La rentabilité économique et technique des chantiers de récolte de la luzerne

La luzerne s’impose aujourd’hui comme un pilier incontournable de l’agriculture durable. Grâce à son potentiel nutritionnel élevé, sa richesse en protéines et sa résistance à la sécheresse, la luzerne joue un rôle clé dans l’autonomie alimentaire des élevages. Au-delà de ses qualités agronomiques, elle permet de fixer l’azote atmosphérique, réduisant les besoins en engrais, tout en améliorant la fertilité et la structure du sol. Toutefois, pour transformer cet atout biologique en levier financier, une analyse rigoureuse des coûts de production, et particulièrement des chantiers de récolte, est indispensable.

Champ de luzerne en croissance sous un ciel dégagé

Les enjeux techniques de la récolte et du stockage

L’enjeu principal lors de la récolte de la luzerne est de préserver un maximum de feuilles, car c’est là que se concentrent les protéines et l’énergie. La perte de feuilles est synonyme de perte de valeur alimentaire directe. Pour limiter ces dégradations, la solution la plus efficace pour limiter ces pertes est l’enrubannage. Il permet de préserver la qualité du fourrage et de réduire les pertes foliaires. Cette technique nécessite un bon réglage des machines et au moins six couches de film plastique pour une conservation optimale.

Sur le plan de la conduite culturale, il est recommandé d’attendre 45 à 50 jours entre deux coupes afin de maximiser la production sans fragiliser la plante. Bien que son intégration dans les rations d’élevage soit facile, son apport énergétique reste modéré et nécessite souvent une complémentation avec des céréales comme le blé ou le maïs grain. Face aux défis climatiques et économiques, la luzerne s’impose comme une culture durable et rentable, à condition de maîtriser le coût alimentaire, qui reste le poste de charge le plus important dans la marge brute de l’atelier laitier à hauteur de 70%.

Analyse comparative des coûts de chantier : ensileuse versus autochargeuse

Dans les résultats que nous rencontrons, l’approche du coût de ce fourrage rendu à l’auge est indispensable pour évaluer la pertinence économique de ce choix. Une étude approfondie, conduite par la Frcuma Ouest et Arvalis dans le cadre du projet 4AGEPROD (financé par le Feader, la Région Bretagne et la Région Pays de la Loire), a permis d'y voir plus clair. Sur quatre années successives, les techniciens ont suivi un total de 62 chantiers dans différents sites, qu’ils ont ensuite analysés.

Les résultats révèlent des écarts significatifs selon le matériel utilisé. L’ensilage de luzerne revient à 65 euros par tonne de matière sèche (tMS) avec une récolte à l’automotrice, contre 45 euros par tonne de matière sèche avec une autochargeuse.

Graphique comparatif des coûts de récolte par tonne de matière sèche

Avec une ensileuse automotrice, le débit moyen observé en première coupe s’élève à 5,1 ha/h. Il monte à 6,1 ha/h quand les andains ont été regroupés, mais ne dépasse pas 3,7 ha/h en reprise directe. L’ensemble du chantier, de la fauche à la confection du silo, main-d’œuvre comprise, coûte 65€/tMS, avec une fourchette très large, de 33 à 145€/tMS.

À l'inverse, avec une autochargeuse, le débit moyen en première coupe s’élève à 3,1 ha/h. L’ensemble du chantier, main-d’œuvre comprise, coûte 45€/tMS, avec une fourchette de 37 à 80€/tMS. La phase de récolte ne mobilise qu’une seule personne, ce qui constitue un avantage logistique majeur. Il est important de préciser que, dans l’échantillon étudié, le parcellaire et l’éloignement étaient similaires entre les chantiers à l’ensileuse et ceux à l’autochargeuse. Néanmoins, l’avantage économique dont bénéficie l’autochargeuse dans ces constatations serait sans doute réduit avec des parcelles plus éloignées.

Facteurs d'influence et optimisation des coûts

Le groupe de travail a identifié plusieurs critères qui expliquent les différences de coûts entre chantiers. D’une part, le rendement en fourrage de la parcelle et la capacité du matériel utilisé, comme la largeur de travail ou la puissance. D’autre part, la configuration du chantier joue un rôle prépondérant : le regroupement ou non des andains, la distance entre parcelles et silo, ainsi que la logistique globale, notamment l’adéquation entre le débit et le nombre de bennes.

Avec une ensileuse, le regroupement des andains fait tomber le coût de 50 €/ha (90 €/ha au lieu de 140). Mais les experts soulignent que cette opération doit être exécutée en bonnes conditions (sol nivelé, hauteur contrôlée…) pour ne pas introduire de terre dans le fourrage. Séverine Bourrin pointe aussi une différence à prendre en compte : la longueur de coupe du produit obtenu n’est pas la même entre ensileuse et autochargeuse.

Les itinéraires pratiqués par les agriculteurs pour ensiler la luzerne se révèlent très divers : fauche à plat ou avec une conditionneuse, fanage ou non, doublement ou non des andains. La durée totale de l’opération, entre fauche et récolte, va de 2 à 5 jours, mais s’élève le plus souvent à 3 ou 4 jours. Le taux de matière sèche obtenu atteint ainsi 26 à 75 %, donc pas toujours l’optimum souhaité.

TUTO Comment récolter la luzerne sur Farming Simulator 19

Rentabilité et valeur protéique : le coût à la tonne de matière azotée

La mise en place d’une culture de luzerne fourragère peut répondre à différentes demandes : autonomie protéique, aides PAC couplées, respect des éco-régimes et diminution de l’impact carbone. Cependant, la rentabilité doit être mesurée par le coût de la protéine produite. Dans la situation B, les rendements plus faibles ont un impact direct sur le coût de la luzerne rendu à l’auge. Ce coût peut représenter 13 €/point de Matière Azotée Totale (MAT), là où un tourteau de soja à 450 €/T va représenter 10 €/point de MAT. Dans une situation A plus performante, le coût de la luzerne s’élève à 8 €/point de MAT.

La culture de luzerne est un investissement rentable. Son coût d’implantation moyen est de 558 €/ha, amorti sur cinq ans. Sa productivité peut aller jusqu’à 10 tonnes de matière sèche/ha, dès la première année. Ces chiffres soulignent que, bien que la technicité de la récolte soit un défi, la maîtrise des charges de mécanisation permet de positionner la luzerne comme une alternative hautement compétitive face aux sources de protéines achetées à l'extérieur. L'optimisation des chantiers, par le choix du matériel et la gestion des flux de récolte, demeure le levier principal pour transformer cet investissement agronomique en performance économique pour l'exploitation laitière.

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