'avons rien inventé. Au début, je leur ai interdit de les voir. Je voulais qu'ils travaillent de manière classique sur le scénario comme s'ils allaient jouer des personnages de fiction. Je leur ai juste donné à écouter des podcasts dans lesquels certaines victimes témoignaient ».

Des lycéens rencontrent une survivante de la Shoah #reportage - En Société du 26 janvier 2025

La confrontation avec le lieu : un choix débattu

Le tournage de scènes au sein même du Bataclan a suscité des reproches de certaines victimes. « Cela brouille la frontière entre fiction et réalité, ça ne me paraît pas sain », a déploré Arthur Dénouveaux, président de l'association de victimes Life For Paris et rescapé du Bataclan. Le réalisateur, conscient de cette douleur, explique sa démarche : « On est frontalement avec les faits, avec le Bataclan, avec les otages du Bataclan. Tout est cité, nommé, tourné dans le Bataclan. Je voulais que le téléspectateur soit confronté vraiment au réel, à ce que ça avait pu être. Donc il ne fallait pas tricher ».

C'est grâce à la détermination des « Potages » eux-mêmes, ayant écrit une lettre à la direction de la salle, que le tournage a pu avoir lieu sur les lieux du drame. Pour eux, tourner ailleurs aurait été une forme de trahison envers la vérité de leur expérience.

La force du collectif comme moteur de reconstruction

La série met en lumière la force du collectif. Pour Jean-Xavier de Lestrade, la seule manière de s’en sortir face à un événement extrêmement traumatisant est de se réunir avec d’autres personnes. « La force de la série, c’est ce lien incroyable qu’on sent entre eux, qui est essentiel. C’est la force du collectif. Si vous subissez une violence ou un événement traumatisant et que vous restez seul dans votre coin, il y a zéro chance de s’en sortir ».

Ce pacte tacite, né dans le couloir du Bataclan où ils ont dû rester unis pour ne pas sombrer, est le cœur battant de la série. « Ils se sont réparés grâce au groupe, car ils pouvaient tout se dire ». Le visionnage de la série par les sept protagonistes a d'ailleurs renforcé ces liens, leur permettant de découvrir des facettes de leur vécu commun qu'ils ignoraient, transformant la fiction en un catalyseur de guérison.

Un miroir sur l'après-trauma

Des Vivants ne se limite pas à la nuit du 13 novembre ; elle explore la « petite » vie quotidienne après le choc. Comme le souligne David Fritz-Goeppinger : « Le terrorisme se glisse dans ces petites choses qui sont absolument dégueulasses qui viennent nous chercher dans l'après, et cette série le montre extrêmement bien ». La série aborde le délabrement de la vie professionnelle et personnelle, montrant que la reconstruction est un processus de longue haleine.

Schéma illustrant le processus de reconstruction et le rôle du groupe

Pour les survivants, cette série est une étape de plus dans leur parcours. Jean-Xavier de Lestrade souligne que la fiction permet de poser un regard différent sur son propre vécu : « On est dix ans après et je pense que c'est le rôle aussi de la fiction et de cette série. Qu'est-ce qui lie les gens ? Qu'est-ce qui fait socle commun ? C'est vraiment les histoires que l'on se raconte et les histoires que l'on se partage ».

L'impact de la série sur la mémoire collective

En évitant le sensationnalisme et en gardant une pudeur constante - notamment en ne montrant pas les victimes dans la salle de concert pour ne pas transformer l'œuvre en film d'horreur - Des Vivants se veut une œuvre de dignité. « L'idée c'était quand même de ne pas faire une série d'horreur, garder de la pudeur, penser aux familles qui souffrent et ne pas figer les spectateurs dans la scène traumatique », précise la psychologue Sandrine Larremendy.

La série offre au grand public une clé de lecture indispensable sur ce qu'est un psycho-trauma. Elle témoigne de la résilience, non pas comme une fin en soi, mais comme une manière d'apprendre à vivre avec les cicatrices. « Ils ont seulement pu apprendre à vivre avec ça, en eux. Ça ne les quittera jamais. On ne guérit pas vraiment d'un truc pareil », conclut le réalisateur. Des Vivants demeure ainsi une fresque nécessaire, un acte de mémoire collective qui transforme l'indicible en une histoire partagée, essentielle pour ne pas oublier et pour comprendre la fragilité et la force de ceux qui ont survécu.

tags: #les #potages #serie