Le paysage du cinéma français contemporain se voit régulièrement enrichi par des œuvres qui tentent de tisser des liens entre le drame social et la comédie populaire. Parmi ces tentatives, le film Mauvaises Herbes, réalisé par Kheiron, occupe une place particulière. Sorti en 2018, ce long-métrage constitue la deuxième réalisation de l'humoriste et acteur après le succès critique et public de Nous trois ou rien (2015). À travers une narration qui navigue entre le passé douloureux et le présent éducatif, le film interroge la place de la solidarité et la force de la transmission dans une société parfois perçue comme imperméable.

Les fondations d'un récit hybride
Le point de départ de Mauvaises Herbes réside dans l'expérience personnelle de son auteur. Si Nous trois ou rien était une œuvre strictement autobiographique relatant la fuite de ses parents iraniens fuyant la révolution islamique pour s'installer en banlieue parisienne, Mauvaises Herbes adopte une approche différente. Bien que Kheiron se soit inspiré de ses propres années en tant qu'éducateur pour nourrir le scénario, il a choisi de laisser libre cours à son imagination. Cette liberté narrative explique pourquoi le réalisateur a préféré ne pas accoler le tampon « inspiré d'une histoire vraie » à son film.
Le cœur de l'intrigue suit Waël, un ancien enfant des rues vivant en banlieue parisienne de petites arnaques qu’il commet avec Monique, une femme à la retraite qui tient visiblement beaucoup à lui. Cette vie de marges bascule le jour où un ami de cette dernière, Victor, lui offre, sur insistance de Monique, un petit job bénévole dans son centre d’enfants exclus du système scolaire. Waël se retrouve peu à peu responsable d’un groupe de six adolescents expulsés pour absentéisme, insolence ou encore port d’arme. De cette rencontre explosive entre « mauvaises herbes » va naître un véritable miracle.
La structure narrative et le choix des temporalités
L'un des partis pris les plus audacieux de Kheiron réside dans la construction temporelle du film. Le réalisateur a souhaité totalement perturber le spectateur en évitant tout repère visuel ou sonore explicite entre les deux époques qui structurent le récit. Cette volonté de rupture est telle que, selon le cinéaste, si l'on projetait séparément un extrait des scènes du passé et un autre des scènes du présent, on pourrait croire qu'on est face à deux films différents.
Ces incessants flash-back éclairent le passé douloureux de ce jeune Waël, arnaqueur au grand cœur, et sur les liens qui l’unissent indéfectiblement à celle qui lui sert de bonne fée, Monique. Cette alternance permet de comprendre comment le personnage principal, pétri d’humanité, finit par mettre son expérience personnelle au service de ceux qui ont eu moins de chance que lui. Ce montage complémentaire sert de moteur à une tendre histoire pimentée d’un bel élan de solidarité, loin des clichés habituels sur la violence des cités, privilégiant la vitalité des personnages et leur énergie à aller de l’avant.
Le montage - Les Leçons de Cinéma
Un casting entre prestige et renouveau
Le film repose largement sur une alchimie particulière entre ses interprètes principaux. Catherine Deneuve, éblouissante de talent, incarne Monique, une retraitée qui semble avoir décidé de troquer définitivement ses tenues de grande bourgeoise pour endosser, avec une joie non feinte, les oripeaux colorés de la classe laborieuse. Face à elle, André Dussollier, tout aussi éblouissant dans le rôle de Victor, complète un duo qui fonctionne très bien.
La présence de ces deux piliers du cinéma français aux côtés d'acteurs comme Alban Lenoir, valeur montante du cinéma, ainsi que des rappeurs Médine et Fianso, crée un casting joyeux et métissé. Cette diversité d'interprètes se met au service d'un film positif pour rendre hommage au message du bien vivre-ensemble cher à son auteur. Pour Kheiron, qui s'est réservé le rôle principal, le défi était de rendre crédible ce personnage de repenti qui, malgré les apparences, révèle une sincérité touchante.
Réception et enjeux critiques
La réception de Mauvaises Herbes a été contrastée, reflétant la diversité des attentes du public et des critiques. Pour certains observateurs, ce film est une histoire d’une fraîcheur et d’une spontanéité incroyable, doublée d’une sincérité qui évite toujours le pathos. Il est perçu comme un hymne à la vie et à l’espoir, s'appuyant sur des dialogues intelligemment ciselés et jamais moralisateurs.
À l'inverse, d'autres critiques ont souligné une certaine maladresse dans la greffe entre farce et mélodrame. Certains ont pointé du doigt une accumulation de lieux communs et d'épisodes attendus, suggérant que le film aurait pu gagner en crédibilité avec une approche moins chargée en bons sentiments. La question de la représentation des banlieues et des méthodes éducatives employées par Waël a également fait l'objet de débats, certains y voyant une vision parfois simplifiée de la réalité sociale.

L'éducation comme vecteur de transformation
Au-delà des critiques de forme ou de fond, le film s'inscrit dans une tradition cinématographique française qui place l'éducation et la transmission au centre de ses préoccupations. Le passage de Waël, de l'arnaque à l'encadrement de jeunes en décrochage scolaire, illustre une rédemption par l'autre. Le film ne cherche pas à stigmatiser la violence, mais plutôt à souligner la vitalité de ses personnages.
Le cadre du centre pour adolescents, dirigé par Victor, devient un microcosme où les différences de cultures et de religions peuvent se réconcilier. Malgré les scènes jugées parfois ridicules par certains spectateurs, le message central reste celui de la solidarité. En refusant de s'apitoyer sur le sort de ceux qui restent au bord de la route, le film propose une vision optimiste, presque miraculeuse, de la capacité de résilience humaine, portée par des personnages qui, bien que marqués par leurs parcours, cherchent à se réinventer.
L'impact du genre comique sur le discours social
Bien que classé comme comédie, Mauvaises Herbes utilise le rire comme un outil pour aborder des sujets graves. Le mélange entre l'humour, souvent porté par la repartie de Kheiron, et le drame social du passé de Waël, crée une tension qui définit l'identité du film. Cette approche est caractéristique d'un cinéma qui cherche à toucher un public large, en utilisant des codes familiers pour introduire des réflexions sur la citoyenneté et le respect mutuel.
La performance de Catherine Deneuve, en particulier, témoigne de cette volonté de briser les codes. En jouant une secrétaire peu conventionnelle ou en se lançant dans des séquences de danse parfois déconcertantes, l'actrice participe à cette volonté du réalisateur de surprendre le spectateur et de décaler le regard sur des archétypes sociaux. L'ensemble forme une œuvre qui, par sa volonté de positivité, cherche à s'inscrire dans la lignée des comédies françaises à succès, tout en tentant de porter une ambition plus personnelle sur la nature humaine et les liens qui unissent les individus au-delà de leurs origines ou de leurs erreurs passées.