Face aux défis du changement climatique, à la nécessité de réduire le transport, et en réponse aux nouvelles attentes des consommateurs, un nombre croissant d'initiatives vise à reconnecter la production agricole aux lieux de consommation, en particulier les villes. Cette tendance est particulièrement marquée dans le secteur de la production de légumes. Des maraîchers développent leur activité en lien avec les villes, soit en raison de leur localisation en territoire périurbain, soit parce que la ville leur offre de nouveaux débouchés. Parallèlement, des municipalités s'efforcent de renforcer la production maraîchère périurbaine, en mettant à disposition des porteurs de projet des moyens de production ainsi qu'un accompagnement technique, administratif et commercial.

Ces dynamiques soulèvent des questions fondamentales : quelle est la diversité du maraîchage périurbain aujourd'hui ? Dans quelle mesure et à quelles conditions la relocalisation d'une part conséquente de l'approvisionnement des villes en légumes est-elle envisageable ? Ces interrogations interrogent la nature des exploitations agricoles et les systèmes de production propices à un tel développement, les modalités d'accès au foncier et de circulation des matières et produits en périphérie des villes, ainsi que les modes de gouvernance à instaurer pour soutenir ces démarches. Ces thématiques ont été au cœur d'échanges fructueux entre professionnels du maraîchage, collectivités territoriales, acteurs socio-économiques et acteurs de la recherche et développement en agriculture.
Contexte Historique et Évolution du Maraîchage Périurbain
L'emprise de Paris sur sa campagne proche s’est constituée dès la fin du XIIIe siècle, dans un rayon de 40 à 50 km, soit une journée à cheval, pour développer les productions les plus difficiles à conserver et à transporter : maraîchage, arboriculture, horticulture. Certaines communes des Yvelines se sont d'ailleurs spécialisées, illustrant cette relation historique forte entre la ville et sa ceinture agricole. On retrouvait ainsi les carottes à Flins ou Aubergenville, les poireaux à Epône ou Mézières, les asperges et petits-pois à Porcheville. Aujourd’hui, les salades sont emblématiques de Montesson.
Les paysages maraîchers s’enrichissaient autrefois de la vigne. Les vergers, plus récents, ont pris la place de la vigne lorsqu’elle a disparu avec la concurrence des vins du midi et les ravages du phylloxera, au début du XXe siècle. La crise du Phylloxera a joué un rôle essentiel dans cette région de vignobles ancestrale, avec les abbayes. Toute la dernière décade du XIXème siècle a vu la transformation du vignoble en produits maraîchers et surtout arboricoles. Cultivés en poiriers, puis en pommiers, on y cultivait également d’autres variétés spécifiques comme la reine-claude tardive de Chambourcy. On voit encore ces vergers notamment autour d’Orgeval (de Chambourcy à Vernouillet), où la carte des « paysages et agriculture » montre un reste de concentration (taches rouges). Quant à la vigne, elle n’existe plus que sous forme charmante mais anecdotique de quelques arpents replantés par les communes désireuses de faire vivre la mémoire de la terre : à Sartrouville, à Tacoignières (500 m²), à Saint-Germain-en-Laye et au Pecq (1 900 pieds), par exemple.

L’ensemble maraîcher, viticole, arboricole, horticole, de la ceinture parisienne a composé des paysages agricoles jardinés et et soignés, marqués par un petit parcellaire organisé en lanières perpendiculaires au fleuve et dans le sens de la pente des coteaux. On le retrouve dans le parcellaire urbain aujourd’hui. Cette ceinture maraîchère, étendue dans la vallée de la Seine, a commencé à s’étioler et à régresser tardivement, après l’arrivée du train, à partir de la fin du XIXe siècle. L’agglomération parisienne a pu alors s’approvisionner des légumes et des fruits de la France entière, charriés par convois entiers, et même de l’Europe et du monde avec l’avènement des transports routier et aérien.
Devenues moins vitales, les terres maraîchères n’ont pas résisté à la pression de l’urbanisation du XXe siècle : spéculation foncière, morcellement des terres, enclavement, conflits d’usages. Ponctuellement, le maraîchage de plein champ a même subi des problèmes environnementaux, comme sur la plaine de Chanteloup, disparaissant au profit des grandes cultures (pour l’alimentation animale) en raison, notamment, de la pollution des sols. Les Yvelines ont perdu 65% de leurs arboriculteurs entre 1988 et 2004 (source Atlas rural et agricole d’Ile-de-France, IAURIF 2004), témoignant de cette régression significative.
Le Renouveau du Maraîchage Périurbain : Circuits Courts et Agriculture Durable
Il faut attendre les années 1990 pour que la place de l’agriculture urbaine et périurbaine, remettant à l’honneur les circuits courts de commercialisation, développant les associations pour le maintien d’une agriculture paysanne (AMAP), l’agriculture biologique et les produits de qualité, conduise ainsi à renouveler le lien ville-campagne et à protéger des espaces agricoles en situation de forte pression d’urbanisation. Ce regain d'intérêt s'inscrit dans une prise de conscience collective des enjeux environnementaux et sociaux liés à l'alimentation.
ASE - Pourquoi développer les circuits courts?
Un exemple concret de cette revitalisation est celui de Wilma Van den Broeck et sa fille, Cécile Némorin, qui cultivent des légumes en agriculture biologique sur 1,4 hectare de terre à Périgny-sur-Yerres (Val-de-Marne), un territoire aux portes des Yvelines mais représentatif des dynamiques périurbaines. Ancienne professeure spécialisée en littérature néerlandaise, Wilma Van den Broeck s’est lancée en 2011 dans un BPREA (Brevet Professionnel Responsable d'Exploitation Agricole) en maraîchage biologique au lycée agricole de Bougainville (Seine-et-Marne). C’est une rencontre qui a tout changé pour cette fille de maraîchers. « Jamais je n’aurais imaginé que mon passé pouvait revenir à la surface en région parisienne. C’est une histoire de rencontre. Le directeur de la ferme de Gally m’a mise en lien avec une cueillette près de chez moi et j’ai retrouvé la terre, les réflexes. C’est quelque chose qui m’était très familier. Je n’imaginais pas que ça pouvait se faire ici, » explique-t-elle. Elle décide donc de se lancer, dans un premier temps, en installant des jardins partagés au cœur de zones urbaines à Épinay-sous-Sénart avant de s’installer sur son exploitation à Périgny-sur-Yerres.
Sur son exploitation, Wilma cultive principalement une quarantaine de variétés de légumes en bio, sous serre ou en plein champ. « L’agriculture biologique était une évidence pour moi, assure-t-elle. J’ai cinq tunnels et cela fonctionne très bien, économiquement c’est intéressant. Les abris me permettent de mieux gérer les aléas climatiques, » détaille Wilma. Elle utilise également des filets anti-insectes pour certaines cultures comme les carottes, le chou ou les poireaux ainsi que des toiles de paillage tissées afin de limiter le désherbage qui s’effectue de façon manuelle ou à l’aide d’un pousse-pousse, appelé aussi houe de maraîchage. « Sous serre, nous mettons des cultures sous bâche d’occultation, cela permet aux micro-organismes de travailler le sol. Je passe ensuite la grelinette. » Cette technique permet de lutter contre les mauvaises herbes en évitant de retourner entièrement le sol. La consommation en eau est elle aussi maîtrisée car l’ensemble des tunnels est irrigué par aspersion ou goutte à goutte. Afin de favoriser la biodiversité et de lutter de façon naturelle contre les insectes ravageurs, l’exploitation se compose également d’un verger et de haies qui servent de corridors écologiques. « S’il y a une technique pour la prévention, c’est que le jardin soit équilibré et diversifié. C’est le côté à la fois esthétique et utile de l’exploitation, » souligne Wilma.

Parmi les objectifs de l’année 2023, Wilma et Cécile espèrent pouvoir pérenniser l’exploitation et l’emploi d’un salarié. Pour cela, elles ont trouvé un nouveau débouché, en plus de la vente à la ferme. « La moitié de la production sera vendue à une AMAP (Association pour le maintien d’une agriculture paysanne) chaque mois à partir du 1er mars. Elle est située à moins de 10 km de l’exploitation. Nous vendons également dans une épicerie locale, » détaille Wilma. Ce nouveau projet s’intègre parfaitement dans la philosophie de l’exploitation : « Sur ma petite surface, j’arrive à créer un emploi et tout est consommé à proximité de la ferme. » Le duo veut aussi continuer à développer la conserverie, notamment pour les tomates, et la partie ferme pédagogique. Pour cette agricultrice reconvertie, l’aspect transmission est essentiel. « Le rendement est important pour l’économie et pérenniser l’exploitation et les salariés. Mais ce qui me rend heureuse, c’est le partage. Une personne s’est souvenue de la ratatouille que nous avions cuisinée ensemble : c’est le genre de petites choses qui me motivent dans mon activité, » conclut-elle.
Politiques de Soutien et Perspectives d'Avenir
À partir de 2023, une nouvelle aide couplée à l’hectare est mise en place pour soutenir les petites surfaces cultivées en maraîchage, produisant des légumes ou des petits fruits rouges. L’objectif est de favoriser l’implantation du petit maraîchage sur tout le territoire, et d’encourager la diversification des petites exploitations vers la production de légumes. Cela répond à une demande forte des consommateurs, souvent associée à des exigences en matière de réduction des pesticides. Par ailleurs, les surfaces modestes de ces productions et leur dispersion dans les territoires permettent de développer la mosaïque de cultures, favorable à l’eau et à la biodiversité.
Les Projets Alimentaires Territoriaux (PAT), comme souligné par Serge Bonnefoy de l'Association Terres en villes, jouent un rôle crucial dans la reconnexion de la production et de la consommation et dans la mise en place d'une gouvernance alimentaire locale. L'exemple de Bordeaux Métropole, présenté par Morgane Scouarnec, illustre le rôle d'une métropole dans la mise en place d'une telle gouvernance. Ces initiatives collectives sont essentielles pour créer un environnement favorable au développement du maraîchage périurbain.

Les Yvelines, avec leurs plaines de boucle de Seine, constituent un territoire emblématique de ces enjeux. Constituée de plus de 450 hectares d’espaces agricoles et naturels aux portes de Paris, cette zone forme un territoire unique. L’activité agricole de ce territoire, majoritairement tournée vers le maraîchage, perdure depuis plusieurs siècles et offre une production locale de qualité qui approvisionne les marchés, les grandes surfaces et quelques grands restaurants de la Région. C’est son contexte urbain qui rend cette activité agricole si particulière ; pouvant être à la fois porteur d’avantages et d’inconvénients pour les exploitants du territoire.
Production alimentaire, rôle patrimonial et paysager, lieu de respiration, la plaine de Montesson est donc un véritable atout pour le territoire de la Boucle de la Seine. La Plaine est en premier lieu un espace économique de production agricole qui fait partie intégrante de l’identité du territoire. Le territoire est situé dans un des méandres de la Seine et dans le prolongement de la forêt de Saint-Germain en Laye. Le fleuve et ses abords constituent l’un des principaux milieux naturels du secteur. L’Étang de l’Épinoche (18 ha), ancienne sablière partiellement remblayée, contribue fortement à l’intérêt écologique du territoire.
La diversité et la prise en compte du maraîchage périurbain par la demande urbaine, thématiques abordées par Coline Perrin et Christophe Soulard de l'INRAE, sont des éléments clés pour comprendre les perspectives de ce secteur. La demande des consommateurs pour des produits locaux, frais et issus de l'agriculture biologique ne cesse de croître, créant des opportunités pour les maraîchers périurbains. La relocalisation d'une part conséquente de l'approvisionnement des villes en légumes est donc non seulement envisageable, mais également souhaitable pour des raisons environnementales, économiques et sociales.
Cependant, les défis demeurent, notamment en ce qui concerne l'accès au foncier, la gestion durable du bâti nécessaire à un approvisionnement alimentaire local, et la circulation des matières et produits en périphérie des villes. Le maintien et le développement de ces ceintures maraîchères nécessitent une volonté politique forte et une collaboration étroite entre tous les acteurs concernés. La protection des espaces agricoles en situation de forte pression d'urbanisation est un enjeu majeur, tout comme le soutien aux pratiques agricoles respectueuses de l'environnement.
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