Au Maroc, au début du XXe siècle, des femmes venaient encore, sous la contrainte, grossir le cheptel des harems du pays. Cette période de l'histoire, souvent occultée par le silence et la pudeur, trouve dans le récit de Souad Benkirane une résonance particulière, transformant une expérience intime en un témoignage universel sur la condition féminine, la dépossession et la résilience. Le roman ne se contente pas de raconter une vie ; il exhume des strates enfouies d'une mémoire collective, celle de ces femmes arrachées à leurs racines pour devenir les rouages d'un système patriarcal clos et impénétrable.

Les racines de l'arrachement : l'enfance volée
Enlevées dans les campagnes marocaines, elles étaient vendues au plus offrant partout dans le royaume. Ce mécanisme brutal, qui transformait des êtres humains en marchandises, constitue le point de départ du traumatisme originel. Alors qu’un vent chaud s’abat sur les plaines côtières du Maroc qu’il recouvre d’une poussière rouge, une vieille femme se souvient. Dans le confinement de sa retraite, elle raconte à sa petite fille comment elle a été enlevée à l’âge de 7 ans.
Cet enlèvement n'est pas seulement un acte physique de rapt, c'est une déconnexion brutale avec le monde de l'enfance, une rupture irréparable avec l'innocence. Pour l'enfant, le monde bascule. Un long parcours l’attend : Marrakech, Casablanca, Rabat, Salé puis Fès où elle sera vendue et placée comme concubine dans un harem. Ce voyage forcé à travers le royaume dessine une cartographie de la douleur, chaque ville devenant une étape dans un processus de déshumanisation où la jeune fille n'est plus qu'un objet de transaction.
L'architecture du silence : la vie dans le harem
Arrachée à sa famille et à son enfance, la prisonnière pénètre alors dans le monde clos et réglé d’un palais luxueux. Le harem, souvent fantasmé par l'imaginaire orientaliste, est ici décrit pour ce qu'il est réellement : une prison dorée, un espace de confinement où la liberté est le luxe suprême. Une vie d’errance et de solitude l’attend. La résignation sera le dernier rempart.

Peu de livres racontent avec autant de précision la vie dans le harem. L'auteur nous plonge dans les arcanes de ce lieu où le temps semble suspendu, régi par des codes stricts et une hiérarchie invisible. Esclaves, concubines ou épouses, obligées de vivre sous le même toit, elles se sont liées d'amitié ou haïes, mais elles sont restées unies par le drame de leur arrachement, souvent très jeunes, à leur famille. Ce lien, tissé dans la souffrance commune, devient le ciment de leurs relations, une forme de sororité imposée par les circonstances, où la survie psychologique dépend de la capacité à partager ses secrets.
La rencontre inattendue : le poids des souvenirs
Le récit bascule dans le présent lorsque le passé ressurgit sans crier gare. Venue chercher un acte de naissance dans la région où elle est née, la vieille Morjane, qui séjourne alors chez sa petite-fille, fait une rencontre inattendue. Chtoukiya et elle se sont connues à Fès il y a soixante ans, elles ont vécu dans la même maison et ont partagé le lit du même homme, mais elles ne pensaient jamais se revoir.
Ces 20 femmes emblématiques qui ont marqué l'Histoire
Cette rencontre inopinée libère un flot de souvenirs en Morjane et intrigue sa petite-fille. Le dialogue entre les deux femmes âgées agit comme une catharsis. Le lecteur s’introduit avec fascination dans des lieux interdits, non pas par le biais de descriptions voyeuristes, mais par la force de l'introspection. Il s’agit de la véritable histoire de la grand-mère de l’auteur, écrite avec une élégance et une pudeur remarquables. On est submergé par la force de son écriture, belle, limpide voire lyrique par moment.
Une mémoire entre ombre et lumière
Le roman tient lieu de document, une archive vivante qui rend justice à celles qui n'avaient pas de voix pour raconter leur propre histoire. La structure narrative, qui alterne entre le présent de la quête administrative et le passé du harem, souligne la permanence des cicatrices. La vieille Morjane, en cherchant son acte de naissance, cherche en réalité à reconnecter les fils rompus de son identité.
Le titre, "Les Quatre Saisons du Citronnier", évoque le cycle de la nature, une métaphore de la vie de ces femmes qui, comme l'arbre, ont subi les rigueurs du climat, les changements de saison, mais qui ont conservé une sève intérieure, une force de vie qui leur a permis de traverser les décennies. L'écriture de Souad Benkirane, en évitant les clichés, parvient à restituer la dignité de ces femmes. Chaque page est un hommage à leur résilience, transformant le récit de la servitude en un témoignage de la persévérance humaine.

Dans cette œuvre, le harem n'est pas seulement un lieu géographique, c'est un état d'esprit, une condition imposée par une société qui, durant des siècles, a considéré la femme comme une propriété. En racontant ces destins, l'auteur nous oblige à regarder en face une vérité dérangeante sur les structures sociales passées, tout en célébrant la capacité des individus à reconstruire un sens après l'effondrement. La transmission de cette histoire à la petite-fille marque la fin du silence, le passage de témoin d'une génération à une autre, garantissant que ces vies ne seront pas totalement effacées par l'oubli.