Le monde agricole, depuis environ 130 ans, a connu des mutations techniques profondes, avec l’usage de fertilisants, le travail du sol par des tracteurs puissants, le machinisme agricole et les produits de traitement des plantes. Ces évolutions ont permis aux rendements de faire des bonds en avant considérables, contribuant très largement à faire sortir l’humanité des disettes et de la famine. Toutefois, une nouvelle mouvance, le Maraîchage Sol Vivant (MSV), propose aujourd'hui de revisiter ces pratiques en se basant sur de nouveaux systèmes productifs inspirés de la nature. Il est essentiel, pour appréhender ces enjeux, de revenir aux fondamentaux de la pédologie.

Les fondements du milieu : la pédologie appliquée
Le plus célèbre pédologue français du vingtième siècle, Albert Demolon, a défini le sol comme étant « une formation naturelle de surface, à structure meuble et d’épaisseur variable, résultant de la dégradation de la roche mère sous-jacente sous l’influence du climat et de la végétation et des autres êtres vivants associés, notamment les microorganismes ». Sous le sol, on trouve une roche dure ou meuble, à plus ou moins grande profondeur. Le sol résulte d’une dégradation de la roche mère, qui devient un matériau meuble, poreux, composé de grains « de sol ». L’eau apportée par les pluies, de même que l’oxygène et le CO₂, jouent le rôle principal dans la formation des sols, que les scientifiques appellent la « pédogénèse ».
La texture : le squelette du sol
Aucune roche du monde, soumise à des pluies, à l’oxydation, à l’action du CO₂, ne résiste à l’air libre. Ce phénomène totalement naturel n’est pas une « pollution » ! C’est une loi de la nature depuis des millions d’années. La roche attaquée, même très dure comme le granite, se décompose en grains élémentaires. La texture est un paramètre fondamental pour définir un sol et sa fertilité. On appelle texture le pourcentage des grains du sol en trois catégories : l’argile (inférieure à 2 micromètres), le limon (entre 2 et 20 micromètres) et le sable (de 20 micromètres à 2 mm).
Dans le cas particulier des sols granitiques, tels que ceux rencontrés dans le Limousin, on observe une dégradation majoritaire en arène granitique (ou tuf), ce qui acidifie l’environnement. Ces sols sont souvent pauvres en matières organiques, et un apport régulier est nécessaire pour améliorer la stabilité structurale.
Le rôle de l'humus et de la vie biologique
Le seul moyen pour « améliorer » un sol est l’apport d’humus, sa partie biologique. L’humus est formé de matière organique végétale en décomposition lente, sous l’influence du climat, de la pluie et des microorganismes. Si la mouvance écologiste accuse parfois l’agriculture moderne d’appauvrir les sols en humus, il est important de noter que ce n’est pas le taux d’humus qui fait seul la fertilité. Si la texture est équilibrée (argile, sable, limon), l’humus est facultatif pour assurer la stabilité structurale. Cependant, en maraîchage, un taux stable entre 3 et 5 % est souvent recherché.
Un sol vivant en images - L'actu en classe
Le Maraîchage sur Sol Vivant (MSV) : une approche systémique
Le Maraîchage Sol Vivant est un mouvement agricole né en 2012 avec pour but de baser la fertilité des cultures sur la vie et la santé du sol. Il se définit par une bonne activité biologique, une bonne porosité et un bon flux de nutriments.
Les principes du MSV
L’idée du maraîchage sur sol vivant est de reconstituer dans les parcelles agricoles le cycle naturel de la fertilité des sols par des itinéraires techniques spécifiques : arrêt du travail du sol et apports de matière organique. La base du MSV est donc d’« offrir le gîte et le couvert à la vie du sol » afin d’établir avec elle un véritable partenariat. Ne pas perturber le sol et l’enrichir avec des matières organiques favorise sa stabilité structurale et augmente sa capacité à retenir l’eau. On considère qu’un kilo de matière organique peut retenir 1 litre d’eau.
La transition : un investissement de long terme
Passer en maraîchage sur sol vivant nécessite une étape de transition qui dure 4 à 5 ans. Au préalable, un diagnostic doit être effectué afin de connaître l’état de ses sols. Par exemple, sur un sol anciennement travaillé qui présente une semelle de labour, il faut d’abord décompacter son sol avant de passer en MSV. Si la vie du sol est quasiment inexistante, apporter en surface une couverture de matière organique ne sera pas efficace, il faudra au préalable incorporer au sol des matières fortement carbonées.

Les nutriments fondamentaux et la fertilité minérale
Toutes les roches du monde contiennent des atomes de phosphore (P) et de potassium (K). Ces deux atomes sont présents dans le feldspath et le mica, composants du granite. Les roches sédimentaires qui en découlent en contiennent aussi. Quant à l’azote (N), il provient à l’origine de l’air, qui en contient 80 %.
La gestion de l'azote et de la "faim d'azote"
Il faut être très attentif au phénomène normal de « faim d’azote » qui découle d’apports importants de matière organique. Cette immobilisation d’azote due au développement des micro-organismes saprophytes est normale et finit toujours par passer. Elle peut néanmoins durer jusqu’à 5 mois. Il faut donc la prévoir en amont dans l’itinéraire technique. Dans une vraie faim d’azote d’intrant massif, rien ne pousse. Il semble que les volumes d’azote en jeu soient trop importants et la pression exercée par les champignons s’exerce aussi sur les autres éléments.
La fertilisation raisonnée sur sol granitique
Sur un sol granitique pauvre, comme celui de la Haute-Vienne, le pH et le niveau de carbonate de calcium sont souvent trop faibles. Les bonnes résolutions incluent alors un amendement en calcaire massif. Pour entretenir le système, le maraîcher doit épandre 20 à 25 tonnes par hectare de matière organique. Cet apport compense la partie d’humus qui a été minéralisée par la vie du sol et qui a permis la nutrition des cultures. L’azote n’est donc plus l’élément limitant du système : les sols deviennent auto-fertiles, les apports azotés étant remplacés par des apports carbonés.
La gestion quotidienne des cultures en MSV
Lorsque le sol est constamment couvert, le désherbage est largement diminué. Toute perturbation du sol modifie les conditions d’humidité, de température et de lumière, ce qui déclenche la germination des adventices. Sans travail du sol, elles germent peu. Cependant, attention aux vivaces qui colonisent par stolons (potentille) ou rhizomes (chiendent) : il faut alors souvent les enlever manuellement.
Techniques de plantation et désherbage
Pour les courges, une bâche peut être mise en place sur le paillage, ou directement sur la prairie broyée, roulée. Ainsi, les micro-organismes vont tranquillement manger le paillage recouvert. Pour les bulbilles, on peut procéder en deux phases : bâchage à l’automne et en hiver, débâchage à la plantation pour installer ses rangs et paillage par-dessus. Oignons, ail, échalotes trouvent la sortie à travers le paillage et maintiennent ainsi un couvert efficace qui ne nécessite pas de désherbage.

Le maraîchage sur sol vivant est une démarche agroécologique qui demande une forte implication humaine. Si les résultats en termes de fertilité et de qualité des produits sont probants après la période de transition, cette méthode exige une observation constante et une adaptation aux données spécifiques de chaque ferme, car les pratiques MSV ne sont pas généralisées ni automatisées. L'objectif final demeure la viabilité économique de l'exploitation tout en restaurant un capital sol sur plusieurs années.
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