
Les virevoltants, ces boules d'herbe sèche poussées par le vent, furent popularisés par les westerns. Pourtant, à l'époque du Far West, ils étaient très rares sur le sol américain. Pour beaucoup, ces curieux végétaux appelés tumbleweeds par les Américains, qui se détachent de leurs racines pour se mettre à rouler au vent, sont la quintessence même de l’Ouest américain. On les imagine roulant paresseusement le long de la rue poussiéreuse d’une ville fantôme, comme dans les films de cowboys. Le terme anglais "tumbleweed" se traduit littéralement par "herbe roulante", "tumble" désignant plutôt une chute dans le sens de roulade, à l'instar de "stumble" qui signifie trébucher. En français, on les nomme "virevoltants", un mot dérivé du verbe "virevolter", qui signifie s’agiter en tous sens de manière légère, et issu d’un verbe désuet "virevouster" qui, pour un cavalier, désignait l'action de tourner autour de son cheval pour essayer de l’enfourcher.
Qu'est-ce qu'un Virevoltant ? Une Stratégie de Dispersion Végétale Ingénieuse
Pour rappel, ces boules d’herbe sèche sont bien vivantes. Le virevoltant est une tête florale ou une plante entière qui se détache et roule grâce au vent afin de répandre un maximum de graines. Il s'agit de la partie supérieure de plantes dites xérophytes, capables de vivre dans des régions très sèches. Une fois que cette partie hors du sol est mûre et sèche, elle se sépare de la racine de la plante et vogue au gré du vent. La racine reste donc en terre et les parties aériennes de la plante (les parties vertes), une fois fructifiées et desséchées, se séparent du bloc végétal souterrain et culbutent sur le sol, parfois sur de très grandes distances. C’est en général à l’automne que la plante formant le virevoltant atteint sa taille maximale et va se casser au niveau de la racine (par abscission de la tige) après dessiccation et arrivée à maturité des tiges. Ces petites boules, qui ne sont par ailleurs pas toujours de forme sphérique, sont formées de tiges ramifiées et sont caractéristiques des milieux arides. Elles peuvent atteindre une taille entre 30 cm et quelques mètres.
Dispersion des graines de violette
C’est en roulant qu’elles se reproduisent en laissant tomber sur leur parcours plus de 250 000 graines (chaque plante peut en produire jusqu’à 200 000 par an!). Ce mode de reproduction se nomme l’anémochorie. Le vent est donc l’agent dispersant des graines de semence, favorisant la dissémination de la plante sur de vastes espaces. Ces plantes, voyageant au gré du vent, se retrouvent ainsi loin de leur lieu de naissance et colonisent de nouveaux espaces. Certains vont même jusqu’à utiliser un nouveau terme, un « néologisme botanique » en parlant d’anémogéochorie.
Ce mode de dispersion ne peut pas concerner n'importe quelle plante ; il requiert un certain nombre de conditions pour apporter un avantage aux espèces concernées en termes de succès de la reproduction. Les parties emportées, et surtout les inflorescences porteuses de fruits et de graines, doivent peu ou prou avoir une forme arrondie propice à son déplacement en roulant. Les graines ou fruits doivent aussi rester assez fermement accrochés aux tiges pour avoir des chances d’être transportés sur une assez grande distance avant de se détacher. Poussée par le vent, la plante sèche chargée de fruits et de graines peut parcourir une plus ou moins grande distance et va ainsi se trouver transportée loin de son lieu de naissance, ce qui ouvre la possibilité essentielle de coloniser de nouveaux espaces. Cette particularité s’inscrit donc dans le principe général de la dispersion des fruits et graines chez les plantes à fleurs.
Selon les cas, l’ensemble détaché et poussé par le vent sème ses graines ou ses fruits au fur et à mesure de sa progression, laissant derrière lui une traînée de graines très étroite. Dans d’autres cas, l’ensemble détaché reste cohérent jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’au moment où il va se trouver « fixé » définitivement par un obstacle (une touffe de plante, des buissons, un creux, …). Là, il va se désagréger lentement sur place, libérant ainsi l’ensemble des graines ou fruits portés. Il en résultera un massif de plantules sur le « cadavre » de la plante mère comme on peut l’observer régulièrement, sur les côtes sableuses, avec les touffes de soude brûlée (Kali soda) recouvertes de sable.
Les Espèces de Virevoltants : Une Diversité Insoupçonnée
Le terme virevoltant désigne non pas une seule sorte de plante, mais de nombreuses plantes différentes dans au moins 10 familles de végétaux, mais qui ont toutes la même caractéristique : une façon assez unique de distribuer leurs graines. On trouve surtout les virevoltants dans les milieux très ouverts où il y a peu d’obstacles pour entraver leur distribution : steppes, savanes, plaines, déserts, plages, etc. Les mêmes espèces peuvent aussi croître dans des environnements plus densément végétalisés, mais alors, ne vont pas très loin, restant rapidement prisonnières des autres plantes. Les milieux très ouverts qui conviennent à leur déplacement sont habituellement secs et, effectivement, la majorité des espèces sont des plantes de climat aride.
Ce mode de dispersion existe chez divers végétaux, dont des champignons (comme les bovistes) et des ptéridophytes (sélaginelles), mais c’est chez les plantes à fleurs qu’il se rencontre le plus. En tête de cette liste figure la famille des Amarantacées (au sens actuel qui inclut les anciennes Chénopodiacées). Dans cette famille, on trouve de nombreux genres spécialisés dans les milieux salés (plantes halophytes) à végétation clairsemée, soit sur des vasières littorales très plates, soit dans des milieux steppiques continentaux semi-désertiques. En se limitant aux espèces indigènes, on peut citer la soude commune (Salsola soda), la soude brûlée (Kali soda) et la soude maritime (Sueaeda maritima). C’est dans ces genres que l’on trouve les espèces d’Amérique du Nord évoquées en introduction avec en tête une espèce largement naturalisée, surnommée le « chardon russe » (Kali tragus), qui a envahi de vastes espaces dans le nord-ouest américain. Beaucoup plus communes et répandues dans les espaces cultivés ou urbains, on trouve les amarantes, dont l’amarante réfléchie (Amaranthus retroflexus) ou l’amarante blanche (Amaranthus albus).
Chez les Apiacées ou ombellifères, la structure des inflorescences en ombelles à rayons raides et écartés « prédispose » à ce mode de dispersion ; on l’observe de manière très frappante chez les panicauts, dont le célèbre « chardon roulant » ou panicaut champêtre et chez son cousin, le panicaut maritime ou chardon bleu (Eryngium). Le premier adopte les pelouses sèches ouvertes ou les pâtures rases tandis que le second se cantonne sur les dunes. On observe aussi ce processus chez des Composées telles que les centaurées, mais il ne s’exprime pas forcément dans leurs environnements originaux à végétation trop fermée ; par contre, certaines d’entre elles introduites outre-Atlantique et naturalisées dans des espaces très ouverts (cultures ou pâtures) s’y propagent très activement avec cette technique : tel est le cas de la centaurée diffuse (Centaurea diffusa), espèce invasive majeure aux USA, originaire d’Europe du sud et proche de certaines espèces indigènes comme la centaurée maculée (Centaurea maculosa). Les tiges sèches de centaurée maculée persistent longtemps sur pied et dispersent leurs graines autour d’elles ; elles ne sont que rarement cassées et emportées par le vent.
Enfin, on peut terminer ce tour d’horizon avec une belle espèce cultivée comme ornementale, originaire des plaines du Midwest américain, le faux-indigo bleu (Baptisia australis) dont les tiges sèches portent de superbes gousses d’un bleu noir intense du plus bel effet.

Le Chardon Russe : L'Envahisseur Inattendu de l'Ouest Américain
Les virevoltants qui dévastent actuellement la Californie, l’Arizona, le Nouveau-Mexique, le Colorado, le Texas et le Mexique, pour ne citer que quelques points chauds, ne sont pas cultivés comme plantes ornementales. Curieusement, ils ne sont même pas originaires du Nouveau Monde, mais furent importés accidentellement des steppes de Russie vers la fin du 19e siècle. On appelle ces virevoltants importés soudes, car autrefois on en extrayait de la soude en les brûlant, et on les désigne d’ailleurs plus spécifiquement, pour des raisons évidentes, soudes roulantes. Parfois aussi, on les appelle chardons russes, à cause de leurs feuilles très piquantes et de leur pays d’origine.
Le chardon russe (Kali tragus, aussi appelé Salsola tragus) aurait été importé lors d’expéditions commerciales et désormais envahit le nord des USA au point d’être considéré comme une plante invasive, une mauvaise herbe. Agrandissant leur territoire, elles deviennent un fléau et provoquent le dessèchement des grandes prairies du nord des USA. Les virevoltants participent à l’érosion des sols. En effet, les virevoltants vont « rouler » au gré du vent jusqu’à trouver un point d’eau et s’y implanter.
Quant à leur nom botanique, il est… discutable. Dans le passé, il était Salsola, mais le nom a été changé pour Kali en 2009. La plupart des botanistes utilisent le nom Salsola tragus pour les soudes roulantes rencontrées dans la nature, une sorte de nom par consensus pour étiqueter n’importe quelle plante dans le genre Salsola qu’on n’a pas le temps d’identifier plus correctement. Que vous les appeliez Salsola ou Kali, la nomenclature botanique des soudes roulantes demeure désespérément embrouillée. Traditionnellement, les plantes nord-américaines ont été appelées Salsola tragus, mais apparemment, plus d’une espèce a été introduite, dont S. kali, S. pestifer, S. australis et S. iberica… et elles se ressemblent drôlement. De plus, elles se croisent entre elles, donnant de nouvelles espèces, telles que S. x gobicola et S. x ryanii. On les démêle surtout en comptant leurs chromosomes, ce qui n’est pas à la portée de n’importe qui !
Les espèces de Salsola sont toutes des plantes annuelles et varient en hauteur de 10 à 120 cm, généralement selon les conditions de croissance (elles sont plus hautes quand l’été a été relativement pluvieux). Elles portent de petites feuilles linéaires se terminant en épine et de nombreuses tiges ramifiées fortement emmêlées. Les tiges sont vertes, rouges ou rayées dans leur jeunesse, beiges à maturité. La plante s’assèche complètement lorsque les graines mûrissent, puis se détache à sa base et commence son déplacement, laissant tomber ses graines au fur et à mesure qu’elle roule. Elle peut couvrir de nombreux kilomètres pendant ses pérégrinations. À partir d’une première introduction accidentelle dans le Dakota du Sud en 1873, la soude roulante a littéralement conquis le continent nord-américain, se trouvant maintenant dans 48 des 50 états américains (on n’en trouve pas en Alaska ni en Floride), dans le nord du Mexique et dans toutes les provinces du Canada, mais dans aucun de ses territoires.

Salsola Ryanii : Le Monstre Hybride des Virevoltants
Si Salsola Tragus a envahi presque tous les États-Unis, arrive maintenant Salsola Ryanni, qui est un monstre pouvant atteindre jusqu'à 1,80 mètre de haut. Apparu en Californie il y a une vingtaine d’années, il s’agit d’un hybride polyploïde, possédant quatre jeux de chromosomes (deux apportés par le père, et deux par la mère) et qui est donc fertile en soi. Ses parents sont Salsola Tragus et Salsola Australis, deux plantes exogènes.
Impact et Nuisances des Virevoltants
Cependant, bien que les virevoltants puissent sembler bucoliques et anodins aux gens de climats plus verts, les habitants de l’ouest des États-Unis en ont ras-le-bol de ces végétaux envahisseurs. Lorsque ces plantes arrondies se détachent de leurs racines et se mettent à rouler, elles doivent s’arrêter quelque part… et cet endroit peut être dans les fossés de drainage, contre les clôtures, dans les tranchées pare-feu, dans les structures de jardin et contre les maisons. Certains arrivent à monter dans les arbres ! Et vous ne pouvez pas laisser un enfant jouer à l’extérieur ou aller à l’école à pied quand les virevoltants pleins d’épines sont en mouvement ! Parfois, tant de virevoltants se dressent contre les maisons que les gens doivent quitter par les fenêtres du deuxième étage ou appeler les pompiers pour les aider à en sortir. En 2018, 150 maisons de Victorville, en Californie, ont été assaillies par ces boules épineuses. Et au Nouvel An 2020, dans l’État de Washington, cinq voitures et un semi-remorque ont été ensevelis sous 4,5 mètres de ces broussailles démoniaques. Dans certains cas, il a fallu faire venir des militaires pour aider à dégager des résidences endiguées par des virevoltants.
Les virevoltants de l’Ouest américain, bien qu’ils soient souvent broutés par le bétail et d’autres animaux lorsqu’ils sont jeunes, deviennent peu à peu toxiques à mesure qu’ils vieillissent. Ils entravent la circulation (il faut parfois déblayer les routes avec des chasse-neige !) et, étant hautement inflammables, ils constituent un risque majeur d’incendie. Leurs tiges épineuses rendent la manipulation douloureuse (suggestion : portez des gants épais et des pantalons longs si vous devez les toucher !) et les égratignures peuvent causer des éruptions cutanées, des démangeaisons et des inflammations de la peau chez les personnes sensibles. Aller pieds nus dans le territoire de virevoltants est impensable et, dans de nombreuses régions, il faut protéger les jambes des animaux domestiques et du bétail de guêtres, sinon ils commencent rapidement à boiter à force de marcher sur les épines.

Mesures de Contrôle et Efforts de Gestion
Jusqu’à présent, les mesures de contrôle dans l’Ouest américain se sont surtout limitées à faucher les jeunes plantes ou à les pulvériser d’herbicide. Ou encore, à brûler les virevoltants ramassés dans d’énormes bûchers dans un lieu sécuritaire. L’USDA (département de l’agriculture américaine) étudie actuellement quelques insectes et maladies spécifiques à cette plante, y compris un virus, qui ont été importés de la Russie.
Usages Traditionnels et Précautions
L'extrait de tumbleweed (surnommé aussi chaparral) est utilisé par les Amérindiens depuis des millénaires pour soigner tous types de maux. Cependant, il ne s’agit pas du tout de la même plante. Le chaparral (Larrea tridentata), également appelée "la gobernadora", est un arbuste et non l’annuelle qu’est le tumbleweed (Salsola tragus).
Il y a un retour dans les sociétés occidentales vers la phytothérapie, semblant être corrélée avec l’engouement pour l’écologie. La confiance pour la consommation de plante en qualité de remède est donc plus grande. Cependant, ce n’est pas parce que c’est "naturel" que c’est automatiquement bon et sans risque. En effet, par ce que quand on creuse, on lit que ça tue, que c’est un poison… mais c’est à haute dose. Pour les passionnés de phytothérapie qui se renseignent sur une plante, il est crucial de chercher sa composition moléculaire, de lire la posologie, et de prendre toutes les précautions nécessaires, plutôt que de croire aveuglément à des informations non vérifiées.
Les Virevoltants : Symbole Culturel et Rôle Écologique Paradoxal
Le virevoltant est indissociable de l’image de ces villes fantômes du Far West, des no-man’s land avec peu ou pas d’occupants, des silences gênés qui suivent une blague un peu mauvaise ou encore des scènes de duels où le mouvement de la plante contraste avec l’immobilisme des acteurs. Les virevoltants sont tellement légendaires qu’un western réalisé en 1953 par Nathan Juran porte pour titre Tumbleweed.
Malgré sa capacité de proliférer à l’extrême sous certaines conditions, la soude roulante n’est pas très compétitive : elle disparaît rapidement lorsque d’autres végétaux commencent à jeter de l’ombre sur le sol et ne prospère donc que dans des conditions que d’autres végétaux tolèrent difficilement, comme les sols très secs, salins ou alcalins. La soude roulante peut quand même être utile dans certaines circonstances, servant de fourrage pour le bétail et les animaux brouteurs indigènes, d’abris pour les animaux sauvages, de source de graines pour les oiseaux et qu’elle aide à la réhabilitation des sols. Elle sert aussi de plante pionnière, offrant de la protection aux jeunes plantes d’autres espèces et aidant ainsi à lancer une succession écologique saine. Elle a la réputation d’assécher le désert et d’empêcher les bonnes plantes de pousser. Mais peut-être se développe-t-elle sur des sols abîmés (par l’homme parfois) où elle seule peut pousser. Qu’elle sert de nourriture à de nombreux habitants du désert, qu’elle laisse ensuite accumulés dans des fossés par le vent suffisamment de déchets organiques pour faire de l’humus qui retiendra l’eau pour que d’autres plantes alors s’installent et que ce soit le début d’une oasis ! Ni noir, ni blanc, gris… Cependant, la situation dans l’Ouest américain est devenue si critique au cours des dernières années que vous trouverez très peu de sympathie pour la soude roulante là-bas.