Le vin, pas la guerre ! La vigne, pas le cannabis ! La prospérité, pas le cataclysme économique que connaît le pays actuellement ! Serait-ce la promesse d’un Liban qui pourrait un jour, en paix et dans la prospérité, profiter de son immense potentiel viticole. Le pays du cèdre qui fêtait en 2020 ses 100 ans d’existence, est devenu aujourd’hui « le nouveau monde viticole ». Pourtant sa viticulture a plus de 6000 ans. Si quelques grands domaines : Kefraya, Ksara, Musar, Wardy, Marsyas, Khoury, Ixsir, Saint-Thomas sont connus internationalement, tant d’autres, plus petits sont à découvrir pour l’exceptionnelle qualité de leur production. Presque tous ont fait de la plaine de la Békaa, longtemps zone de conflit, le long de la frontière syrienne, l’un des plus beaux vignobles du monde.

Un héritage phénicien aux racines antiques
Sur cette rive orientale de la Méditerranée, le Liban, de djebel Liban, la montagne blanche est l’héritier de la célèbre Phénicie, 4500 ans avant J.-C. Cette région fut en effet l’une des premières à produire du vin, une tradition qui remonte à 6000 ans : les fameux vins d’Helbon, et notamment le chalybon (sans doute un vin blanc cuit), le vin préféré des rois de Perse. Il était alors expédié par les Phéniciens à partir des ports de Tyr, de Sidon et de Byblos jusqu’à Cadix à bord de solides bateaux à la coque de cèdre. La conquête de cette région par les musulmans dès le VIe siècle (d’abord arabes, puis les ottomans), mit fin à la production de vin pendant plus de mille ans à l’exception de quelques îlots de vignes entretenues par des moines maronites et orthodoxes pour les besoins du culte. La production de raisins servait alors essentiellement à la distillation du breuvage national, l’arak.
À Kefraya, du vin dans des amphores, à la manière des Phéniciens
Le renouveau moderne et l’influence des missionnaires
À la chute de l’Empire ottoman en 1917, qui coïncide avec le début des conflits au Moyen-Orient, le Liban se redécouvre une vocation viticole. Il faut attendre le XIXe siècle et les missionnaires venus d’Algérie pour jeter les bases au Liban d’une viticulture moderne. À leur actif, la fondation du château Ksara en 1857 par les Pères Jésuites. Doit-on rappeler qu’ils reçurent 25 ha pour leur vignoble, accordés par les Ottomans ! Puis vint la création du domaine des Tourelles en 1868 par Pierre Eugène Le Brun, un Français établi au Liban. Ce domaine situé dans la Békaa à Chtoura qui fut le premier au Liban à vinifier du vin rosé dès 1964, est également connu pour ses vieilles vignes de cinsault de plus de 70 ans qu’il fait revivre dans un 100 % cinsault étonnant.
Ksara et Musar : piliers de la tradition et de l’innovation
Ksara est le plus ancien domaine viticole du Liban. Créé en 1857, son nom serait une traduction approximative de château franc. En 1902, ce fut l’année de la création du premier observatoire du Moyen-Orient à Ksara afin que les jésuites puissent enregistrer les précipitations et l’activité sismique. Un vin commémore cette installation, Le Blanc de l’Observatoire. Les vins des pères, que l’on buvait avec révérence, ont été repris par Charles Ghostine et ses associés. Il engagea James Palgé, maître de chais du Château Prieuré-Lichine à Margaux qui osa l’impensable : faire cohabiter dans un même assemblage cabernet sauvignon et merlot, et treize cépages méridionaux, dont la syrah.
De son côté, Gaston Hochar fonde en 1930 château Musar après ses séjours à Bordeaux. Mais c’est Serge, fils aîné de Gaston, ayant étudié l’oenologie à Bordeaux, qui peaufina pendant 18 ans le vin rouge de Château Musar. Il obtint une reconnaissance internationale lors de la foire aux vins de Bristol en Angleterre en 1979, où la presse du vin et des critiques renommés, dont Michael Broadbent, le compara aux vins de Pomerol. En 1984, malgré la guerre, Serge Hochar était élu Homme de l’année par le magazine Decanter.
Château Kefraya : l’audace au cœur de la tempête
Michel de Bustros, qui s’est éteint en 2016 à 87 ans, était à la tête du deuxième domaine viticole du pays. En 1946, il débutait la construction du château établi sur un tell, colline artificielle érigée par les romains des siècles auparavant afin de surveiller les mouvements de troupes. Il faut attendre 1979, en pleine guerre du Liban, pour que Château Kefraya commence à produire son propre vin, avec les raisins issus de son propre vignoble et vinifiés dans sa propre cave. Féru d’opéra, il va donner à certaines de ses bouteilles le nom de grandes héroïnes de l’art lyrique : Aida, Madame Butterfly, Carmen et Dinorah. La consécration viendra en 1997 : la prestigieuse revue The Wine Advocate attribue une notation de 91/100 à sa cuvée Comte de M 1996 avec une critique de Robert Parker intitulée : an amazing accomplishment in Lebanon. La devise du domaine n’est autre que Sempre Ultra (toujours plus haut) en latin.

Une industrie vinicole face aux défis contemporains
L’industrie vinicole locale a vraiment explosé au début des années 1990, après la guerre civile. Cinq domaines, Château Kefraya, Château Ksara, Château Musar, Château Nakad et le Domaine des Tourelles, rejoints par une demi-douzaine de nouveaux producteurs ont su imposer leurs vins sur le plan international. Parmi ces 50 ou 60 producteurs d’aujourd’hui, on assiste à une extraordinaire montée en qualité. Ainsi, nous viennent de la Békaa, les tous premiers vins effervescents du Liban. Ils sont produits notamment par le domaine viticole de Latourba, avec sa cuvée Unique. Le domaine viticole de Latourba s’étend sur plus de 45 ha de vignes nichées au bord du fleuve Litani, à Saghbine, surplombant le barrage de Qaraoun. Il a été créé par Elie Chehwan.
L’innovation marque ces dernières années le vignoble libanais. Ainsi Château Kefraya prépare le premier vin libanais vinifié et élevé dans des amphores. On joue aussi sur le succès du cinsault, qui fait désormais partie du patrimoine du Liban au point que le Cinsault vieille vigne du Domaine des Tourelles a été sélectionné parmi les 14 meilleurs cinsault du monde par le magazine Decanter.
Le Liban en crise : la résilience par la vigne
Le pays est à genou. Selon la Banque mondiale, il s’agirait d’une des plus graves crises financières que le monde ait connu depuis le milieu du XIXe siècle. La classe moyenne, moteur de l’économie, est en train de disparaître. Cette dégringolade générale est largement imputable à la corruption et à l’incompétence de l’élite politique. On estime que plus de la moitié des Libanais vivent en dessous du seuil de pauvreté national dû à la chute vertigineuse du pouvoir d’achat. Le salaire minimum, fixé à 675 000 livres, équivaut désormais à près de 68 dollars. À titre de comparaison, une bouteille de vin coûte aujourd’hui en moyenne au Liban l’équivalent de 8 €.
Pourtant, la vigne est sans doute aujourd’hui un facteur pour une certaine résilience dans un pays si souvent meurtri par les guerres et les crises économiques. Le succès des vins libanais à l’international fait que la grande majorité des cultivateurs, notamment ceux de la région de Deir Al-Ahmar, comme nombre de villageois de la Békaa, ont choisi la vigne plutôt que la culture du cannabis. Aujourd’hui, la vigne rapporte plus.

Le symbole Baalbeck et le terroir libanais
Baalbek, au centre de la plaine de la Békaa avec son temple romain construit au milieu du IIe siècle après J.-C dédié à Bacchus, est le siège du Hezbollah, le deuxième employeur à l’échelle nationale, après l’armée, et le premier pourvoyeur d’aide sociale du pays. Le temple est impressionnant par son ampleur : 17 m de long avec son portail monumental de 13 m de haut et plus de 6 m de large. Il a été construit au deuxième siècle de notre ère.
Le domaine Wardy, bien que fondé en 1891, n’a planté ses premières vignes qu’en 1989. Son premier millésime date de 1997. Il possède aujourd’hui 65 ha situés dans la plaine de Békaa : Zahlé, Kfarzabad, Bhoucha. Ce vignoble, à seulement quelques kilomètres de la frontière syrienne, témoigne de la volonté des producteurs de maintenir une activité malgré les tensions. Comme le souligne Fabrice Guiberteau, œnologue du Château Kefraya : « On a choisi de planter 300 ha de vignes sur un seul et même village reproduisant ainsi, en partie, la notion de terroir à la française ».
L’arak, le lait des braves
Il est impossible de parler du vin libanais sans évoquer l’arak, l’alcool typique du Liban, surnommé le lait des braves. Il est élaboré avec du vin à partir du cépage obeideh distillé puis coupé avec de l’anis vert frais de Syrie. Après une seconde distillation, il est ensuite vieilli dans des jarres en argile. L’arak se rapproche de l’ouzo grec. Il accompagne les mezzés. L’arak est considéré aujourd’hui comme la boisson nationale du Liban. On estime sa production annuelle à 2 millions de bouteilles. Mais attention ! Environ 80 % de l’arak sur le marché est produit à partir de betterave ou d’essence d’anis.
Perspectives et culture du vin
Quel miracle faut-il à ce pays pour survivre, lui qui se trouvait déjà confronté depuis sa création à une cohabitation entre maronites, musulmans, sunnites, chiites, alaouites et druzes ? Eh bien ce pays-là produit encore de l’excellence, des vins qui ont la réputation d’être parmi les meilleurs du monde. Le souvenir des grandes fêtes, les Dionysalies de la vigne et du vin qu’organisait Michel de Bustros dans le parc de son Château Kefraya, reste gravé dans la mémoire collective. Chaque année se tenait également le festival du vin Vinifest. La dernière édition, la onzième, eut lieu en octobre 2018 à l’hippodrome de Beyrouth.
Si les vins libanais sont considérés comme chers, il ne faut pas oublier que le Liban ne produit pas de bouteilles ni de bouchon, de sorte que tout doit être importé, ce qui entraîne une augmentation des coûts. En plus, les taxes sur les alcools sont ici particulièrement élevées. Malgré ces obstacles, l’esprit de résilience porté par les vignerons libanais continue de faire rayonner le pays sur la scène internationale, transformant une terre marquée par les conflits en un jardin viticole d'exception.