
La Bretagne, terre de légendes et de couleurs, est un pays de prédilection de l’hortensia. C'est ici que l'on raconte l'histoire d'un peintre, fou de bleu, qui passait ses journées et ses nuits à peindre la mer ou le ciel, le feu ou les fleurs. Il cherchait désespérément un bleu qu’il ne trouvait point. Ceux qui le connaissaient l’appellaient Glas, comme la couleur de la mer en breton. Très tôt, il commença à peindre et très vite, son obsession tourna au bleu. Cette quête du bleu, profondément ancrée dans son histoire personnelle et dans le paysage breton, l'amena à explorer l'histoire complexe et parfois insaisissable de l'hortensia en Bretagne.
La mémoire du bleu et un héritage perdu
Enfant, son grand-père l’avait emmené dans un jardin d’hortensias d’un bleu tous différents. De tous ces bleus, il en avait pointé un du doigt et lui avait dit qu’il ressemblait aux yeux de sa mère disparue. Il avait ajouté qu’il était le descendant direct du premier hortensia planté en Bretagne. Des années plus tard, son grand-père mourut à son tour et il repensa à cette journée. Il voulut retrouver ce jardin et ce bleu qui ressemblait aux yeux de sa mère, mais la tempête de 1987 l’avait entièrement détruit. Ce souvenir, empreint d'une douce mélancolie, fut le point de départ de sa propre quête, une recherche à la fois esthétique et historique.
À la découverte des plus beaux hortensias du monde - La Quotidienne
Il se mit alors à chercher le premier hortensia planté en Bretagne, espérant y retrouver un écho du passé et, peut-être, ce bleu tant désiré. Sa recherche fut cependant semée d'embûches, révélant la difficulté de retracer l'histoire exacte de cette plante emblématique dans la région.
Les défis de la recherche historique : entre rareté des sources et incertitudes
Sa première étape fut une investigation sur internet, mais nulle part il n'était question de l’introduction des hortensias en Bretagne. Face à cette absence d'information en ligne, il se tourna vers des sources plus traditionnelles. Dans les revues, le seul article intéressant datait de 1937 : « Notes de technique horticole : L‘Hortensia en Bretagne » de Louis Winter, publié dans La Revue Horticole. Cet article révélait des données significatives sur la production bretonne de l'époque, notamment que Rennes produisait un peu plus d’un vingtième de la production nationale, soit plus de 100 000 pieds d’hortensias par an. L'auteur, alors directeur des jardins de la ville de Rennes, notait que cette récolte était « presque complètement absorbée dans la province même ». Cependant, l’article parlait plus de la façon de cultiver des hortensias que de leur histoire en Bretagne, ne répondant pas à la question fondamentale du peintre sur leur introduction.
Il avait bien découvert les jardiniers-fleuristes de Paris qu’étaient Jacques Cels et Audebert neveu, les premiers à importer d’Angleterre, à la fin du 18e siècle, des hortensias vivants et à les multiplier. Il apprit également l'existence des colporteurs de l’Oisans et des hortensias d’Anjou, mais les traces de leurs activités s’arrêtaient aux Marches de Bretagne. Ces pistes, bien que prometteuses, ne menaient pas directement à l'introduction des hortensias dans le cœur de la péninsule.

La seule histoire qui semblait retenir l’attention était celle des origines épiques et romantiques, légendaires et maritimes, de leur introduction en Europe et en France aux 18e et 19e siècles. De l’infortuné astronome Le Gentil au corsaire manchot et botaniste nommé Poivre, du jardin Le Pamplemousse sur l’Isle de France dans la propriété Mon Plaisir à l’histoire d’amour tragique du médecin allemand Philipp Franz von Siebold, du naturaliste français Philibert Commerson à l’explorateur anglais Sir Joseph Banks, en passant par la mathématicienne Nicole-Reine Lepaute, l’épopée des hortensias grouillait de personnages hauts en couleur et d’informations truculentes. Malheureusement, le tout était souvent incertain et jamais au sujet de la Bretagne. Cette richesse d'anecdotes, bien que fascinante, ne permettait pas d'éclairer le mystère breton.
Il se tourna alors vers les passionnés et les collectionneurs, mais les réponses étaient toujours trop peu, fragmentaires, isolées. Contacté, celui dont la collection de 1200 variétés différentes d’Hydrangeas était reconnue dans le monde entier lui répondit qu’il n’avait pas plus d’information à lui fournir dans l’immédiat et lui conseilla de s’adresser au producteur angevin Didier Boos, lequel ne fut pas plus loquace. La plupart des interlocuteurs situaient l’introduction des hortensias en Bretagne entre 1850 et 1950, mais personne n’était sûr de rien. D’aucuns affirmaient même qu’il y en avait toujours eu, et d’autres, que c’était la Bretagne qui avait exporté des hortensias vers le Japon. Ces divergences d'opinions illustraient l'absence de consensus et la difficulté à établir des faits précis.
L'ère de la diffusion : train, tourisme et japonisme
Et pourtant, des indices concordants pointaient vers une période de diffusion massive des hortensias en Bretagne. L’arrivée du train et la naissance du tourisme, la mode du japonisme et celle des campagnes fleuries, les nouvelles créations horticoles et le développement des engrais chimiques, de la Belle Époque aux Années Folles, les hortensias en Bretagne se répandent et tout concorde à leur introduction durant cette période. Cette convergence de facteurs socio-économiques et culturels a sans doute joué un rôle majeur dans la popularisation de la plante.
Un événement spécifique vient renforcer cette hypothèse : en 1919-1920, le très connu Touring-Club de France crée « le concours du village coquet » pour améliorer les conditions de salubrité dans les villages par leur fleurissement. Sur la période 1922-1924, la 3e édition de ce concours a lieu en Bretagne. Cette initiative nationale a certainement encouragé le fleurissement des villages bretons, contribuant ainsi à la prolifération des hortensias.

Les peintres de la Bretagne et l'absence d'hortensias dans l'art du XIXe siècle
Tout peintre qu’il était, il entreprit de consulter tous les beaux livres qu’il possédait sur les peintres de la Bretagne du 19e siècle et de visiter toutes les bibliothèques qu’il connaissait. Une question le taraudait depuis le début : sur les cinq séjours qu’il fit en Bretagne entre 1886 et 1894, Paul Gauguin avait-il peint des hortensias ? Il écrivit à des spécialistes de l’histoire de l’art de la Bretagne et découvrit que l’illustre Gauguin n’y avait jamais peint d’hortensia, pas plus que les autres.
André Cariou, directeur alors du musée des Beaux-Arts de Quimper, lui avait répondu que si Gauguin n’avait pas peint d’hortensias à Pont-Aven ou au Pouldu c’était tout simplement parce qu’ils n’y en avaient pas. Cette absence d'hortensias dans les œuvres des grands maîtres du 19e siècle en Bretagne est un indice fort de leur rareté à cette époque, corroborant l'idée d'une introduction plus tardive.
Virginie Foutel, spécialiste de Paul Sérusier, qui trouva la question fort intéressante, lui dénicha bien l’œuvre d’une certaine Lhermitte Serpette, « Vieille maison, île aux Moines, Morbihan », représentant des religieuses dans une cour fleurie d’hortensias. Cependant, la seule date qu’il put trouver pour cette peinture était fin 19e - début 20e siècle. Elle lui rappela aussi l’existence d’une grande nature morte du peintre léonard Yan’ Dargent représentant un hortensia bleu trônant au centre de la composition, mais rien ne disait quand et où ce « Bouquet de fleurs » avait été peint, si ce n’est avant le décès de l’artiste en 1899. Ces quelques exceptions, datées de la transition entre le 19e et le 20e siècle, suggèrent que l'hortensia commençait tout juste à faire son apparition dans le paysage breton et, par conséquent, dans l'art.
Les premiers hortensias du XXe siècle : les témoignages et les œuvres
Entre-temps, il contacta la pépinière de l’île de Bréhat surnommée l’île aux fleurs. « D’après les anciens, ils dateraient d’une centaine d’années, sans certitude », lui répondit-on, soit une introduction dans le premier quart du 20e siècle. Cette information, bien que non conclusive, renforce l'hypothèse d'une arrivée des hortensias au début du siècle dernier.
Il redécouvrit, tout peintre qu’il était, Malon et les hortensias de Maurice Denis, 1920, mais aussi Crépuscule aux hortensias, 1918, et Temps gris à Silencio, date inconnue, peut-être 1927. Là encore, tout pointait vers une introduction des hortensias au début du siècle dernier. Ces œuvres de Maurice Denis, datées précisément, constituent des preuves visuelles significatives de la présence des hortensias en Bretagne au début du 20e siècle.
Il écrivit à Claire Denis, la petite-fille du peintre, qui lui répondit le plus aimablement du monde. Elle lui apprit que son grand-père avait peint dans sa villa de Silencio à Perros-Guirec, villa balnéaire construite en 1894, une douzaine de tableaux entre 1910 et 1929 où figuraient des hortensias. Dans la première de ces peintures, « Les premiers pas de Domi », elle lui fit remarquer la petite taille des hortensias représentés. Cette observation est cruciale : la petite taille des plantes suggère qu'elles étaient jeunes, probablement nouvellement plantées, ce qui appuie l'idée d'une introduction récente.
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De fil en aiguille, il en vint à s’interroger sur les stations balnéaires bretonnes de la 2e moitié du 19e siècle avec leurs villas, leurs parcs et leurs jardins, et sur le rôle de la « gentry anglaise » dans l’introduction des hortensias en Bretagne. L'influence britannique dans l'aménagement paysager des villas balnéaires est un facteur à considérer sérieusement pour comprendre la propagation de nouvelles espèces végétales.
L'impact des paysagistes et des collections botaniques
Juillet arriva et il décida de faire le tour des parcs et des jardins de la péninsule. Il découvrit que les frères Denis et Eugène Bühler en avaient créés plus d’une douzaine à travers toute la région entre les années 1840 et les années 1870. Ces paysagistes de renom ont profondément marqué l'esthétique des jardins bretons de cette période. Cependant, le professeur Louis-Michel Nourry, spécialiste des jardins, de celui du Thabor à Rennes et des frères Bühler, lui répondit qu’à sa connaissance, les choix de Denis, qui se répétaient d’un parc à l’autre, se limitaient systématiquement à trois plantes : les azalées, les rhododendrons et les camélias. Cette observation suggère que les hortensias n'étaient pas encore des éléments centraux dans les créations paysagères de cette époque.
Au château de Trévarez il rencontra Pascal Vieu, gestionnaire des collections botaniques de Chemins du Patrimoine en Finistère, qui lui parla longuement des hortensias. Il apprit ainsi qu’au strict sens du terme, la plante que l’on appelait communément hortensia était l’Hydrangea macrophylla et que seules les fleurs de cette espèce, avec celles de son proche cousin l’Hydrangea serrata, pouvaient virer au bleu. Cette précision botanique est essentielle pour comprendre la quête du peintre, car c'est spécifiquement ce bleu si particulier qu'il recherchait.

Pascal Vieu lui révéla également que tout au long du 19e siècle il n’y eut que quelques clones d’Hydrangeas en circulation en Europe, jusqu’à une série d’expositions dans les années 1885-1890 qui suscita un nouvel enthousiasme pour la création de nouvelles variétés. Cette période d'innovation horticole a sans doute favorisé la diversification et la diffusion des hortensias. Il ajouta que l’explosion des hortensias en Bretagne avait accompagné celle des stations balnéaires au début du 20e siècle et qu’au château de Trévarez plusieurs centaines d’hortensias avaient été plantés autour de la Petite Prairie entre 1907 et 1914. Ces dates confirment l'hypothèse d'une introduction et d'une popularisation massive au début du 20e siècle, en lien avec le développement touristique et l'aménagement paysager des propriétés.
La complexité de la classification botanique des Hydrangeas
Il comprit aussi et surtout que pendant longtemps, un manque d’appréciation, qui engendra une multitude de synonymes, régna autour de cette nouvelle plante aux nombreuses espèces et sous-espèces. Cette confusion terminologique a sans doute contribué à la difficulté de retracer l'histoire précise des hortensias. Non seulement les systèmes de classification continuaient de s’affiner, mais pour ajouter à la confusion, la plupart des premiers Hydrangeas rapportés d’Asie étaient des cultivars, c’est-à-dire des plantes déjà cultivées, avec toutes les déformations de leur caractère botanique que cela impliquait.
Ainsi, après l’Hortensia opuloïdes de Jean-Baptiste de Lamarck en 1789, l’Hydrangea hortensis de James Edward Smith en 1792 et l’Hydrangea hortensia de Siebold en 1826 ou 1828, il fallut attendre le travail du français Nicolas Charles Seringe en 1830, dans le monumental traité de botanique en 17 volumes initié par Augustin Pyrame de Candolle, Prodromus, pour regrouper sous un seul et même nom l’Hydrangea de Sir Joseph Banks et l’hortensia de Philibert Commerson. Le tout en l’honneur du naturaliste suédois Carl Peter Thunberg qui, sous le nom de Viburnum macrophyllum, fut le premier Européen à le classer en 1784. Cette clarification botanique, bien que tardive, a permis de mieux comprendre la diversité et les origines des hortensias. La quête du peintre Glas, au-delà de la recherche d'un bleu personnel, a ainsi mis en lumière la richesse historique et botanique de l'hortensia en Bretagne.