Le Maraîchage à Bellegarde-en-Diois : Entre Tradition et Innovation Face aux Défis Climatiques

Bellegarde-en-Diois, niché entre les massifs du Vercors et des Baronnies, est un territoire où l'agriculture, bien que profondément ancrée dans la tradition, se réinvente face aux impératifs du changement climatique. Au cœur de cette dynamique, des initiatives locales, comme celle du Gaec de Montlahuc, démontrent une approche novatrice, où la cohabitation avec la biodiversité, y compris des espèces parfois controversées comme le castor, est perçue comme un levier de résilience. Ce petit hameau, situé à 1 000 mètres d'altitude, fait face à une rareté de l'eau, n'étant approvisionné que par deux sources pour ses 40 habitants. Dans ce contexte, la gestion de l'eau et la préservation de la fertilité des sols sont des préoccupations majeures qui orientent les pratiques agricoles.

Paysage de Bellegarde-en-Diois avec montagnes en arrière-plan et champs cultivés

L'Eau, une Ressource Précieuse et Stratégique à Bellegarde-en-Diois

L'eau est une ressource vitale et particulièrement rare dans ce secteur de montagne sèche. C'est pourquoi, à la ferme de Montlahuc, on cultive l’eau depuis 10 ans. Les six associés de l'exploitation agricole, conscients des impacts du réchauffement climatique, repensent l'agriculture pour s'adapter à ces conditions. L'absence de couvert végétal rend la surface du sol plus sensible à l'impact des gouttes d’eau et de la force du vent, pouvant entraîner une dégradation de la structure du sol ou une perte de matériaux par ravinement, par érosion ou par ruissellement. Ce problème est particulièrement important sur les sols en pente, les berges des ruisseaux et des rivières, les collines et les talus. Pour contrer ces phénomènes, l'arbre joue un rôle essentiel. Ses racines maintiennent le sol en place dans les terrains en pente, tandis que son feuillage apporte régulièrement de la matière organique pour fabriquer une litière permettant de recouvrir les terrains. Les arbres permettent également de stabiliser et de régulariser l'hydrologie du sol et le niveau de la nappe phréatique.

Les Arbres, Alliés Indispensables pour l'Hydrologie et la Biodiversité

L'arbre est considéré comme une ressource vitale pour la société. Sans lui, la vie sur Terre serait tout simplement impossible, la vie ayant débuté avec les plantes. Sans le couvert boisé de notre planète qui regroupe plus de 300 000 espèces végétales, la vie animale que nous connaissons n’aurait jamais pu exister. Les arbres sont synonymes de diversité biologique, la diversité des organismes, principalement en forêt, constituant une mesure fondamentale de la santé du milieu naturel. La disparition d’une seule espèce végétale peut entraîner à elle seule l’extinction de 30 espèces animales. L’énergie produite et emmagasinée par les plantes est source de nourriture pour les animaux. En plus de lutter contre l’érosion du sol, la plantation et la conservation des arbres sont d’excellents moyens de lutte contre les ravages du piétinement et des travaux de construction.

Les arbres améliorent aussi la qualité de l’eau. Leurs racines filtrent l’eau et en améliorent la qualité, tandis que les végétaux contribuent à absorber l’eau de pluie par la percolation au niveau du sol. La présence d’arbres réduit le volume des eaux de ruissellement, protège les sources d’eau et réduit les dommages causés par les inondations. Les végétaux limitent la pollution des eaux de surface en empêchant l'eau de s'écouler chargée de polluants, tels que le plomb, vers les cours d’eau ou les égouts fluviaux. Les forêts servent à emmagasiner et à purifier l’eau. La litière emprisonne l’eau et diminue le ruissellement et l’érosion du sol. De plus, le couvert forestier réduit l’évaporation du sol, le stabilise et retarde la fonte des neiges. Une bande de végétation près d’un cours d’eau peut absorber une bonne partie des eaux de ruissellement chargées d’éléments fertilisants. Ces éléments, retenus par le système racinaire des végétaux, diminuent ainsi la sur-fertilisation des plans d’eau. L’ombre créée par les arbres sur l’eau réduit le réchauffement de l’eau, particulièrement des étangs peu profonds et procure, par conséquent, une meilleure oxygénation, essentielle à la faune aquatique puisque le taux d’oxygène présent dans l’eau est inversement proportionnel à sa température. Comme l'explique le responsable de Biovallée, ces "coups de pouce verts" sont essentiels, et la dynamique est en route.

Schéma illustrant le rôle des racines des arbres dans la filtration de l'eau et la stabilisation du sol

Le Castor : Un "Ingénieur des Écosystèmes" et Allié Inattendu

Alors que certains arboriculteurs sur les berges de l’Ardèche à Aubenas ou des agriculteurs dans la Meuse se plaignent des dégâts causés par les castors - arbres écorcés, voire sectionnés, inondations de parcelles agricoles ou effondrements de berges -, d'autres, comme le Gaec de Montlahuc à Bellegarde-en-Diois, voient en cet animal un "allié" précieux, surtout face au réchauffement climatique. Le réseau castor, coordonné par l’Office Français de la Biodiversité (OFB), surveille de près l’évolution de l’aire de répartition de ce mammifère semi-aquatique en France depuis 1987. L’animal est déjà très bien implanté dans le quart sud-est, notamment en Drôme. L’OFB ne cache pas que la présence du castor peut être à l’origine de dégâts, mais insiste sur la recherche d’une "cohabitation pérenne".

Marc-Antoine Forconi, l'un des six associés du Gaec de Montlahuc, raconte qu'il y a trois ans, le castor s'est installé sur une prairie de l'exploitation. Sur un tout petit ruisseau en montagne sèche, l'animal y a transformé petit à petit son milieu de vie en zone humide. « Nos voisins agriculteurs ne comprennent pas que sur cette parcelle de 5 000 m² nous acceptions de perdre 2 000 m² qui sont devenus le territoire des castors. Nous n’y pouvons rien de toute façon, le castor est une espèce protégée. Mais surtout, les 3 000 m² restants sont beaucoup plus productifs et diversifiés. Le castor a finalement créé une zone d’hyper-abondance », décrit l’agriculteur. Pour Marc-Antoine Forconi, accueillir le castor, c’est même gagner du temps dans le processus d’hydrologie régénérative dans lequel le Gaec s’est engagé.

« Le principe, notamment, est de créer à la charrue des baissières [petits canaux en courbe de niveaux qui récupèrent les eaux de pluie ruisselant le long de la pente, afin de permettre à ces eaux de s’infiltrer lentement dans le sol]. Finalement, avec le castor, la nature bosse pour nous et sans utiliser de pétrole », argumente l’associé du Gaec. En « trognant » les arbres, l’animal permettrait aussi de stimuler les dynamiques mycorhiziennes, qui contribuent à diffuser l’eau des ruisseaux plus loin dans les parcelles. « Il crée et étend des milieux endomycorhiziens (celui des feuillus humides) qui progressent ainsi vers les hauteurs et font reculer le milieu des résineux (ectomycorhizien) », explique le Gaec de Montlahuc sur son site internet.

Comment 19 castors ont transformé la rivière désertique mourante de l’Utah en oasis

Le Castor, une Solution Mondiale Face au Réchauffement Climatique

À l’échelle mondiale, cette « collaboration » avec les castors est identifiée dans le rapport du GIEC de 2022 comme l’une des solutions face au réchauffement climatique. Deux chercheurs, Chris Jordan et Emily Fairfax, défendent cette hypothèse. Dans un article scientifique publié le 28 avril 2022, ils détaillent la nécessité de s’appuyer sur les castors pour restaurer les cours d’eau et améliorer la résilience face au changement climatique. Selon eux, « les plaines alluviales gérées par les castors sont des hauts lieux de la biodiversité (…) Les étangs et les zones humides des castors servent de puits de carbone, de centres de traitement de l'azote [nitrates] et du phosphore [phosphates], de réservoirs pour le stockage et le refroidissement de l'eau, et de sites d'atténuation des effets des sécheresses et des inondations. Il est donc impératif de favoriser les zones dominées par les castors pour les nombreux services qu'elles rendent. » Ils signalent : « Tous les cours d'eau ne seront pas de bons candidats à la restauration par les castors mais nous avons les outils pour savoir lesquels le sont. Utilisons-les. »

Aux États-Unis, l’état de Californie vient de consacrer des millions de dollars à la réintroduction du castor avec l’espoir que celui-ci recrée des zones humides pour ralentir la progression des feux de forêts. La chercheuse Emily Fairfax a d’ailleurs participé à la création d’un outil baptisé EEAGER, destiné à reconnaître par images aériennes et satellitaires la présence des castors et leur impact sur la restauration des écosystèmes. En France, l’OFB rappelle dans un document de présentation du castor d’Europe, que l’espèce est utile, notamment parce que les bassins résultant de ses barrages peuvent réduire l’érosion et retenir les sédiments qui absorbent et filtrent les polluants. On l’aura compris, les bénéfices de la présence du castor, que ses fins connaisseurs nomment « l’ingénieur des écosystèmes », sont largement défendus par de nombreux travaux scientifiques. Mais les dégâts directs sur les productions agricoles sont aussi une réalité non contestable.

Le Gaec de Montlahuc : Un Modèle d'Agriculture Durable et Diversifiée

À la ferme de Montlahuc, entre Vercors et Baronnies, l'activité se développe autour de l’élevage : 350 brebis, une quarantaine de chèvres, 45 vaches et 15 chevaux. 100 % des ventes sont en direct, qu'il s'agisse de fromages, viandes, charcuteries, etc. Ce choix de la vente directe et de la diversification des productions est une marque de fabrique du Gaec, qui privilégie les circuits courts et la proximité avec le consommateur. Matthieu, Héléna et Marco ont repris le GAEC de Montlahuc à Bellegarde-en-Diois à la suite de Thierry et Camille Geffray, perpétuant ainsi une agriculture engagée.

Marc-Antoine Forconi explique que dans ce secteur de montagne sèche à 1 000 mètres d'altitude, où il peut faire très froid, le maraîchage n'est pas l'activité principale. Cependant, la philosophie de l'exploitation s'inscrit pleinement dans une démarche de résilience et de développement durable. Les arbres sont installés pour former des haies bocagères afin de préserver la biodiversité et de maintenir l’eau sur un versant de montagne. Un chantier de plantation est d’ailleurs régulièrement organisé, avec la participation de bénévoles, démontrant l'engagement communautaire autour de ces projets écologiques. Lors de ces chantiers, tous sont prêts à aider et agissent à leurs manières, notamment avec deux actions : les créations de nichoirs à oiseau (41 dans l’été), et la récupération d’arbres spontanés (plus de 80 !).

L'Importance des Semences Paysannes et du Maraîchage Tout-Herbe

Adrienne, productrice de plants, après des études de biologie et un brevet professionnel responsable exploitation agricole (BPREA) au lycée agricole de Die, s'est installée en maraîchage biologique dans la Drôme. Elle utilise des semences biologiques et paysannes, remettant au goût du jour les variétés anciennes plus rustiques. Les semences ne sont ni traitées ni modifiées génétiquement, s'inscrivant ainsi dans une démarche respectueuse de la biodiversité et des cycles naturels.

Le programme Maraîchage Tout-Herbe (MTH) est une initiative prometteuse pour la gestion autonome de la fertilisation. Adrienne témoigne : « Grâce au Maraîchage Tout-Herbe, je peux gérer ma fertilisation de manière autonome. » En effet, une ferme maraîchère diversifiée, exportant beaucoup de légumes de ses parcelles, est dépendante d’apports organiques extérieurs, effluents d’élevage ou engrais du commerce, pour nourrir ses sols. Le programme Maraîchage Tout-Herbe se déroule sur 4 années, de 2024 à 2027. L’année 2024 est préparatoire avec la mise en place des sites d’essais, des partenariats et des groupes de travail. Depuis 1968, le CFPPA du Campus Métiers Nature de Coutances forme des agriculteurs et s’investit également dans l’expérimentation et le conseil en maraîchage biologique. En 2024, son programme innovant ‘Systèmes Maraîchage Tout Herbe’ obtient le soutien du Ministère de l’Agriculture. Cette approche démontre une volonté de transmettre autrement les enseignements et de partager les expériences autour du MTH.

Infographie expliquant les principes du maraîchage tout-herbe

L'Engagement de la Biovallée et de l'EPNS pour une Nature Résiliente

Le territoire de la Biovallée, dans la Drôme, est un terreau fertile pour les initiatives environnementales. L'École Pratique de la Nature et des Savoirs (EPNS), créée en 2006 dans le Haut-Diois sous les parrainages de Jean-Marie Pelt, Edgar Morin et Thierry Janssen, est une école « laboratoire » pour retrouver et expérimenter des liens d’alliance avec cette nature qui nous porte et nous fait vivre. Elle accueille acteurs, partenaires, stagiaires, désireux de tenter la métamorphose du vivant et d’explorer le monde qui vient.

Les arbres sont donnés pour des projets collectifs, d’intérêt général, sur des terrains communs en Biovallée. En 2020 et 2021, 3400 arbres ont été replantés par 93 porteurs de projet (25 pour 700 arbres en 2020 et 68 pour 2700 arbres en 2021) et quelque 2000 bénévoles. Ces chiffres témoignent d'une mobilisation significative en faveur de la reforestation et de la création de haies bocagères, essentielles pour la biodiversité, la gestion de l'eau et la lutte contre l'érosion des sols. Ces actions illustrent une synergie entre agriculteurs, associations et bénévoles, tous engagés pour une agriculture et un environnement plus résilients à Bellegarde-en-Diois et dans l'ensemble de la Biovallée.

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