Mauvaises herbes : Une immersion cinématographique entre éducation et rédemption

Le cinéma français, dans sa diversité, explore régulièrement les zones de friction entre les structures sociales établies et ceux qui, par leur parcours, semblent en marge. Le film Mauvaises herbes, réalisé par l'humoriste Kheiron, s'inscrit au cœur de cette thématique en proposant une incursion dans le monde de l'éducation spécialisée. Ce long-métrage, sorti en 2018, marque la deuxième étape de la carrière de réalisateur de l'ancien membre du Jamel Comedy Club, cherchant alors à confirmer le succès critique et public de son premier essai, Nous trois ou rien, sorti trois ans plus tôt.

Affiche promotionnelle du film Mauvaises herbes mettant en avant le duo central

La genèse d'un projet entre réalité et fiction

Pour comprendre l'essence de Mauvaises herbes, il est nécessaire de se pencher sur la démarche artistique de son auteur. Kheiron, fort de 39 ans et d'un parcours atypique, a construit ce récit autour d'une matière qu'il connaît intimement. Si son premier film, Nous trois ou rien, était une œuvre largement autobiographique ayant réuni 628 000 spectateurs, Mauvaises herbes adopte une posture différente. Bien que le cinéaste confie être "parti d'une matière qu'il connaît", il a choisi de ne pas apposer le label "inspiré d'une histoire vraie" sur son œuvre.

Kheiron a en effet fait partie pendant quelques années d'un projet éducatif destiné à réinsérer les jeunes en décrochage scolaire. Les six enfants du scénario ont, quant à eux, réellement existé dans le cadre de ses observations. Pour écrire ce film, il s'est ainsi nourri de son expérience en tant qu'éducateur et des récits rapportés par ses collègues de l'époque. Le réalisateur a cherché à totalement perturber le spectateur en faisant le choix audacieux de n'inclure aucun repère visuel ni sonore entre les deux temporalités du long-métrage. Il explique d'ailleurs : "Si on projetait séparément un extrait des scènes du passé et un autre des scènes du présent, on pourrait croire qu'on est face à deux films différents."

Un casting de haute volée au service d'un récit social

Le film repose sur une dynamique de groupe portée par des interprètes de renom. Kheiron interprète le rôle principal, celui de Waël, un ancien gamin des rues vivant en banlieue parisienne. Son quotidien est rythmé par de petits larcins qu’il commet avec Monique, une femme à la retraite interprétée par Catherine Deneuve. Monique, figure maternelle et complice, propose à son ami Victor, campé par André Dussollier, d’engager Waël pour une mission précise : travailler dans un centre accueillant des enfants exclus du système scolaire pour des motifs variés tels que l'absentéisme, l'insolence ou le port d'arme.

La rencontre entre Waël et ces six adolescents en difficulté sociale constitue le cœur dramatique du film. Peu à peu, le nouvel éducateur prend de l’assurance, transformant une mission de bénévole forcé en une quête de sens. La performance de Catherine Deneuve a été particulièrement saluée, offrant à la star l'un de ses rôles les plus drôles, celui d'une dame de charité qui n’a peur de rien pour arriver à ses fins et aider son protégé. Aux côtés de Kheiron, Deneuve et Dussollier, on retrouve notamment Leïla Boumedjane dans le rôle de Sarah, complétant un casting qui insuffle une énergie nécessaire à cette comédie dramatique.

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Les défis du box-office et la réception critique

Malgré la présence d'un casting prestigieux et d'un budget confortable de 6,2 millions d'euros, Mauvaises herbes a connu un parcours commercial contrasté. Diffusé dans une combinaison de 370 salles lors de sa sortie en novembre 2018, le film n'a conquis que 403 000 spectateurs. Ce résultat fut l'objet d'une grande déception pour son auteur. Kheiron, lucide, a exprimé son ressenti sans détour : "Je ne vais donc pas vous limer. Les chiffres de Mauvaises herbes, mon deuxième film, sont décevants. Il finira à 400 000 entrées maximum et je vous l’avoue, nous sommes tous désagréablement surpris par ce nombre."

L'humoriste a déploré le "décalage" entre les retours positifs du public qui s'était déplacé pour voir sa comédie et le score insatisfaisant au box-office. Pour lui, "le film a plu à des bouches, mais cela n’est pas arrivé à suffisamment d’oreilles pour que vous vous rendiez en masse dans les salles." Cette frustration est d'autant plus marquée que le cinéaste, tout en se disant fair-play, a toujours cherché à apprendre de ses échecs pour éviter de reproduire les mêmes erreurs à l'avenir.

La structure narrative et le mélange des genres

Le film se distingue par une oscillation constante entre humour et gravité. Cette "greffe entre farce et mélodrame sur l’enfance blessée" est, selon certains critiques, plus maladroite que dans son précédent film, mais elle témoigne d'une volonté de ne jamais tomber dans le pathos. Le récit parvient à rester crédible grâce à une sincérité qui innerve chaque scène. L'usage de la comédie pour traiter du décrochage scolaire permet d'aborder des sujets lourds sans pour autant enfermer les personnages dans le cliché du délinquant cherchant la rédemption.

Le travail sur la temporalité, déjà évoqué, renforce cette impression de structure éclatée où le passé de Waël vient éclairer son présent d'éducateur. Cette approche permet au spectateur de comprendre les ressorts psychologiques du protagoniste sans avoir recours à des explications didactiques. Le film devient alors une réflexion sur la transmission et la capacité de chacun à se réinventer, peu importent les erreurs commises par le passé.

Schéma illustrant l'évolution psychologique de Waël au contact des adolescents

Les enjeux techniques et la diffusion contemporaine

La production de Mauvaises herbes s'inscrit dans les standards actuels de la comédie française, avec une attention particulière portée à l'ambiance sonore et visuelle. La musique d'Omar Souleyman accompagne cette épopée moderne dans les quartiers de banlieue parisienne. Aujourd'hui, la visibilité du film est assurée par diverses plateformes de streaming et services de vidéo à la demande. Ces nouveaux modes de consommation permettent à des œuvres ayant connu un succès modéré au cinéma de trouver une seconde vie auprès d'un public plus large.

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